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13/07/2009

Tristesse et joie de la parole

Crédits photographiques : Lannis Waters (The Palm Beach Post via Associated Press).

«La corruption de l’homme est suivie par la corruption du langage. Quand la simplicité du caractère et la souveraineté des idées sont rompues par la prédominance des désirs secondaires […], et que la duplicité et le mensonge prennent la place de la simplicité et de la vérité, le pouvoir exercé sur la nature en tant qu’interprète de la volonté est perdu jusqu’à un certain point; on cesse de créer de nouvelles images, et les mots anciens sont détournés pour représenter des choses qui ne le sont pas; on se met à employer de la monnaie de papier quand il n’y a plus d’or ni d’argent dans les caisses».
Ralph Waldo Emerson, La Nature [1836] (Allia, 2004), pp. 36-7.


Il y a, entre l’homme contemporain et le personnage de l’une des nouvelles les plus connues de Henry James, La Bête dans la jungle, une parenté plus que troublante. Comme le bonhomme pathétique du romancier, nous restons persuadés que quelque chose, événement ou bond d’animal fabuleux, doit survenir pour trancher le fil mollement tendu de nos journées sans saveur ni éclat, incapables que nous sommes de tisser un quelconque motif dans le tapis. Et, comme ce même personnage qui laisse se consumer à ses côtés, sans paraître même s’en douter et durant des années la femme qui l’aime et qui mourra à petit feu, nous sommes parfaitement incapables de comprendre la triste évidence : rien, jamais rien ne nous arrivera.
Soyons généreux car, malgré le fait que Enrique Vila-Matas ait jugé bon d’illustrer le mal qui nous ronge par un compendium relevant un grand nombre des occurrences littéraires de ces hommes creux inventés par des romanciers comme Melville (qui ne se souvient pas de son Bartleby ?), cette attente illusoire n’est le fait ni de tel intellectuel ni de telle frange de la population qui serait davantage sensible à l’eschatologie, dût-elle s’affubler des déguisements infantiles de la trilogie Matrix. Au contraire, cette attente me semble partagée, même si elle ne sera alors jamais rien d’autre qu’une espèce d’espoir à vide et dépourvu de signification véritable, par la presque totalité de nos concitoyens qui attendent et ne font rien d’autre qu’attendre si ce n’est, disent ces doux, tuer le temps, ce qui est tout de même déjà faire quelque chose. Nous attendons donc, au choix, un avenir meilleur, notre avancement au sein de l’entreprise qui nous emploie, un retour à la croissance des exportations françaises, la publication d'un manuscrit, moins prosaïquement l’homme ou la femme qui changeront le cours de notre vie. Il paraît même que certains, à n’en pas douter les plus optimistes, attendent d’ores et déjà ce qu’ils savent pourtant devoir les décevoir, la prochaine rentrée littéraire et son lot considérable de chef-d’œuvres. Ces derniers sont donc les plus acharnés de nos perpétuels patients (à tous les sens de ce terme) puisqu’ils guettent, à n’en point douter, le miracle.
Au moins dans un cas cependant, cette attente devient exacerbée, à vrai dire apocalyptique, lorsqu’elle est le fait d’une infime partie d’une caste elle-même fort réduite qui a pour nom : les écrivains. Car ces derniers, du moins les plus lucides d’entre eux (je n’ai donc pas besoin de préciser qu’il s’agira, ipso facto, des plus pessimistes) ne peuvent décidément se résoudre à une coupable résignation. Ils attendent eux aussi, comme le triste sir ayant pour nom Marcher dans le conte de James, qu’un événement inouï ait lieu : mieux, ils le souhaitent, ils iraient même, pour les plus téméraires, jusqu’à l’exiger sans toutefois le provoquer puisque leur action, apparemment, supprimerait la surprise de cet événement considérable. Mais qu’attendent donc ces Caïn Marchenoir de salon, ces apôtres de papier qui, comme leur lointain ancêtre Judas, n’en finissent pas de réclamer l’apparition et le triomphe du Sauveur qui par la force s’il le faut rétablira leur Royaume dans ses privilèges abolis ? Cet événement et cette action violente seraient une révolution dans le langage, dans les mots de tous les jours, aussi usés que des pièces sales de monnaie, aussi vermoulus, depuis que l’immense termitière médiatico-journalistique s’y est installée, qu’une poutre plusieurs fois centenaire. Il s’agirait donc, dans l’esprit de ces téméraires, de jeter bas l’immense prison qui embastillerait la langue française et de la commotionner durablement par le choc d’une langue qui serait, comme l’écrit Paul Celan, au nord du futur.
Ce noble rêve n’est en aucun cas celui de quelques cervelles mystiques. Il n’est pas plus le fruit pourri patiemment nourri par un groupuscule hagard de terroristes à tendance millénariste. Ce songe est bel et bien celui d’une poignée d’auteurs qui, comme le père Hugo, rêvent d’affubler le dictionnaire d’un bonnet rouge. Pourtant, la tentation n’est pas nouvelle qui, bien avant le Babel de Roger Caillois, fait écrire au troubadour Raimbaut d’Orange qu’il souhaite, en utilisant des mots «précieux, obscurs et colorés» et en les «grattant», ôter la rouille qui les souille comme les vieilles pièces de monnaie se recouvraient jadis de vert-de-gris et perdaient rapidement toute valeur, allant même jusqu’à se démonétiser comme s’il s’agissait d’assignats, précise Caillois dans le même ouvrage. Disons tout simplement que cette tentation est devenue à présent, pour qui espère faire acte de parole ou de création, une obligation. Nous sommes assignés à faire comparaître les mots malades, galvaudés, amoindris. Nous y sommes obligés, au sens ancien de ce mot qui définit aussi, à notre endroit, un devoir rien de moins que plaisant. Aujourd’hui plus qu’hier, les mots que nous utilisons tous les jours à hue et à dia, les mots dont le journaliste use et mésuse sans en connaître ni même soupçonner trop souvent le sens profond, enfin les mots, plus précieux que des bibelots sonores, que l’écrivain lui-même assemble en de savantes phrases, n’ont plus de valeur c’est un fait ou alors ils auront la valeur ridicule que leur prêtera le premier tartuffe venu. Les mots sont «pipés» précise ainsi Georges Bernanos au retour des tranchées de la Grande guerre ou, dans une image extrême due à Armand Robin, ils sont parqués dans un «camp de concentration verbal», mutilés puis exécutés sans cérémonie à moins que, comme nous le dit George Orwell, nous réservions au langage le lent et insidieux dépérissement d’une réduction drastique de son extraordinaire polyphonie : alors la langue deviendrait rapidement une espèce de novlangue se réduisant à quelques mots sur la plate signification desquels veillerait la police des esprits.
Je ne puis m’inscrire en désaccord avec pareil constat, maintes voix, certaines, étrangères, paraissant douées d’une force irrésistible comme celles de Karl Kraus, d’Elias Canetti ou de George Steiner, d’autres, françaises comme celle de Pierre Boutang, ayant diagnostiqué, grouillant au plus profond du cadavre de la littérature française, l’immonde gangrène. Pas même ne me semble-t-il excessivement pessimiste puisque les cris d’alarme et les constats plus ou moins savants sont pléthore qui affirment tous que notre langue, le français – je me dois de le préciser – se vide à petit feu (il faudrait plutôt parler d’évaporation) de ses sucs multi-séculaires. Tour à tour, c’est le triomphe sans partage de l’anglo-saxon qui est incriminé, alors que la langue de Shakespeare me paraît se détériorer irréversiblement du fait de sa folle extension, inverse en somme de sa compréhension. En tout cas rien ne semble pouvoir faire obstacle à l’avancée inéluctable du désert qui tôt ou tard recouvrira les dernières oasis de liberté linguistique. Ou bien c’est la volonté ridiculement politicienne de tel allègement (voire suppression pure et simple) des difficultés grammaticales et orthographiques de la langue française elle-même qui sera justement stigmatisée, comme l’est par exemple, chez nos voisins allemands, la catastrophique réforme de l’orthographe, presque unanimement décriée. À moins encore, argument mille fois seriné, qu’il ne nous faille décidément vouer aux gémonies la pauvreté d’écriture et de discours dont font preuve les médias au sens large, télévision en tête de ce triste cortège des profanateurs du langage. J’allais oublier l’ennemi intérieur, cette multitude criarde de livres vite écrits, mal écrits, sans conséquences comme Jean-Philippe Domecq le dit de nombre des productions de l’art contemporain.
Toutes ces raisons sont valables. Il me paraît utile toutefois de préciser le point suivant : notre langue dépérit moins (sous les coups de quel adversaire ?) qu’elle ne me semble doucement remplacée, comme s’il s’agissait d’un cancer infectant l’organe auquel il finira par se substituer, par un sabir exsangue strictement réservé aux échanges d’ordres informatif ou commercial, un novlangue donc, c’est-à-dire une langue débarrassée de sa réelle présence, une langue asséchée, pulvérulente, désertique. En somme, et pour employer un registre propre à l’iconographie, avant que d’être celui, récemment popularisé, par des œuvres de science-fiction dont les romans de Philip K. Dick, la langue française, telle qu’elle est utilisée quotidiennement par les médias et une proportion grandissante de Français, est en train de devenir un simulacre, une sorte d’idole qui ferait obstacle à notre compréhension des événements et du monde, alors que l’icône, elle, pure transparence, creuse la réalité d’une profondeur invisible qui n’est jamais un mirage trompeur.
Filons la métaphore car si, selon Jean-Luc Marion, l’icône ne nous fait jamais désespérer de la distance de Celui qu’elle représente ou plutôt, qu’elle refuse de représenter mais signifie, l’idole, au contraire, en nous plongeant dans une matérialité spécieuse, en nous faisant lui rendre un culte mensonger, érige une réalité labile, fausse et traître, qui emprisonne notre volonté dans ses rets tout autant que notre vision et, pour finir, notre parole, devenue serve. Le paradoxe n’est donc que superficiel qui nous ferait opposer une langue dévaluée, odieusement simplifiée, avec son opacification progressive : c’est le contraire qui se passe puisque, en s’appauvrissant, notre langue ne nous permet plus de comprendre notre monde et donc, gonflée d’une spécieuse matière, flotte comme un fantôme dans le grenier de quelques écrivains nostalgiques. Notre langue n’est donc plus transparente mais opaque. Elle se dresse, comme le Grand Inquisiteur, entre les masses avachies et babillantes et le vaste univers. Elle se dresse comme une idole qui exige un culte et, moyennant quelque sacrifice de valeur, par exemple l’honneur de nos écrivains, leur offrira une éphémère (voire durable, pour les plus pieux) réussite sociale que ces mendiants ramasseront en tremblant. Qui ne voit, en outre, comment s’est comiquement réalisée, dans le règne des œuvres d’art, la prédiction bloyenne selon laquelle la parole ne serait plus, de nos jours et sans l’ombre d’un arrière-monde divin ou à tout le moins sacré, qu’argent ?
Une autre conséquence de cette pétrification est surprenante. La nostalgie, parfois la tristesse, sont deux des caractéristiques évidentes – voire des caractères au sens ancien de ce terme – de la somptueuse écriture de Richard Millet dans Le Sentiment de la langue, qui a maintes reprises affirme sans rire qu’il est une espèce de dernier écrivain, sans doute même, tout bonnement, le dernier. Or, je crois que l’on ne comprendrait que fort imparfaitement la nature même de ces sentiments en pariant sur une complexion propre à l’auteur, peut-être bien réelle après tout mais qui, ainsi réduite à un lieu commun psychanalytique, ne reste qu’à la superficie de ce mystère : c’est la tristesse même du langage qui rend triste l’écrivain conscient que sa langue brille peut-être de ses derniers feux. Walter Benjamin affirmait dans un essai aussi bref que fascinant, Sur le langage en général et sur le langage humain, que la nature, privée du langage exclusivement réservé par Dieu aux hommes, était triste. Benjamin écrivait aussi que c’était après le premier péché d’Adam que le langage des hommes avait perdu son divin pouvoir d’évocation, tombé qu’il était dans l’ornière de ce que le philosophe appelle la «surdénomination», obligé, pour coller à la réalité en somme, de multiplier les périphrases et approximations. Qui ne comprend encore, à présent que nous sommes plus que jamais devenus les hommes creux aux voix asséchées («dried voices») dépeints par T. S. Eliot, que c’est le langage lui-même qui est triste, inconsolable d’avoir été déformé et, dès lors, de n’être plus capable de remplir sa mission la plus insigne, celle de nommer ? Car l’écrivain de la fin de partie ne nomme plus, il se contente de répéter ce qu’il a lu, mal lu, dans d’autres mauvais livres qui tendent à devenir une norme affligeante de médiocrité, la matrice irréelle des mots fantômes. Nous nous entreglosons donc, sans plus manifester le désir douloureux de celui qui, comme l’écrivait Lorenzo Valla, «at nova res», à de nouvelles choses, «novum vocabulum flagitat», doit s’efforcer de faire correspondre de nouveaux mots puisque nous avons fait chuter dans un même discrédit la nature et les mots, les mots chargés de magnifier le spectacle de la nature.
Mais quelles choses nouvelles proposer aux hommes autrefois rassasiés, à présent seulement ennuyés, pas mêmes dégoûtés de tout, quels nouveaux événements offrir à leur esprit pour qu’ils inventent une langue ? Allons, je n’ai jamais nourri le rêve, moins érostratéen donc peu ou prou, romantique, que secrètement désespéré, de la tabula rasa qui, presque toujours, ne détruit que pour adosser ses piètres contreforts à une architecture invisible mais néanmoins présente, réellement présente par sa destruction même, comme il en va de l’abbaye de Cluny selon Pierre Boudot, comme le miracle secret du conte de Borges ne peut naître qu’en raison de sa non-existence effective, de sa seule réalité dans l’au-delà de la grâce. Ainsi les entreprises les plus folles, passée la première exaltation, de haine ou de vertige, finissent-elles par croupir dans une flache de redite facile. De la même façon, inventer une langue, au rebours de millénaires d’évolution, est une monstruosité qui n’a pu grossir, comme une tumeur réellement maligne, que dans les esprits plats de quelques fonctionnaires. Il faut autre chose, non pas tant la surrection de l’inconnu – la conquête de nouvelles terres ? L’espace ? Mais on sait ce qu’écrivit Pierre Boutang dans son Ontologie du secret à propos de la fausse découverte de cet infini, mais l’on se souvient que, dans Solaris de Stanislas Lem, l’homme ne découvre rien si ce n’est, réelle inconnue, son âme ténébreuse –, non pas tant le gain de quelque moyen instantané de transport ou de communication que le polissage du miroir antique qui, depuis des siècles, nous a permis de voir l’univers au travers de sa paradoxale transparence. Il faut donc redonner à la langue, à l’écriture, sa transparence iconique. Et, pour ce faire, le cadavre de la littérature française, que tant se plaisent à disséquer, doit être irrigué par le sang chrétien, ce vieux pourvoyeur d’une vitalité qui à présent rayonne seulement derrière les vitres des musées ou dans quelque rayonnage obscur de bibliothèque. Uniquement chrétien ? Bien sûr, donc éminemment juif si, comme je le crois sans pouvoir le prouver d’une quelconque façon, demeurent comme le reste qu’évoquaient mystérieusement les prophètes, dans la langue et la religion juives, des abîmes sacrés qui terrorisaient Gershom Scholem (1).
Je pense en effet que la crise actuelle et, pour ce que je puis en juger, occidentale, c’est-à-dire mondiale, de la langue, de l’écriture et, dans une large mesure, de la parole elle-même provient du fait, certes maintes fois sondé par Nietzsche, Heidegger, Buber et tant d’autres mais jamais contemplé dans sa tragique grandeur – à moins que cette contemplation, ou plutôt la vision insupportable de cet aleph noir, soit justement ce qui a conduit Nietzsche à la folie – du fait donc que la Parole, si elle continue de nous parler, ce que nul ne peut nous assurer, n’est plus écoutée, ce dont tout un chacun conviendra il me semble. Trop de bruits, trop d’images, trop de mots n’en finissent pas de tourner autour de notre monde comme une noria devenue folle. Cette affirmation peut paraître gratuite et, surtout, grandiloquente. Je précise donc ma pensée : la disparition, ou tout du moins la contraction drastique du christianisme, tout particulièrement dans notre laïque république, sa lente évaporation hors de la fosse de Babel dans laquelle nous ne cessons plus de nous enfoncer, paraphe la mort annoncée – mais n’assistons-nous pas déjà à une lente agonie, stigmatisée en leur temps par Barbey et Bloy ? – de la littérature française (sans doute même du génie occidental, comme George Steiner ne cesse de le marteler après un Wladimir Weidlé ou un Jacques Ellul) qui est parole dans ses plus hautes réussites, chant écrit avec La Divine comédie, La mort de Virgile ou Absalon, Absalon !, œuvres exemplaires qui n’ont pu se développer et éclore magnifiquement qu’entées sur la Parole ancestrale dont se fichent, avec une extraordinaire insouciance, la plupart de nos gloires artistiques parisiennes.
De sorte que je ne puis me satisfaire de la position somme toute esthétique qu’exprime Pierre Boudot lorsqu’il écrit : «Si la parole humaine est, comme je le pense, le lieu essentiel de l'art et du sacré depuis que les églises se vident, s'effondrent, se vendent ou se ferment, quiconque défend le mot est de plein droit membre de l'assemblée». Affirmer cela, cette communion athée, cette fraternité désespérée que n’eurent sans doute pas désavouées Camus et Malraux, c’est renoncer à l’écoute fondamentale et première sans laquelle il n’est aucune parole que morne, prévisible, publique, «putanisée», c’est-à-dire médiatique, c’est se plonger (pour quelle débauche qui n’ait été mille et mille fois consignée ?) comme un spectre dans le remugle de l’infrarouge (ou plutôt des rayons… X) de la lumière visible, qui est, elle, la littérature, c’est-à-dire pure transparence, comme l’est la lumière qui éclaire tout sans que nous puissions l’emprisonner ou la saisir. Affirmer cela, cette vague spiritualité mollement goûtée par nos contemporains, c’est une fois de plus se délecter à petits frais d’une attente vide, le temps figé qui paralyse l’immense rivage des Syrtes que sont devenues nos lettres, que plus aucun ennemi ne prend la peine ne serait-ce que de railler, encore moins d’aborder. Il nous faut, de nouveau, plus que jamais, des écrivains de la trempe d’acier d’un Péguy, d’un Mauriac, d’un Bernanos : j’allais écrire – imprudemment, avant de me raviser, constatant que, comme les universitaires, j’avais saucissonné l’homme et son œuvre – moins parce qu’ils sont catholiques que parce qu’ils sont, tout simplement, des hommes qui ont osé donc se dresser face au Mal. Je corrige donc : c’est d’abord parce qu’ils étaient des catholiques que ces écrivains se sont dressés face à l’horreur. Qu’importe même s’ils ont dû, afin de pouvoir, harassés, s’agenouiller, explorer les sentines puantes comme l’a fait Huysmans et comme m'a paru le faire Maurice G. Dantec, l’un des très rares auteurs de langue française dont le parcours m'a également semblé intéressant, à tout le moins cohérent et même courageux, avant de s'enliser dans l'écriture hâtive de romans sans tenue ni grandeur.
Le passage par l’enfer, moins métaphorique que bien réel d’ailleurs, est à mon sens une nécessité pour l’art : c’est dans les chairs en putréfaction de la baleine que Paul Gadenne observe la fermentation d’une nouvelle vie, comme les abeilles d’Aristée n’ont pu renaître qu’après que le berger a consenti de sacrifier aux dieux, fussent-ils infernaux. Qui, aujourd’hui, peut entendre un tel discours sans prudemment baisser les yeux devant pareille folie ? Nos placides universitaires, accrochés comme des lamproies à leurs privilèges syndicaux ? Nos sympathiques prêtres ayant uniquement reçu l’onction amène de la moraline ? Nos écrivains télégéniques et insipides qui, pour obtenir les faveurs de la presse, oseraient prendre des poses qu’une putain des bouges de Sao Paulo écarterait de son esprit avec une sainte horreur ?
Qu’importe encore, qu’importe surtout si l’auteur de ces lignes ne peut, comme Stig Dagerman, être heureux puisqu’il a perdu la foi, certes pas en auréolant cette perte du cri de rage qui déchire la gorge de Cénabre mais plutôt par un lent et imperceptible écoulement monotone, l’absence même de toute révolte qui engagerait encore les forces vives de l’âme. Je sais bien, du reste, que je ne retrouverai pas la foi, cet animal plus rare qu’une Licorne d’or, dans la poursuite acharnée, de livre en livre, d’une lumière que, par essence, l’art ne peut qu’entrevoir, soupçonner. Encore moins en me tenant sur le porche d’une Église qui, depuis des années, ne remue en moi que quelque vague commisération alors qu’elle devrait me soulever d’enthousiasme et me ravir, au sens premier de ce terme qui évoque une violence sourde. Et puis, comme le personnage de La Reprise, je doit aussi confesser que je suis incapable de trouver le point d’Archimède. Mais, comme j’évoque les créateurs et pas les critiques, qu’importe donc ma lâcheté et tant d’autres horribles démons dont je sais les noms puisque j’ai bien peur de devoir consterner les prudents en écrivant, noir sur blanc, la conséquence logique des lignes qui précèdent. J’ai bien peur de devoir leur dire, j’ai bien peur de devoir vous dire qu’il ne reste pour l’écrivain contemporain, c’est-à-dire pour l’écrivain sans parole (à la fois dépouillé de sa propre parole et lâche, traître à la littérature) qui ne peut toutefois, dans un ultime sursaut de sa volonté, se résoudre à laisser lentement s’assécher la substance de plusieurs siècles de culture et surtout la seule consolation réelle, qu’à choisir celle des deux voies qui s’ouvrent devant lui : le silence désespéré dans lequel a sombré Lord Chandos (et Dagerman, par la même occasion) ou les pieds de la croix.

Nous en sommes là : hay caminos, pero hay que caminar.

Note
(1) Je ne puis que renvoyer le lecteur à ce texte extraordinaire : À propos de notre langue. Une confession, paru en 1926 (in Gershom Scholem, Écrits politiques, éditions de L’Éclat, 2003, pp. 92 et sq.) où l’on peut lire : «Le langage est nom. C’est dans le nom qu’est enfouie la puissance du langage, c’est en lui qu’est scellé l’abîme qu’il referme. Pour avoir invoqué quotidiennement les noms d’autrefois, il ne dépend plus de nous d’écarter les pouvoirs qu’ils recèlent. Une fois réveillés, ils se manifesteront au grand jour, car nous les avons invoqués avec une violence terrible. Certes, la langue que nous parlons est rudimentaire, quasi fantomatique. Les noms hantent nos phrases, écrivains et journalistes jouent avec, feignant de croire, ou de faire croire à Dieu, que tout cela n’a pas d’importance. Et pourtant, dans cette langue avilie et spectrale, la force du sacré semble souvent nous parler». Autre extrait significatif : «Car au cœur de cette langue où nous ne cessons pas d’évoquer Dieu de mille façons – le faisant revenir ainsi, en quelque sorte, dans la réalité de notre vie – Dieu lui-même, à son tour, ne restera pas silencieux. Mais cette inéluctable révolution du langage, où la Voix se fera entendre de nouveau, est le seul sujet dont on ne parle jamais dans ce pays» (p. 94).