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26/10/2013

Plonger de Christophe Ono-dit-Biot ou De la pseudo-littérature comme appeau

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Photographie de Juan Asensio.

Sur le site de la prestigieuse Académie française, nous pouvons lire ces quelques mots : «L’Académie française, dans sa séance du jeudi 24 octobre 2013, a décerné son Grand Prix du Roman, d’un montant de 7 500 euros, à M. Christophe Ono-dit-Biot, pour son roman Plonger.

M. Christophe Ono-dit-Biot a obtenu, au 1er tour de scrutin, 11 voix contre 4 voix à M. Thomas B. Reverdy et 3 voix à Mme Capucine Motte.»

Je pense que tout autre commentaire est parfaitement inutile, ma longue critique prouvant suffisamment la presque totale nullité de Plonger, et, par voie de conséquence prévisible, la nullité critique, tout aussi flagrante, des Immortels ayant voté pour ce livre.


La lecture de Plonger de Christophe Ono-dit-Biot m'a fait me souvenir de Rue des voleurs de Mathias Énard. Dans ces deux romans sans beaucoup d'intérêt mais qui ont eu l'avantage d'être portés par une presse acéphale, nous retrouvons les thèmes classiques qui, indifféremment, constituent de beaux sujets pour les grands écrivains et de piteux poncifs pour les mauvais : histoire d'amour, de préférence passionnelle donc romanesque, mort (forcément, puisque mort il y a), voyages aux quatre coins de la planète, version miséreuse (mais d'une misère en flonflons) pour Énard, Relais & Châteaux pour le patron des pages culturelles du Point, dont il est par ailleurs directeur adjoint, vagues considérations convenues sur l'état du monde contemporain.
Je serais mauvais lecteur en ne faisant pas remarquer qu'Ono-dit-Biot complexifie quelque peu la trame passablement simple de son roman en y ajoutant de pieuses banalités sur la paternité, et qu'il semble un peu plus réactionnaire que son confrère cacographe, apôtre du tiers-mondisme de salon parisien, puisqu'il s'interroge, bien des fois, sur les dérives de la société de vitesse et d'oubli qui est la nôtre. Pas de quoi, toutefois, rapprocher Ono-dit-Biot d'Illich, Ellul ou d'Anders, Christophe Ono-dit-Biot se rapprochant bien davantage d'un salonnard comme Michel Crépu que d'un philosophe, voire d'un simple intellectuel.
Deux choses, peut-être trois si nous nous montrions particulièrement généreux, frappent le lecteur de Plonger. Tout d'abord, ce gros roman de plus de 400 pages se lit sans trop de déplaisir, d'une lecture inattentive, presque distraite, comme l'attention d'un téléspectateur n'est que modérément happée par la trame merveilleusement simple d'un épisode de Plus belle la vie, qu'il ne se résout tout de même pas à ne pas regarder, parce qu'il est capable de le regarder, justement, et même, ô prodige, de le comprendre, en faisant tout autre chose, qu'il s'agisse de préparer une tarte à la rhubarbe, lire un numéro de Transfuge, deux activités peu intenses d'un point de vue intellectuel, voire, tout simplement, lire un roman, de Christophe Ono-dit-Biot, bien sûr.
Les clichés, à ce titre, constituent moins les marqueurs sémantiques habituels du mauvais écrivain que les haltes où le lecteur, surtout celui qui regarde un épisode d'une quelconque série imbécile, peut se reposer, se sentir réconforté, avoir l'impression de comprendre un roman, douce sensation qui, durant telle discussion avec sa poissonnière, pourra lui faire s'exclamer «Avez-vous lu le dernier Ono-dit-Biot ? Pas mal du tout, je vous le conseille», cette dernière phrase prononcée avec un sourire, alors que la matrone lui tendra le sac plastique contenant un kilo de moules, Bouchot bien sûr.
Lorsqu'un lecteur aime la nullité, il s'agit de ne surtout pas le heurter dans ses convictions et, à ce titre, Christophe Ono-dit-Biot déploie une science insoupçonnable du cliché, voulant le rassurer, en lui montrant qu'il n'a strictement rien manqué, de son roman comme de la série. Ainsi enchaîne-t-il, assez modérément quoique de façon régulière, les clichés comme, dès la toute première page du roman, cette perle secrétée par un bulot cuit plutôt qu'une huître : «La vérité, ça n'existe pas, comme tous les absolus qu'on n'atteint jamais» (p. 17), «Certaines minutes durent des vies» (p. 23), utilement filé par un «Certains couloirs sont des tunnels» à la page suivante, le fils du narrateur ne pouvant donc qu'être «ce dynamitage en règle de tout ce qui était [s]a vie ces dernières années» (p. 27), le père ne pouvant que promettre, par conséquent, de «toujours essayer de comprendre [s]es références culturelles [et de] ne jamais fermer [s]a porte sur [s]on monde», même quand son marmot devenu grand se moquera, il faut bien s'y attendre, de son géniteur (p. 29).
Relever tous les clichés utilisés par Ono-dit-Biot comme autant de bornes kilométriques sur une autoroute belge, donc morne, nous conduirait, sans doute, à scrupuleusement mentionner la presque totalité des 444 pages du roman, le cliché pouvant être servi à toutes les sauces, s'infiltrer dans la moindre phrase onoditbienne, du moment qu'il est susceptible de servir de trame, voire d'article tout entier à une journaliste de Femme actuelle qui relèvera avec gourmandise, voire lassitude si elle a par ailleurs lu d'autres romans publiés par Gallimard ces dernières semaines, cette platitude consternante : «Il y a dans l'accent de banlieue le ton canaille que n'ont plus les Parisiennes depuis que Paris n'est plus populaire, et que son bitume ne grouille plus que de filles interchangeables à frange et à ballerines, à la diction lassée-lassante» (p. 32).
Après le cliché pour demi-mondaine, voici le cliché audacieusement humoristique, saupoudré d'un zeste métaphorique : «J'écrivais aussi des romans. Mais à l'époque, j'avais arrêté, parce que écrire un roman est un marathon, et que j'avais préféré me mettre au sprint» (p. 41), ou bien le cliché qui ravira les petits apôtres d'une nostalgie des temps anciens point trop pesante, puisqu'elle est délicatement enrobée, comme un bonbon acidulé, d'un nappage de vitalité progressiste : «Je veillais sur les marches de l'ancien monde, puisais aux vieilles sources et les mêlais aux eaux pétillantes de la modernité pour concevoir mon propre cru» (p. 45), notre narrateur étant de toute façon, c'est entendu, un homme moderne, donc un paumé jouisseur et bavard, qui se sent vivant quand la beauté de la vie lui vrille la rétine (cf. p. 56), cette dernière étant représentée, dans l'ordre ou le désordre, par une belle femme, une belle plage, une belle sculpture, une belle peinture, une belle recette de cuisine, un beau requin (mais oui) : «À côté, Paz [une belle femme, qui porte toujours des stilettos (cf. p. 177), même lorsqu'elle repasse] cuisinait. Des ondes d'amour me parvenaient de la cuisine. Car quelqu'un qui fait pour vous la cuisine vous veut forcément du bien» (p. 96).
Quel vieux grincheux oserait contredire Christophe Ono-dit-Biot qui avance, tel un Gauvain préparé pour une publicité d'Hugo Boss, armé de son brushing de platitudes destructurées (doute sur l'accord de cet adjectif, épithète de nature de brushing) ? Qu'un seul ours mal léché s'avance et jette sur le coupable la première boule de guimauve, s'il l'ose, je serai là pour faire de mon corps rempart à l'assaillant, auquel je réciterai, pour l'anéantir de honte, cet extrait «J'ai tenté de tuer le temps mais c'est lui qui m'a tué. La vie n'avait aucune saveur si je ne la vivais pas avec elle» (p. 145), où l'on constate que l'auteur est également à l'aise avec le double cliché vrillé, ce dont nous aurions dû nous douter étant donné son aptitude évidente pour les mouvements stylistiques les plus vertigineux, les exacerbations gravitationnelles les plus inquiétantes, voyez un peu, en espérant que vous avez attaché vos ceintures : «Je descendais de plus en plus bas, au supplice, tandis que le véhicule gravissait courageusement la côte de Montmartre, Mons martyrum, le mont des Martyrs» (p. 137).
Si j'étais aussi malin que Christophe Ono-dit-Biot, ma foi, je n'hésiterais pas à faire de chacune de mes critiques le tremplin publicitaire discret mais efficace de ma parfaite connaissance de l'art de vivre dans lequel tout bel homme moderne ne cultivant pas seulement son physique mais aussi son intelligence se doit de nager, comme un poisson dans une rivière de Champagne. C'est là le deuxième point à peu près digne d'intérêt du gros roman de Christophe Ono-dit-Biot. Il y en aura un troisième, ne soyons point avares.
De fait, en lisant Plonger, je me suis refait à neuf une culture de mâle moderne de complexion exclusivement germanopratine, n'ignorant plus rien des plus beaux modèles de robes (Missoni, cf. p. 139) qu'une femme éprise de son généreux bienfaiteur se doit de porter en toute occasion, même lorsqu'elle lui confectionne une quiche ou qu'elle déguste une glace dont le parfum ne peut qu'être au yuzu (cf. p. 132), juste avant de piquer une tête «dans les sources chaudes d'Abou Shourouf, au cœur de l'oasis de Siwa, aux portes de la Libye, là où Alexandre le Grand reçut confirmation par l'oracle des prêtres de Zeus Ammon qu'il était bien destiné à régner sur l'Égypte» (p. 171).
Je conseille à Christophe Ono-dit-Biot de proposer son talent incontestable de guide pour touriste huppé à quelque organisme spécialisé dans les voyages extrêmes, il pourra ainsi imaginer la baignade d'un amoureux des lettres au milieu d'un banc de requins, l'enjeu consistant à tenter d'amadouer les squales (dont Nour ?) par la lecture à voix haute d'une seule bonne page de Yannick Haenel, ou bien, que sais-je encore, pourquoi pas l'exploration, vêtu d'une simple ceinture de feuilles de bananier, de la jungle amazonienne de la rue Sébastien-Bottin, à la recherche du grand chef perdu Quetzalsollers ?
Nous pourrions ne plus ajouter une ligne à notre critique, ne pas moquer tel dialogue consternant de sottise (cf. p. 258), telle joute verbale caricaturale et affligeante de bêtise (cf. pp. 264 et sq.), telle remarque du narrateur, craignant de faire l'amour à sa compagne enceinte, de peur que son vit cogne «la petite tête qui est à l'intérieur» (p. 262) (1), et ne pas même évoquer l'intrigue digne d'un téléfilm du samedi soir du roman d'Ono-dit-Biot puisque les tâcherons de la presse l'ont amplement exposée dans leurs rinçures, s'il n'y avait dans le livre de l'auteur une critique discrète quoique constante de notre monde. Pas de quoi vous plonger dans des abîmes de réflexion bien sûr, nous ne lisons qu'un écrivant, pas un écrivain, mais enfin, c'est peut-être dans cette thématique que réside l'unique intérêt du livre.
Il est vrai que l'auteur prend tous les risques intellectuels lorsqu'il n'hésite pas ainsi à écrire : «Je ne crois pas, en effet, que notre époque puisse se raconter sous la forme d'un roman. Il faut un minimum de narration, et ce monde-ci, toujours entrecoupé par la réception d'un SMS ou d'un mail, ne raconte plus grand-chose dans la longueur. La seule chose qui y soit continue, c'est l'interruption» (p. 79), belle pirouette qui sera suivie de quelques autres, le narrateur apparaissant pourtant comme un assis en comparaison de sa très artiste compagne Paz, une femme de feu qui veut s'ouvrir à toutes les expériences, alors que notre homme, lui, retour d'un voyage au Liban qui a failli mal se passer, reste agrippé solidement aux vieux parapets de l'Europe.
«Tu vois, ce que j'aime, c'est que depuis que je suis dans les Asturies, je n'ai pas une seule fois regardé mon téléphone portable. Sauf pour googliser Paz» (p. 85) tout de même, donc ajouter un peu de cette interruption pourtant décriée par l'auteur, mais qui sera fort heureusement comblée par le spectacle d'une femme (en stilettos ?) faisant la cuisine au narrateur. Respirez amplement, mes chers lecteurs, et dégustez donc : «Une fille du XXIe siècle, qui après des décennies de féminisme ne se contente pas de mettre au micro-ondes des barquettes de plats cuisinés mais débarrasse de leur peau, à l'économe, de beaux légumes et met à nu leur chair orange, rouge vif ou jaune soleil, et ensuite les découpe avec un couteau bien aiguisé, et les fait dorer dans un fond d'huile d'olive; une fille pareille, prête à pleurer sous l'effet irritant des oignons qui n'agonisent jamais sans se défendre; une fille qui pose, comme elle le fait maintenant, un pain rond sur la table, une assiette de salade de tomates rouges comme ses joues lorsqu'elle aura fait l'amour, et quelques tranches de pata negra à la saveur de noisette, est une femme qui aime» (p. 96) nous déclare ainsi, sans l'ombre d'un doute, un homme qui s'y connaît en femmes et en jambons ibériques, bien que je n'aie pour ma part jamais connu de femmes dont les joues devenaient rouges après l'amour et qu'une tranche de jamón pata negra ne se caractérise pas particulièrement par sa saveur de noisette.
Il est vrai que la critiquette très légèrement réactionnaire de l'auteur, y compris contre le journalisme contemporain qualifié de «suivisme» (cf. p. 256) ou les soixante-huitards (cf. p. 251), tout comme son tropisme superficiellement apocalyptique (cf. pp. 204, 232), se termine en général en réclame pour guide touristique, la vilaine modernité voulant à tout prix éradiquer les derniers lieux où la beauté a trouvé refuge, comme le «café Moixt de Pollença, sa treille mécanique et ses petits vieux qui refont le monde sous une enseigne pour la bière Estrella» ou bien le «restaurant Ca's Patro March, à Deia, suspendu au-dessus des flots azur, à l'ombre des montagnes de la Serra de Tramuntana, où l'on se régalait de calmars grillés en regardant les gamins s'élancer dans l'eau limpide depuis les rochers, comme à Acapulco» (p. 247).
Il y a tout de même, dans le roman ridicule de Christophe Ono-dit-Biot, une assez belle image (2), mais je crains qu'elle ne soit due qu'à une erreur qui n'a pas été corrigée : «À ce mot, je me suis tourné vers Paz. La fourchette qui s'apprêtait à véhiculer une pâte oblongue jusqu'à sa boucle s'était immobilisée» (p. 269).
Il y a autre chose peut-être, dans ce livre à peu près nul : la volonté, que l'on devine au détour de telle phrase moins ratée que les autres ou bien à partir du moment où le narrateur apprend la mort de Paz, d'être sincère, et de décrire, devant son propre enfant dont on fait le futur réceptacle de son témoignage, la décrue, finalement mystérieuse (sauf pour l'auteur : fichus requins !) d'un amour autrefois fusionnel entre un homme et une femme.
Un lecteur sensible mais pas moins implacable pourrait finalement se dire que Plonger est le roman le plus triste de l'année, non pas en raison de l'histoire banale et pourtant parfaitement invraisemblable qu'il raconte, non pas parce que la voix d'un père qui parle à son fils est toujours magnifique, fût-ce pour lui raconter l'histoire de sa garce de mère préférant son requin adoptif à son propre fils, non pas encore en raison de la faiblesse d'une écriture tentant à tout prix de sauvegarder les ultimes parcelles de grâce en ce monde et n'y parvenant que rarement (3), mais parce que, au contraire, ce roman révèle moins le manque évident de talent d'un auteur qui semble ne point être totalement dupe de cette évidence douloureuse et tente, assez honnêtement, d'y pallier, que l'infime distance qui sépare un grand livre d'un livre qui ne l'est pas.

Notes
(1) Signalons que notre très chic rédacteur pour revue de détente se laisse parfois aller à de petites vulgarités, comme s'il lâchait un pet sonore en plein milieu d'un raout de prix littéraire : «Phuket, c'étaient les palmiers, l'eau cristalline, les massages et la vie nocturne trépidante et pas chère. Les délicieuses nouilles aux crevettes. Les délicieuses crevettes où tremper sa nouille» (p. 154). Il est vrai que l'auteur ajoute immédiatement, puisqu'il s'adresse, dans le roman, à son fils : «Pardonne cette vulgarité mais, désolé, elle est ici à sa place».
(2) Une ou deux autres tout de même, qui paraissent avoir échappé à la plume inepte d'Ono-dit-Biot (cf. pp. 314, 327), ou encore cette description de la côte de Haute-Normandie : «Il y avait une lumière sublime comme toujours ici, le soleil qui troue les nuages gris-bleu et ses rayons qui explosent en mille morceaux sur la surface de la mer, verte, pimentée d'écume, avec au large la silhouette des pétroliers qui glissent comme des baleines repues» (p. 281). Notons encore une assez belle description p. 97 : «Elle m'a demandé si j'avais voyagé. Je lui ai dit que oui. J'ai parlé de l'opium birman et de la femme-tigre, de ce vieil homme allongé, de sa longue pipe noire, de sa petite-fille qui lui préparait l'ustensile, des étoiles qui dans ce ciel du Triangle d'or avaient pour moi le visage d'une promesse, j'ai parlé de la drogue ascétique du mont Athos, des nuits passées au milieu des icônes à me gorger l'âme d'encens sous les yeux du Christ pantocrator, avec sous mes pieds cent mètres plus bas le bruit des vagues de la mer Égée. J'ai parlé des villages du Panshir et du Salto Angel, la plus haute chute d'eau du monde, des toits du Caire où je dormais en dilapidant ma sueur, et de cette secte indienne près de Trivandrum, dans le Kerala, où m'avait emmené par erreur mon ami Jules, et d'où je m'étais échappé avec une gamine de dix-sept ans – j'en avais dix-huit» (p. 97). Une fois encore, un bon passage est immanquablement gâché par un curieux tropisme pour le guide touristique.
(3) Retenons cette belle phrase : «Il semble que l'être humain s'épuise aux yeux de l'autre comme s'épuisent les gisements d'or» (p. 405).