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09/01/2010

Apologia pro Vita Kurtzii, 3 : David Peace en terre du Yorkshire

Crédits photographiques : Mohammad Abu Ghosh (AP Photo).

«Puis je fus devant Lui, devant la croix, pensant à baiser et à des meurtres à coups de marteau, voyant les clous fichés dans Ses mains, pensant à baiser et à des meurtres à coups de tournevis, voyant les clous fichés dans Ses pieds, les larmes dans leurs yeux, les larmes dans les Siens, les larmes dans les miens.»
David Peace, 1977 (Rivages/Noir, 2005), p. 178.

«Ici, la mort…
Seulement la mort…
Pas de distractions…
Seulement des messages…
Des messages…
Des messages et des signes…
Des messages, des signes et des symboles…
De mort…»
David Peace, 1980 (Rivages/Noir, 2006), p. 206.


Découverte récente, parallèle à mes lectures dévorantes, ne souffrant pas la plus petite procrastination, des romans de Cormac McCarthy (de tous ses romans, ai-je besoin de le préciser, dont le dernier, magnifique, tout récemment paru aux éditions de L'Olivier, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme), de ceux de David Peace : 1974, 1977, 1980 et 1983, qui évoquent, avec une brutalité sidérante, la terre ravagée du Yorkshire, abandonnée des quelques hommes de bonne volonté (tous meurent systématiquement de façon réelle ou symbolique, à la fin de chaque roman) qui ont prétendu faire la lumière sur les monstrueux assassinats perpétrés par l'éventreur.
Abandonnée de Dieu aussi, pourtant mystérieusement présent dans ces pages ténébreuses, tourmentées, démembrées, lacunaires, énigmatiques, à l'écriture répétitive et bouleversante de simplicité, de grossièreté, de sincérité. Présence de Dieu qui, sur cette terre gaste, semble grossir (si j'en crois le nombre, de plus en plus important de volume en volume, des références faites à l'Apocalypse) à mesure que le Mal fermente et que triomphe cette banale évidence : nul, surtout pas s'il habite dans le Yorkshire, ne peut prétendre dormir sur ses deux oreilles du sommeil du juste, car tous sont coupables des meurtres ignobles perpétrés par le (les ?) tueur(s) en série, qu'il s'agisse de simples flics, d'hommes d'affaires, de putains ou même de journalistes.
Ces lectures stochastiques et pourtant guidées, je ne puis croire qu'il en aille autrement, par quelque noir dessein que j'ai tenté d'éclaircir dans ma Littérature à contre-nuit et, dans la Zone, par cette voie étroite qu'est l'apologie de Kurtz, me font prendre subitement conscience, s'il en était vraiment besoin, de l'inutilité profonde de l'écriture critique, non point tant dans sa généralité (tant d'auteurs restent à lire, tant de textes restent à découvrir, tant d'études intelligentes à écrire) que dans le cas qui me concerne, hic et nunc : rien, absolument rien ne peut être dit sur le Mal qui n'ait déjà trouvé sa splendide voix, sa puissante et terrible voix dans les romans.
Je récuse donc la proposition de Claude-Edmonde Magny et j'affirme donc que les limites de la critique ne sont pas celles de la littérature, qui n'en a tout simplement pas.
Il me faudra ainsi, tôt ou tard, jeter mes propres rinçures surécrites comme le disait Borges de ses contes et, tout simplement, me taire, selon la conclusion de mon texte évoquant Ernest Hello, placé en conclusion de mon propre essai.
Ce que je pourrais bien faire avec une application fort joyeuse, non sans avoir au préalable relu, avec une application cette fois absolument froide et détachée de son objet d'étude, pour l'amender ici ou là puisqu'il va être réédité, celui de mes livres qui le plus visiblement a évoqué le mystère du Mal.