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26/05/2008

Sur une île, stalker, quels livres emporteriez-vous ?, 6

Photographie de l'auteur.


«La sensibilité qui lie si intimement ici l’expérience éthique à la question métaphysique ne s’est ni refermée sur elle-même loin de la terre des vivants, ni distraite d’elle-même pour régner sur les choses. L’univers ambigu des forces démoniaques s’efface; le monde des symboles rationnels ne s’est pas encore constitué. Le mage n’impose plus que d’inefficaces formules d’exorcisme à la nature récalcitrante, et le philosophe n’a pas encore inventé les incantations qu’il se fera à lui-même pour éveiller à la vie de belles abstractions. À ce moment peut-être privilégié s’élabore, dans la prédication lyrique des prophètes d’Israël et la figuration épique d’Homère, un mode particulier de pensée qui ne transmet pas ses procédés mais qui reparaît et prévaut chaque fois que l’homme se heurte à lui-même au tournant de son existence.»
Rachel Bespaloff, De L’Iliade (Allia, 2004), pp. 67-8.


Ces quelques jours de silence et de solitude m'ont permis de lire beaucoup, beaucoup plus que je ne puis lire à Paris : Rachel Bespaloff d'abord, toujours étonnante de justesse et d'intelligence, Hawthorne encore, sans lequel la littérature américaine ne serait pas ce qu'elle a été et continue d'être, Michel Bernanos de nouveau, dont le magnifique (et éminemment religieux, n'en déplaise au préfacier Stéphane Audeguy) La Montagne morte de la vie doit être absolument lu face à l'océan, Jules Monnerot, étonnant penseur bien évidemment ignoré par nos imbéciles germanopratins, Dostoïevski, Conrad et Faulkner toujours, et puis quelques auteurs de science-fiction lus puis oubliés alors que j'étais jeune adolescent, redécouverts avec plaisir : Robert Heinlein et son Histoire du futur passionnante, Cordwainer Smith et ses poétiques Seigneurs de l'instrumentalité, Asimov et enfin le bien trop surestimé Clarke, habile vulgarisateur et piètre romancier.
Je n'évoquerai pas, dans la Zone, ces derniers : après tout, répondant à un courriel, j'ai précisé qu'étaient nombreux les écrivains que je n'avais pas mentionnés, ne serait-ce que d'une seule ligne, sur ce blog. Peut-être, un jour, Stalker, vieux de ses quelque dix années d'existence virtuelle, sera riche de cette multitude d'auteurs qui, pour le moment, sont cachés plutôt que tus, puisqu'ils nourrissent mes autres lectures et mes textes critiques.
Ce petit séjour d'un calme extraordinaire a eu une tout autre vertu, commune il est vrai, que celle de me permettre de dévorer sans modération des livres : il m'a dégoûté un peu plus de la Toile, de son incessant bruissement, de l'énorme quantité de travail que me demande Stalker, de mes propres livres même, du propre bruit à quoi se résout ce labyrinthique entrelacement de textes qu'est ce blog, que sont ces livres.
À quoi bon, en effet, continuer d'écrire ? Je lisais récemment le piètre texte, truffé de contresens et de bêtises, écrit par un cacographe pseudo-nervalien ayant protégé farouchement, comme s'il s'agissait de la virginité de la dernière vestale vivante, sa pénible identité de bibliothécaire discret (selon ses amis, qui ne savaient rien de sa petite activité, cet anonymat cache une immense modestie, du reste parfaitement visible sur son blog kilométrique) : Hugues Simard se moque, probablement sans les avoir lus (si c'est le cas, c'est alors un sinistre imbécile, un de plus) des quelques livres que j'ai publiés. Il leur reproche, quoi qu'il en dise, leur subjectivité et leur affectivité ! Crétin ! Impayable tartuffe ! Autant reprocher à un homme d'oser juger un texte, une pièce de musique, un tableau depuis l'étoile Sirius ! Il est vrai que la froideur des fadaises simardiennes, cette écriture sans organes ni colonne vertébrale jouant un ésotérisme de midinette et la référence savante coupée à l'eau de rose, est une distraction d'eunuque concrétisant l'absence manifeste de toute volonté personnelle qui passe, aux yeux de ses admirateurs (il y en a apparemment, grands dieux...), pour une retenue de fière allure. Comment s'étonner que ce drôle goûte les imprécateurs lui qui, de peur de quelque funeste retombée, en microscopiques gouttelettes de rosée, de sa soupe verbale sur sa destinée planquée ne signe pas ses salmigondis de ses prénom et nom ? Les impuissants, volontairement ou pas, délèguent toujours à d'autres, plus fougueux ou peut-être simplement normaux, le soin de prendre leurs femmes. Simard m'a apparemment délégué le soin de prendre la littérature et, une fois que je l'ai fait, se plaint que je suis par trop méchant, prétentieux, vil, que sais-je encore ?
J'ai travaillé huit années durant dans un milieu dit sensible, celui d'une salle des marchés et, que je sache, mon identité de blogueur était connue de tous, du plus simple des grouillots au grand patron en personne. J'ai même traîné mes guêtres, comme l'ironise Simard (sans avoir bien compris ce que je pouvais y faire, moi, le contempteur patenté des médias), une année durant sur les bancs déglingués du Celsa sans jamais cacher l'existence de Stalker. Comment l'aurais-je pu d'ailleurs, puisque le phénomène des blogs (et le mien pardi, soyons immodeste) fascinait certains de mes professeurs-journalistes eux-mêmes ? Je le répète, à mes yeux, l'anonymat si répandu sur la Toile, que ces peureux confondent sans doute avec la clandestinité glorieuse des résistants (mais alors : à quoi résistent-ils ? Quel danger leur précieuse vie court-elle ? Quel implacable ennemi les menace-t-il ?), est l'unique arme des lâches, de ceux qui, n'ayant pas de voix, pas de courage, si peu de présence en fin de compte, pas d'organe pour appréhender, prendre, posséder, s'en inventent à peu de frais.
Éxotériquement donc, il s'agit de répondre à notre pitre, qui désormais, remerciez-moi, assumera son existence civile, en caractérisant son mal si peu avouable : l'absence de talent, c'est-à-dire d'une voix propre, comble et fine pointe de la primitive subjectivité qui, pour tant d'auteurs tels que Kierkegaard, est justement l'absente de tout bouquet de fleurs, aujourd'hui artificielles à vrai dire. Et puis, quelle exquise méconnaissance, tout de même, de ce qu'a toujours été la critique littéraire : une affaire de passion. On a envie de répondre à ce si doux Simard a pieds palmés, si peu maître de ses nerfs fragiles (le monde des bibliothécaires est un univers dangereux), de sortir de sa flache de trouille (de la modestie, vraiment ?), de cesser d'user de son masque grotesque et de ventriloquer de sa voix de fausset pour, réellement, écrire. Nous verrons alors s'il continue de distribuer les bons et les mauvais points, notre Cagliostro de bal costumé, s'il parvient même, surtout, notre effacé Péladan du trouble et de l'indigeste, du fuyant et de l'invertébré, à être édité. Je crains bien que non, mon pauvre garçon : te voici condamné à classer des livres que tu liras en cachette, signant, artistement, Amadéo Delducca sur tes fiches d'emprunt... Sans doute, notre caniche s'alimentant uniquement de croquettes d'ambroisie et se contentant d'uriner sur un identique lampadaire haut de trois bonnes coudées et qu'il estime, à tort, enfoncé jusqu'à la plus profonde pierre de Rennes-le-Château et s'aventurant jusqu'à l'irrespirable Empyrée, éprouvera-t-il quelque peur soudaine à l'idée que la lumière torve et jaunâtre éclaire ses minuscules crottes plutôt que l'aleph improbable de quelque révélation mystique.
Pardonnez-moi cette petite digression : je viens d'égarer mon élastique mais je crois avoir tout de même écrasé notre moucheron doré. Il est vrai que, le vieux Léon le crache mieux que moi, si je poursuis un putois, le glaive de feu à la main, et qu'il me combat avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit et je n'ai rien à dire.
Mes livres donc, ce bruit troublant le parfait silence d'un monde privé de livres, rêve ou cauchemar du dernier homme.
Le dernier, Maudit soit Andreas Werckmeister !, hormis quelques courriels publiés ou pas, deux textes d'Olivier Noël que j'ai commentés et d'autres, sans doute (espérons-le du moins), à venir, va rentrer, à son tour, dans le relatif silence médiatique ayant accueilli chacun de mes essais.
Et pourtant, je suis fier de ce petit livre, quoique j'en connaisse le moindre défaut mieux que son plus parfait lecteur, s'il existe. Livre, surécrit comme tous les autres, dont je ne désavoue pas une seule ligne. Qui peu savoir ce que chacune d'entre elles a pu me coûter ?
Mes livres, qui tous se tiennent à quelques bonnes coudées au-dessus de tout ce qui se publie, ce n'est tout de même pas être prétentieux que d'écrire cela, puisque l'essentiel de mon temps est consacré à la lecture, ce vice impuni paraît-il : je sais donc ce que l'on veut nous faire prendre pour de la critique littéraire. Ce n'en est pas. Mes livres n'en sont peut-être pas, ou pas seulement (d'où la difficulté d'adopter à leur égard un ton juste) mais ils ne s'amusent pas à faire le malin avec les auteurs que j'évoque et admire. On prendra cette toute simple confession, je suppose, pour une nouvelle preuve de mon affreuse prétention. Comment diable tous ces fesse-mathieux n'ont-ils pas compris que la prétention, le mépris à l'égard des lecteurs, se trouvent du côté de ces innombrables voix creuses, plumes sèches, qui vendent leurs livres avant même de les avoir écrits (un chiffre énorme circule concernant le transfuge de la pouliche Angot dans sa nouvelle écurie), qui règlent leur plan de communication avec autant de soin qu'un pilote de Formule 1 vérifie son bolide estampillé de mille marques publicitaires ?
Et puis, quoi ? Jouons notre petit Richard Millet : qui, en France, prétend pouvoir me donner des leçons de critique littéraire ? Qui ? Gayraud ? Kéchichian ? Todorov ? Millet ? Ossola ? Non, vous me dites... Meyronnis ? Vous devez plaisanter je suppose... ! Qui encore ? Assouline ! Diable, je ne me relèverai pas de pareille concurrence, de grâce... Non, non, je suis à terre, je vous supplie de ne pas m'administrer les saints sacrements avant d'avoir pu baiser le pied couvert d'une âcre poussière du Prince des critiques, Jean-Louis Ezine bien sûr, qui d'autre que lui pourrait-il prétendre à ce titre ?
Parfois, surtout après avoir lu de forts méchants textes (donc : aucun sur la Toile, les imbéciles ne sachant pas même ce que la méchanceté réelle est) comme Les Notes d'un souterrain de Dostoïevski, je m'imagine, tout simplement, le seul critique littéraire à peu près digne de ce nom en France : disant ce qu'il pense des livres qu'il lit, montrant leurs faiblesses et leur force, gueulant leur nullité ou m'extasiant (c'est effectivement rare, d'autant plus précieux) devant leur réussite, me trompant (oui ? Quel livre ai-je surestimé ?), ouvrant, dans certains cas, des pistes de lecture, étayant des rapprochements que j'espère inédits, ne prenant pas mes lecteurs pour des imbéciles, bref, livrant aux inconnus des textes que je veux passionnés. Ne ménageant pas mes efforts, à la différence, par exemple, d'un Sébastien Lapaque qui, en guise de préface à Sous le soleil de Satan publié par Le Castor astral, aligne une bonne cinquantaine de phrases déjà lues dans ses deux essais sur Bernanos ! Saluons la performance toutefois : il est vrai que notre ami est dévoré par d'autres travaux qu'il s'agit de défendre ou de faire défendre (nul ne s'est étonné qu'Étienne de Montéty, le patron de Lapaque, ait écrit tout le bien qu'il pensait du dernier livre du journaliste, Il faut qu'il parte, dans les colonnes du... Figaro du 14 mai).
Pauvre Richard Millet affirmant dans chacun de ses derniers essais que, de cette espèce-là de critique littéraire, intelligente, vivante, se trompant, jouissant, s'inclinant, conchiant, humaine si humaine en effet, plus aucun représentant n'existe dans notre douce contrée ! Pauvre aveugle auquel personne ne prête une canne blanche !
Il y en a, pourtant, de bonne plumes, surtout sur le Réseau. Commençons par quelques illustres zonards : Dominique Autié est un modèle de gentillesse, de prévenance et son blog, une superbe invitation à la lecture, ne serait-ce que par le soin apporté à la mise en écran (je suppose que c'est le bon terme). Jean-Louis Kuffer est un Suisse d'un âge vénérable ayant un peu trop tendance à nous resservir les mêmes notes une bonne quinzaine de fois par an mais ses notes, surtout lorsqu'il se laisse aller à un ton âpre et mélancolique, sont souvent vivifiantes. Olivier Noël reste accroché à sa laïcarderie schizophrénique (il peut donc, sans crier garde, se jeter dans un océan d'eau bénite, même s'il s'agit d'oindre la tête d'un Damasio, tout de même plus rétive que celle de McCarthy) comme une moule extraterrestre à son rocher de méthane congelé. Pierre Cormary est capable du pire des mauvais goûts comme d'un mauvais goût tout relatif, l'une et l'autre de ces bornes reliées de toute façon par la chaîne de soie rose d'une écriture qui est tombée dans un délire de haine/amour de soi aussi insupportable que touchant. Qui d'autre ? Bruno Gaultier, notre perpétuel premier de la classe ? Il a publié de très bonnes critiques même si sa tendance à la surinterprétation systématique peut faire sourire, surtout lorsqu'il s'agit d'aller quêter les traces de l'hypostase suressentielle dans le dernier roman paru de Maurice G. Dantec, Artefact.
Ces quelques noms, vous me direz, voilà qui constitue tout de même une appréciable moisson. Bien sûr, et je suis le premier à trouver de l'intérêt à leurs textes, quels que soient mes moqueries plus ou moins méchantes. D'ailleurs, certains d'entre eux, opportunément, oublient de dire que leur blog, par exemple lorsqu'ils en fêtent l'anniversaire, n'existerait tout simplement pas s'ils n'avaient lu le mien, c'est dire comme je les aime, ces affreux monomaniaques. Passons.
Quelques blogs étrangers sont aussi de grande qualité, je les mentionne colonne de droite. Il est d'ailleurs à mes yeux hautement significatif, si j'en crois les statistiques sacrément détaillées que me fournit Google Analytics, que Stalker soit de plus en plus lu par des internautes qui ne sont plus seulement européens mais américains (du Nord et du Sud), russes, australiens, japonais, africains, arabes ! Vous me direz que ce sont peut-être mes lecteurs français qui se connectent à leur blog préféré des coins les plus improbables de la planète ! Oui, dans ce cas, ils font durablement mentir l'adage selon lequel le Français répugne à quitter son sol. Pourquoi le ferait-il d'ailleurs, devant l'extraordinaire richesse de nos paysages, devant l'évidence que, quelle que soit l'ignoble léthargie dans laquelle nous nous enfonçons, quel que soit le degré de corruption de l'air que nous respirons, notre destin est métaphysique ?
Quelques blogs étrangers donc et, en France, spécialisé dans la lecture des textes non français, celui de François Monti, l'une des toutes premières plumes critiques de la Toile. Je lui dois, et cette seule dette suffirait à justifier mes remerciements sincères que d'aucuns trouveront louches, la découverte d'auteurs tels que Bolaño et Gass.
Ces travaux donc, très souvent bons, quelquefois vraiment excellents, ne me suffisent pas. Je cherche autre chose : une voix véritable justement, un nouveau Pierre Boutang dont les yeux paraissent brûler les livres qu'ils ont lus. De plus, comment ne pas constater que, à des degrés divers, ces blogueurs de talent sont parfaitement ignorés par la presse officielle ? Et pourtant, combien de critiques ou supposés tels des revues branchées et puant le parisianisme comme Transfuge ou Chronic'art, Le Magazine littéraire même feraient bien, de toute urgence, de s'inspirer des textes de ceux que je viens de citer...
Ignorés par la presse (lorsqu'elle les évoque, c'est de façon presque systématiquement superficielle et stupide), un autre mal les grève, intrinsèque au support virtuel qui les engloutit et les efface aussitôt qu'il leur a donné leur minute de gloire : peu de traces réelles demeurent de ces textes de blogs, quelle qu'en soit la qualité, quoi qu'en disent les prophètes de la publication amphibie (à la fois terrestre, de pure matière comme l'est un livre qui se respecte et capable de voguer sur les ondes), comme le très respectable François Bon et, tard venu mais très bruyant depuis qu'il est connecté 24 heures sur 24 à son blog, notre Paco Rabanne de l'édition, Léo Scheer.
Parfois, oui, de plus en plus souvent me submerge la tentation du renoncement, immédiatement balayée par l'assurance que ce que je tente, ici, sur ce blog, en toute gratuité, n'est pas absolument vain, comme des dizaines de lecteurs me l'ont confié, très jeunes, jeunes, moins jeunes, d'âge vénérable parfois... Et, dans le même temps, relisant les grands romans que je relirai sans doute jusqu'à ce que je n'ai plus la force de le faire (et alors, à ce moment-là, à quoi bon vivre ?), je mesure l'immense chemin qu'il me reste à parcourir, pour être à peu près digne de parler de Celan, de Bernanos, de Conrad, de Faulkner et de tant d'autres écrivains que je n'ai même pas nommés dans la Zone.
Prétention ? Ah oui, drôle de prétention en effet qui affirme qu'elle ne sait rien et que tout lui reste à apprendre !
Un jour ou l'autre quoi qu'il en soit, ce blog disparaîtra et, ma foi, beaucoup, amis ou ennemis, couillons et tartufes prétendant avoir fait le tour de la Zone (je le vois oui, il suffit de vous lire pour en être fermement convaincu...), se diront alors (mais ils le savent déjà, bien évidemment) qu'il n'y a franchement pas grand-chose, sur la Toile (je ne nomme même plus les quotidiens et les revues) en matière de critique littéraire.