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05/11/2011

La Terreur d'Arthur Machen

Crédits photographiques : Damir Sagolj (Reuters).

Arthur Machen dans la Zone.

La nouvelle intitulée La Terreur, écrite par Arthur Machen en 1917, peut être rapprochée de l'un des textes les plus fameux de l'auteur, Les Archers, publié, lui, le 29 septembre 1914 dans l'Evening Standard et qui fut l'une des sources les plus probables de la légende des Anges de Mons, sur laquelle cette page Wikipédia rédigée en anglais, fournit les principales caractéristiques.
La traduction française par Jacques Parsons de ce texte aussi célèbre qu'a priori anodin s'étend sur moins de cinq pages de notre édition (1) mais la brièveté de cette nouvelle est sans commune mesure avec la légende (et ses prolongements jusqu'à notre époque) qu'elle a fait naître selon toute vraisemblance.
C'est peut-être même cette brièveté, cette efficacité, qui sont à l'origine de la légende évoquant une légion d'anges venus prêter main forte aux soldats anglais en mauvaise passe face aux troupes allemandes durant la Première Guerre mondiale.
Quoi qu'il en soit des phénomènes complexes qui ont conduit un texte littéraire à devenir ce que les sociologues et les experts en sciences criminelles appellent depuis quelques années une légende urbaine, un autre texte de Machen, une longue et splendide nouvelle intitulée La Terreur, semble n'être qu'un long commentaire des Archers, examinant les raisons du basculement d'un texte littéraire dans la légende et ce corpus de récits essentiellement oraux qu'Albert Dauzat, dans un beau livre aujourd'hui complètement oublié, a étudiés dans ses Légendes, prophéties et superstitions de la guerre publié en 1919 aux Éditions La Renaissance du Livre.
Je doute que La Terreur ait été enseignée en guise de modèle, remarquable, de propagande réussie en période de conflit. Il devrait l'être en tout cas, et par toutes les officines de contre-espionnage. Arthur Machen décrit dans sa longue nouvelle une série de faits étranges qui surviennent dans une Angleterre en guerre contre l'Allemagne, un pays ennemi accusé d'avoir installé, sous la terre anglaise, des bases secrètes depuis lesquelles il distille une terreur implacable dans l'esprit des habitants de l'île réputée imprenable.
La vérité bien sûr, aussi surprenante qu'apocalyptique, n'aura strictement rien à voir avec les capacités allemandes à mettre sur pied un plan de guerre psychique sans faille mais ce point nous importe peu, de même que l'analyse que nous pourrions tirer des présupposés théologiques de Machen qui le font parvenir à une conclusion dont l'effet a été savamment distillé par notre grand maître du crescendo.
En quelques mots présentée, cette conclusion évoque une fin du monde possible traitée sous un angle pour le moins original puisqu'elle imagine une révolte des animaux contre l'homme déchu de sa grandeur, lui qui a quitté depuis «des siècles [...] sa robe royale et a essuyé sur sa poitrine le chrême qui l'a consacré» (p. 271).
Cet aspect-là de notre texte nous semble quoi qu'il en soit bien moins important que l'étude consacrée à la thématique du secret (l'un des mots les plus employés par Machen dans ce texte, avec ceux d'énigme et de mystère) et, aussi, mais ce point découle du précédent, les façons de le transmettre puis de le percer à jour.
L'oralité, à ce titre, est une des dimensions essentielles de la nouvelle de Machen, comme elle l'était dans Le Grand Dieu Pan, le titre le plus connu de l'auteur qui fut traduit par Paul-Jean Toulet, non sans que ce dernier n'en subisse le charme sulfureux.
Dans La Terreur, nous nous trouvons en temps de guerre : l'auteur cite lui-même (cf. p. 190) la légende de Mons qu'il a contribué à créer ou même créée de toutes pièces et il s'attarde longuement sur les vecteurs de la terreur, qui sont les conversations des habitants, puisque la censure du gouvernement veille pour que rien ne filtre de ce qui se produit dans plusieurs régions reculées de l'Angleterre. À vrai dire, les dirigeants anglais, selon toute vraisemblance, ne comprennent pas ce qui survient dans leur propre pays et l'imposition de la censure la plus stricte peut dès lors être comprise comme un paravent masquant une criante incompétence, aussi bien scientifique que militaire.
Quoi qu'il en soit, cette oralité est tellement puissante, nous dit Arthur Machen, que le récit des événements survenus «en sera secrètement transmis de père en fils, deviendra plus insensé à chaque génération, sans jamais réussir cependant à dépasser la vérité» (p. 268), cette vérité qui nous sera dévoilée à la fin du texte, à condition que nous ne nous laissions pas abuser par l'ambivalence, nous le verrons, de ce qui sera révélé, au sens apocalyptique du terme.
En fait, tout se passe comme si Arthur Machen nous suggérait qu'en temps de guerre, avec une presse qui n'a pas le droit d'écrire ce qu'elle souhaite écrire (cf. p. 134), c'était la transmission orale qui, seule, était capable de rapporter l'existence de faits étranges, quitte, bien évidemment, à en amplifier le mystère : «Mais, de nos jours, nous en sommes arrivés à respecter la phrase imprimée et à lui ajouter foi au point que la vieille faculté, dont nous étions doués, de transmettre oralement les nouvelles s'est atrophiée. Interdisez à la presse d'annoncer le meurtre de Jones, c'est extraordinaire le petit nombre de gens qui en entendront parler et, parmi ceux-ci, peu y ajouteront foi. Vous rencontrez dans le train un homme qui vous rapporte ce qu'on lui dit au sujet d'un meurtre commis à Southwark; il y a une grande différence entre l'impression que vous conservez d'une nouvelle transmise par hasard et l'effet produit par une douzaine de lignes imprimées avec le nom, la rue, la date et tous les détails de l'événement. Dans le train, les gens répètent toute sorte d'histoires dont beaucoup sont fausses; les journaux n'impriment pas le récit de crimes qui n'ont pas été découverts» (pp. 136-7).
Presse (nous dirions, de nos jours, médias) et secret qu'il faut à tout prix garder sont donc les deux faces d'une même médaille, qui pourrait représenter un visage incrédule, les traits figés dans une attitude peu valorisante de complet étonnement : «Comme je l'ai déjà fait remarquer, nous assure ainsi le narrateur, les secrets qu'on n'a pas le droit d'imprimer sont souvent très bien gardés» (p. 143).
Pourtant, face à cette nouvelle puissance d'une censure s'exerçant sur des moyens de communication auxquels nous accordons une confiance aveugle, l'horreur va, lentement, par l'effet de bribes d'histoires étranges ou déformées (cf. p. 144) rapportées par le biais de différents témoins directs ou indirects («de troisième, quatrième ou même cinquième main», p. 143, expression répétée p. 163), s’infiltrer dans les consciences jusqu'à faire s'interroger puis paniquer des populations de régions entières.
Face à la censure et aux inévitables erreurs et déformations, voire mensonges que contiennent les histoires véhiculées de bouche à oreille, le narrateur, comme un moderne rejeton du Dupin d'Edgar Poe, va devoir faire confiance à ses seules facultés intellectuelles. Ce point doit toutefois être précisé car, avec le texte de Machen, nous ne sommes absolument pas en présence d'un de ces tours de force déductifs chers à l'auteur de Double assassinat dans la rue Morgue.
Certes, le narrateur aime établir des rapprochements entre des faits qui, en apparence du moins, n'ont aucun rapport les uns avec les autres : mais nous devons immédiatement remarquer que la conclusion à laquelle il parviendra dans les toutes dernières pages de la nouvelle n'est pas véritablement fondée sur des faits indubitables ni même sur une série de concaténations imparables et, aussi que, tout au long de cette étrange histoire racontée par Machen, les notations sont pléthore qui intensifient le mystère, plongeant les personnages et le lecteur dans le «labyrinthe des énigmes» (p. 145), confondant l'intelligence du narrateur par l'impossibilité de distinguer «un fait indubitable d'une conjoncture insensée et extravagante» (ibid.), rappelant à de nombreuses reprises que le mystère qu'il s'agit de percer est bien trop épais et que, de toute façon, l'esprit est complètement paralysé par la série de meurtres inexplicables qui ensanglante le sol d'une Angleterre en guerre, terrifiée par les événements incompréhensibles qui surviennent sur son propre sol.
Tout n'est que rumeurs (cf. p. 192), «bruits arrivés par hasard jusqu'à la ville, en provenance de fermes écartées, après avoir été colportés par des paysans venus au marché de Porth pour vendre une ou deux volailles» (p. 168), les «étranges histoires» parvenant au narrateur avec «les paniers de beurre, de lapins et de petits pois arrivant à la campagne» (p. 170).
L'esprit, lui, en est réduit à divaguer, à moins qu'il ne craigne pas d'établir des rapports logiques aberrants entre deux ordres de phénomènes n'ayant aucun lien, selon l'adage ironique que consigne Machen : «S'il y a des sables mouvants à Goddwin, c'est à cause du clocher de Tenterden» (p. 175). Bref, celui qui veut avancer dans cette épaisse purée de pois ne doit pas craindre d'être la risée de ses confrères, s'il a la hardiesse de proposer une explication moins loufoque que celle du Rayon Z de M. Remnant.
C'est d'ailleurs le fait que les esprits les plus fins en sont réduits à établir des conjectures hasardeuses qui semble favoriser la naissance des histoires les plus étranges, colportées par les paysans d'un comté gallois que le narrateur, appelle, prudemment (effet de réel, diraient les doctes), le Meirion lors de l'été 1915 : «À Midlingham, tout le monde a l'impression que nous nous défendons contre quelque chose de terrible sans savoir de quoi il s'agit; voilà pourquoi des rumeurs se répandent. Il y a de la terreur dans l'air» (p. 186).
Nous assistons à un phénomène saisissant : l'esprit qui ne peut plus expliquer la réalité qui l'entoure en est réduit à s'enfermer dans la sphère tautologique du mauvais rêve, le cauchemar se nourrissant, plus que de secrets et de mystères, de l'incapacité qu'éprouve le cerveau à se raccrocher au bon sens.
Peut-être nous trouvons-nous à l'un de ces instants-charnières qui, selon la théorie que propose Remnant à ses amis, dont le narrateur, expose les savants à basculer, une fois de plus, dans l'inconnu qui signe, depuis des siècles, chacune des étapes du progrès des connaissances : «Ma théorie, répondit cet homme à l'esprit ingénieux, est que, dans sa longue marche, le progrès humain procède d'inconcevable en inconcevable. Prenez par exemple notre aéroplane qui a survolé Forth dans la journée d'hier; il y a dix ans, ce spectacle eût été inconcevable. Prenez la machine à vapeur, l'imprimerie, la théorie de la gravitation : elles étaient inconcevables jusqu'au jour où quelqu'un y a pensé» (p. 165).
Le docteur Lewis, au dernier chapitre de la nouvelle, affirmera lui-même que la vie ne peut s'expliquer que par l'inexplicable (cf. p. 257), une des grandes idées que défend Arthur Machen dans chacun de ses textes les plus significatifs.
De fait, face au mystère que constituent plusieurs morts étranges et inexpliquées, il «n'est pas sûr que le processus de l'esprit humain [...] ait été analysé et consigné par écrit; il est même douteux qu'il puisse l'être» (p. 178). Nous manque ce que le docteur Lewis nomme, assez bellement, une «Grammaire des coïncidences» (p. 258) qui, correctement déchiffrée, aurait pu permettre aux personnes enfermées dans leur propre maison de comprendre ce qu'il leur arrivait, et à M. Secretan de ne pas mourir en pensant qu'il devenait fou.
C'est cette même «Grammaire des coïncidences» qui permettra à Lewis de trouver, enfin, le «fil conducteur permettant de relier entre eux tous [l]es incidents» (p. 259).
L'une des caractéristiques essentielles de ce qu'Arthur Machen nomme la terreur est donc le fait qu'elle est absolument imprécisable. Ne pouvant être définie, tous les événements qui sortent de l'ordinaire peuvent lui être rattachés : «l'homme trouvé mort dans le marais était tombé sous les coups de la même organisation secrète, quelle qu'elle fût, qui avait déjà tant de forfaits à son actif (2); mais comment distinguer les événements qui devaient être attribués ou non à la terreur ?» (p. 205).
Machen reviendra plusieurs fois sur cette caractéristique de la terreur, écrivant : «Nous savons que la terreur régnait, et de quelle façon, mais il y avait bien des faits inquiétants qu'on pouvait lui attribuer à condition de respecter la règle selon laquelle il y a toujours place pour le doute» (p. 206).
La terreur est, au sens premier de l'adjectif, incompréhensible (cf. p. 219), c'est-à-dire que nous ne pouvons la saisir, l'appréhender, grâce à nos mains ou à notre esprit. La terreur, comme le démoniaque selon Enrico Castelli, ne se montre que par de minuscules lucarnes qui ne nous permettent pas de la saisir dans sa cohérence : «ainsi, pendant toute la période où la terreur régna, il y eut certains rapprochements qu'on ne put faire. Dans bien des cas, sans doute, A et B se rencontraient journellement et avaient des conversations familières, on pourrait même dire confidentielles sur toutes sortes d'autres sujets; chacun détenait une partie de la vérité, mais il la gardait pour lui. Les deux fragments n'étaient donc jamais réunis de manière à constituer un tout» (p. 208).
La terreur, incompréhensible, dépasse notre intelligence mais, à mesure qu'elle s'approfondit, elle dépasse aussi notre capacité de l'évoquer par la parole, alors que nous avons vu, en période de guerre et donc de censure exercée par les autorités, quelle était l'importance du rôle de la transmission orale dans la propagation de la peur. Vient pourtant un moment où le silence lui-même enveloppe la terreur et où la parole, n'ayant plus rien à dire, recule d'effroi : «Un changement sensible s'était produit : au début de cette période de terreur les hommes ne parlaient que de cela; à présent, la chose avait pris un tour si affreux qu'on ne pouvait plus en bavarder pour proposer des solutions ingénieuses ou des théories élaborées et ridicules» (p. 222).
Le silence redouble la censure en quelque sorte : «Qu'il soit bien rappelé, de nouveau et sans cesse, que pendant toute la durée de cette période de terreur, le public ne disposait d'aucune source d'information sur ces événements» (p. 224).
Ce silence semble même avoir pris la place des anciennes rumeurs, qui ont fait naître le sentiment invincible de terreur, comme si les vecteurs de l'oralité, par exemple le médecin de campagne Lewis «qui passe sa vie sur les grands chemins [et] est au courant de tout» (p. 225), avaient désormais pour seule utilité de transmettre le silence confondu avec la terreur !
Ce silence sera brisé par les déductions que nous expose le docteur Lewis sur tous les meurtres qui ont émaillé son récit et, bien sûr, par le texte de Machen lui-même dont la véritable conclusion n'est pas celle à laquelle on pense immédiatement, que l'auteur expose en toutes lettres : «Le secret de cette vague de terreur se résumerait ainsi en une phrase : les animaux se sont révoltés contre les hommes» (p. 263) et développe assez longuement, utilisant la métaphore de la relation entre le seigneur et son vassal, fort intéressante et qui mériterait sans doute une étude plus poussée : «Je pense que les sujets se sont révoltés parce que le roi avait abdiqué. À travers les siècles l’homme a dominé les animaux, le spirituel a régné sur le matériel grâce à cette qualité particulière de spiritualité qui est l’apanage de l’homme et qui fait de lui ce qu’il est. Tant qu’il exerce son pouvoir et manifeste sa bienveillance je crois qu’il existe, cela est clair, entre lui et les animaux une sorte de traité d’alliance. D’un côté, il y a la suprématie, de l’autre, la soumission; mais, en même temps, ils étaient liés par cette cordialité qui s’observait entre les seigneurs et leurs sujets dans un état bien organisé» (pp. 269-70).
Quelle est cette autre conclusion, plus fondamentale, beaucoup moins visible, à laquelle Arthur Machen est parvenu, non sans un sentiment d'effroi admirablement évoqué tout au long de son texte ?
La voici, exposée par le narrateur qui convoque le docteur Lewis : «J'avais plutôt abordé la situation dans son ensemble, tandis que Lewis s'était arrêté particulièrement sur les aspects qui se trouvaient dans son champ de vision de praticien bénéficiant d'une clientèle importante dans la partie méridionale du Meirion. Souvent il manquait de connaissance directe et même de témoignage sérieux pour examiner certains cas; mais il a jugé en fonction de leur similitude avec les faits dont il avait eu personnellement connaissance. [...] Il m'a avoué qu'en y repensant, il était à peine plus étonné par la vague de terreur elle-même que par l'étrange chemin qu'il avait suivi pour aboutir à des conclusions» (pp. 266-7).
J'ai parlé, plus haut, de l'ambivalence de la conclusion à laquelle Arthur Machen parvient. Je précise donc ce point en affirmant que la terreur, c'est l'homme, et ce qui est réellement effrayant, c'est l'esprit de l'homme qui, pour comprendre le monde qui l'entoure, doit procéder par bonds successifs dans l'inexplicable et dans l'horreur, comme si sa nature véritable, semble nous suggérer Arthur Machen, était de se mouvoir dans un royaume qui n'est pas celui de la clarté et de la bienséance, ces vertus si unanimement chéries par les très gracieux citoyens de l'Angleterre éprise d'une efficacité toute empirique.

Notes
(1) Le Peuple blanc et autres récits de terreur (Bibliothèque Marabout, coll. Fantastique, 1974), voir pp. 125-9 pour notre nouvelle.
(2) Selon l'étrange théorie de guerre souterraine (cf. p. 196) rappelant les thèses de Machen sur le Petit Peuple (cf. p. 214) mais aussi la façon dont les envahisseurs martiens se sont cachés selon H. G. Wells, théorie défendue par un certain savant suédois s'appelant Huvelius, auteur d'un ouvrage intitulé De Facinore Humano censé «montrer la corruption infinie de l'espèce humaine» (p. 194), cette corruption qui, remarquons-le, sera également la cause, selon le narrateur de la nouvelle, de la révolte des animaux contre un homme déchu de sa grandeur.