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17/09/2012

C'est à la nuit de briser la nuit (Lettres à Didier, I) de Vincent La Soudière

Crédits photographiques : David W Cerny (Reuters).

couv8633g_260.jpgÀ propos de Vincent La Soudière, C'est à la nuit de briser la nuit. Lettres à Didier, I (1964-1974), édition établie, présentée et annotée par Sylvia Massias, Le Cerf, 2010. Dans notre texte, les références entre parenthèses correspondent à l'année, le numéro de la lettre indiquée et, bien sûr, la page de notre ouvrage.



«Celui qui hurle n'est donc pas mort.»
Vincent La Soudière, lettre à Didier du 8 décembre 1973.


Si Enrique Vila-Matas était autre chose qu'un phénomène commercial qui n'a pas grand rapport avec la littérature, comme ses dernières productions le prouvent suffisamment, nul doute qu'il aurait réservé une place de choix au cas de Vincent La Soudière, pourquoi pas dans une version revue et augmentée de son trop fameux Bartleby et Cie. Parfois, les petits gadgets éditoriaux sont rappelés à la réalité et les faiseurs, confrontés avec les écrivains.
Vincent La Soudière, non pas poète raté mais «poète avorté» selon ses propres termes (1974, 325, p. 657, l'auteur souligne), qui de son vivant n'aura publié que quelques textes parus dans des revues ainsi qu'un seul livre, Chroniques antérieures publiées en 1978 (1), est pourtant un magnifique écrivain que le premier volume de sa correspondance, très richement annoté par Sylvia Massias pour les Éditions du Cerf qui a fait là un bien beau travail, nous offre dans sa plus cruelle évidence.
Je ne sais pourquoi la lecture des lettres que La Soudière a envoyées à son ami Didier a évoqué dans mon esprit, immédiatement, trois écrivains, Arthur Rimbaud (d'ailleurs mentionné par Vincent, cf. 1972, 204, p. 465, etc.), Gadenne (dont il ne pipe mot) et Jean-René Huguenin (dont il aimerait lire La Côte sauvage, 1965, 25, p. 87).
Certes, hormis pour Paul Gadenne qui a pu mener à bien une œuvre romanesque aussi méconnue qu'essentielle à nos yeux, Rimbaud et Huguenin, frappés en pleine jeunesse, brillent pour nous de la lumière fracassante mais éphémère du météore. Ce n'est toutefois pas cette similarité fortuite qui me semble pertinente.
Ces quatre auteurs me semblent tout à la fois illustrer une certaine exemplarité de la littérature, indissociable d'une quête humaine et spirituelle de vérité, ainsi que son échec du strict point de vue social : ce n'est ainsi pas sans raison que Rimbaud, mais aussi Gadenne et Huguenin, ont pu être rapprochés de la figure de l'écrivain maudit, génial nul n'en doute mais frappé de quelque empêchement mystérieux qu'un Henry James seul aurait pu tenter de décrire en de subtiles pages évoquant le motif dans le tapis presque invisible.
À vrai dire, seul La Soudière mériterait le titre si peu enviable d'écrivain maudit puisque la moindre lettre de sa correspondance remarquable semble n'évoquer qu'un seul sujet, jusqu'à l'obsession, le vertige de la dissolution : l'impossibilité d'écrire, l'impossibilité de devenir écrivain, c'est-à-dire, pour l'auteur, l'impossibilité de devenir lui-même et de trouver une langue. Vincent La Soudière, d'un strict point de vue social, est si peu écrivain, du moins écrivant, qu'il conquiert ce titre dans le seul domaine qui compte : celui, invisible, potentiel, infini, où l’œuvre s'éploie pour ne chanter que dans l'esprit de celui qui ne parvient pas à s'en libérer et qui, accumulant ainsi ses sucs jusqu'à l'ivresse, risque de mourir le sang empoisonné.
Incapable de conquérir sa langue, aux prises avec des difficultés d'ordre psychologique qui nécessiteront de longues cures psychanalytiques dont il finira par dénoncer l'imposture, Vincent La Soudière n'est rien. Du moins c'est ainsi qu'il se considère, comme une «poubelle universelle» (1964, 3, p. 42), un homme seulement désireux de «peindre cet abandon dans les chemins défoncés et hostiles; les mirages dans le caprice amer des sables; les terres verdoyantes [qu'il] a rendues pierreuses et inhabitables» (1964, 4, p. 50), alors même qu'il sent en lui «une sensation diffuse de mort; une odeur intérieure de pourriture et d'effondrement; une usure jusqu'à l'os» (1964, 8, p. 58), l'impression, comique si elle n'était d'abord douloureuse, d'être un écureuil enfermé dans une cage où, depuis sa naissance, il se débat dans «une paralysie convulsée» (1966, 32, p. 100), ou bien «un nain à forme d'homme», un «fœtus à la voix mâle» (1967, 58, p. 137), un «tronçon d'homme» (1973, 261, p. 556), «un rat qui, dans son infect labyrinthe, a même fini par perdre le langage de son affliction» (1968, 66, p. 150).
Vincent La Soudière eût peu sans peine, nous l'imaginons, faire sien le titre qu'Armand Robin choisit pour l'un de ses recueils de poésies, Ma vie sans moi, lui qui n'en finit pas de se lamenter sur le fait qu'il se manque «à lui-même» (1970, 98, p. 205) ou qui s'imagine en «héros et martyr de la rétention, de la très-sainte-Rétention» (1971, 114, p. 254) qui, ce point semble acquis, l'empêche décidément de délivrer au monde une seule goutte du nectar qu'il ne cesse de secréter, comme une araignée qui passerait son existence à construire des toiles magnifiques mais incapables d'emprisonner une seule proie.
La «panoplie de [ses] tourments» est bien connue de Didier, selon Vincent : «sentiments de totale inutilité, de vie; impressions d'être en prison et de n'apercevoir les couleurs du monde qu'à la lorgnette», alors même qu'il déclare se construire «une très haute vigie mentale remplie d'animaux chimériques qui reçoivent et envoient d'étranges signaux de tous et à tous les points d'un horizon désertique» (1965, 19, p. 75), mais encore pauvreté, impossibilité de trouver un travail à peu près digne ou de s'adapter aux contraintes de la réalité (cf. 1965, 28, p. 91), départs continuels sur les routes («on ne verra pas la somme de grimaces abominables qui fut ma respiration; et on ne demandera pas d'autographes à mes talons», 1965, 20, p. 76), goût de la révolte, contre la stupidité de la société tout comme contre ses propres infirmités, infatigable quête spirituelle subsumant la recherche, aussi douloureuse qu'inlassable, de la vérité (cf. 1966, 38, p. 104) dans une âme et un corps (cf. 1966, 38, p. 107), éclats (cf. 1966, 33, p. 101) et échecs de cette quête, et, je l'ai dit, impossibilité de se saisir, de comprendre sa propre personnalité («Il faudrait dégager des tonnes de sable avant que [je] pusse dire : C'est moi», 1965, 22, p. 82), autant de caractéristiques qui nous font immédiatement songer à un Rimbaud qui ne parviendrait toutefois pas à écrire et qui, plutôt que d'adresser à son professeur de français des lettres stupéfiantes et martiales où il se propose de révolutionner la littérature, n'en finirait pas de l'entretenir de sa misère, de sa déchéance et surtout de son incapacité à prendre langue et écriture comme un arbre prend racine, à se jeter dans la mer toute proche alors que, lui, est condamné au goût du sel sur les lèvres, à la souffrance de l'eau entendue au loin, alors que l'on meurt de soif : «L'écume des vagues est un tourment sans nom pour celui qui suffoque derrières les dunes» (1968, 71, p. 155).
Écrire, écrire d'admirables lettres (2) qui n'évoquent en fin de compte qu'un seul tourment, celui de ne pouvoir écrire, car, «Pour créer une œuvre – même si celle-ci est manquée et médiocre – il faut un minimum de liberté intérieure [...]. Or je ne possède point cette liberté. Donc je suis dans l'impossibilité de créer. (Le syllogisme primaire étant : pour agir, il faut être; or, je ne suis pas; donc...)» (1967, 48, p. 123).
Car encore, pour écrire, il faut non seulement avoir lu ce que d'autres ont écrit (3) pour, ainsi, joindre sa propre voix à une «voix déjà entendue, très vieille et très ridée» (1967, 48, p. 124) et surtout éviter le désordre intestinal auquel succombent tant de nos littérateurs («écrire n'est pas avoir la colique», 1967, 51, p. 128; a contrario, Vincent parle à son propre endroit de «constipation de l'écriture», 1969, 77, p. 169), mais il faut, bien sûr, avoir «droit à la parole», qualifiée d'«aurore étonnante» et d'«essentielle aventure» (1967, 53, p. 131), alors même que, pour Vincent, «tous les grands verbes [en lui] se conjuguent au futur» (196863, p. 145), sentir en soi «une houle profonde [qui] ébranle tout l'ensemble», et même en apparence «une vie morne, terne, médiocre» (1967, 55, p. 133), bien que l'«époque sans parole et sans chemin a[it] vraiment commencé son règne. Le désert, la mort de tout. Quelque chose de terrible et de splendide à la fois» (1967, 61, p. 138).
«Quelque chose de splendide et de terrible à la fois» que Vincent définit très bellement (1970, 107, p. 231) : «La clef de l'harmonie grecque est perdue, irrémédiablement perdue, depuis la colonisation romaine. Le point miraculeux d'équilibre (à peine un siècle, en vérité) entre Apollon et Dionysos – entre le chaos et la lumière – nous ne le retrouverons plus jamais. Il faut en prendre notre parti. Ceux qui ne s'y sont point résignés, qui ne s'en sont point consolés, nous connaissons maintenant leur destin foudroyé : Hölderlin. Novalis. Nerval. Nietzsche. Rilke, en un sens. La voix des Bacchantes s'est éteinte... la Pythie devenue muette... la lyre d'Orphée jetée au torrent avec la tête coupée du premier poète... à tout jamais effacé, le doux clapotis aux flancs des trirèmes... et la jetée est déserte, et les temples ruinés, et coupé l'olivier attique qui ne repoussera plus». Ces phrases ne peuvent pas nous laisser le moindre doute sur les intentions de La Soudière : malgré une grande méfiance à l'égard du progrès, qualifié de «plus beau mensonge des temps modernes, des temps maudits» (1971, 145, p. 338), il n'y a chez Vincent nulle nostalgie du passé et de l'origine fantasmée mais la volonté de se tenir coûte que coûte au beau milieu des ruines de l'époque, puisque, écrit-il, «une autre fortune nous est échue...» qui ne peut être que celle d'inventer de nouveaux chants.
Il est ainsi fascinant de constater que c'est bien l'être le plus apparemment dénué de tout, Vincent La Soudière, qui non seulement estime mais sait que son œuvre, décrite comme «une arme balistique, un instrument de jet» (1970, 109, p. 237) et même «une bombe qui explosera à retardement» (1971, 136, p. 320), doit se confronter à la réalité rugueuse et même naître d'elle, en refusant les arrières-mondes plus ou moins vaporeux.
Conscient de cette nécessité absolue qui est double : enfanter une œuvre, l'enfanter depuis la dévastation, de son sein même, quels tourments ont dû être ceux de cet écrivain incapable de publier le moindre texte sans recevoir, au préalable, les encouragements obstinés de Michaux et ceux, n'en doutons pas, de son grand ami Didier !
Car écrire, c'est se limiter et il n'est sans doute pas vain de rapprocher l'exemple de Vincent La Soudière de celui qu'Hugo von Hofmannstahl a minutieusement décrit dans sa célèbre Lettre de Lord Chandos : «Les mots flottaient, isolés, autour de moi; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour: des tourbillons, voilà ce qu'ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide» (4), alors que La Soudière, lui, affirme qu'il fuit le langage parce que celui-ci l'opprime étant donné que «chaque mot remue tout et [lui] évoque tout; c'est pourquoi [il ne peut] en écrire aucun» (1968, 67, p. 151).
Mais il existe toutefois un désaccord essentiel, qu'évoque l'auteur en ces termes qui, une fois de plus, ne peuvent que nous rappeler les mots de l'auteur de Lord Chandos (5) ou ceux de Walter Benjamin (6) à propos du langage de la Création : «Mais tout est vain. Même l'offrande de l'homme parvenu au plus extrême de son âme. Les choses, seules, rient de bonheur et s'interpellent radieusement dans l'espace du monde. Nous ne parviendrons jamais au lieu de leur festin. Pourtant, la harpe dont elles tirent leurs liesses nous appartient. Elle retentit sous nos yeux de suprêmes musiques. Mais un immense verrou de cristal invisible nous interdit l'accès de cette noce. Et nous expirons chaque jour dans les sables, à deux pas de notre vie, indéfiniment incarcérés dans notre cerveau de métal» (1969, 83, pp. 177-8).
Vincent La Soudière ne présenterait-il donc que le mal, après tout banal, qui afflige bien souvent celui qui est certain de ses dons (cf. 1970, 104, p. 223) mais qui ne sait encore de quelle manière les faire prospérer, dans quel champ les planter ? Voyez par exemple ce beau passage, extrait d'une lettre du 13 mars 1969 (78, p. 171) : «Mes jours s'écoulent dans une espèce d'obscure attente des grandes choses qui doivent venir. J'ai revêtu mon heaume et ma cotte de mailles, la grande épée d'arçon est pendue contre mon flanc et je me tiens droit et immobile sous le porche nocturne, à deux pas de la herse baissée; et ma patience et mon mutisme farouches sont devant elle comme une sommation», une sommation que La Soudière entend, poursuit-il, qu'il ne peut manquer d'entendre et même d'écouter puisqu'elle lui est adressée mais à la quelle, pourtant, il ne peut répondre : «Mais il n'y a pas de hasard; je ne dois pas attendre qu'un guetteur invisible descende, comme l'ange de Tobie, me porter secours. C'est à moi seul que revient la tâche de manœuvrer le treuil qui relèvera enfin la lourde herse des terreurs anciennes. Le temps est proche... peut-être... Si tu savais, à certaines heures, avec combien d'ardeur et d'impatience je compte et recompte les pièces de mon armure, écoutant contre le casque les rumeurs d'Azincourt dont elle est déjà toute bruissante. Azincourt... Azincourt... l'appel est si fort qu'il me semble impossible que le verrou de ma captivité ne se brise pas, quelque jour». Ailleurs (1969, 82, p. 176), la métaphore guerrière revient : «J'ai parfois l'impression que je vais succomber sous le poids de visions passionnées qui se pressent en moi. Comme si une armée entière s'arc-boutait contre la porte d'un château fort et la faisait déjà plier à demi».
Mais la porte ne plie jamais complètement et Vincent est dès lors parfaitement conscient de jouir «de ne pas donner, de retenir le don, de le pétrir, le polir, le peloter à l'intérieur» de lui, ajoutant : «Volupté extrême de nager dans ses possibles» (1970, 99, p. 207).
J'ai évoqué le désaccord essentiel, premier, qui selon l'auteur empêche l'homme de parvenir au recès le plus intime de la Création, empêchement que les métaphores un peu grandiloquentes de La Soudière ne nous permettent pas de caractériser.
Il est une autre tare à vrai dire, que Vincent La Soudière, avec sans doute un brin de complaisance, évoque sans relâche et ne manque pas de rapprocher d'une forme de diabolisme que seule l'écriture pourrait battre en brèche, à tout le moins transformer afin, écrit-il, de trouver «un au-delà de la nuit qui est dans la nuit même» (1968, 76, p. 163) : «Cette dévastation, ces flaques de ténèbres que la mort et la souffrance laissent derrière elles – et qui tourmentent les hommes comme des appels sans réponses et des déchets absurdes –, peuvent se trouver métamorphosés par la Création, cette Énergie – magique, sacrée – qui s'empare de tout le Mal pour le transfigurer, comme on traite un minerai terreux» (1968, 74, p. 159).
De quelle nature est donc ce diabolisme, cette amoralité que l'auteur évoque plusieurs fois (cf. 1968, 75, p. 161), de quelle nature est cette abjection et cette indignité dont Vincent prétend avoir eu la «révélation magistrale» (1970, 104, p. 224) ?
Tout d'abord, il est impossible à Vincent de faire le premier pas, et il le sait, lui qui écrit : «Mon démon s'appelle vraiment «non serviam». Mais jusques à quand ? Et n'entrerai-je pas un jour quand même dans les terres de l'assentiment ?» (1969, 81, p. 174). Cette parole est très forte, que le diable a prononcée : je ne servirai pas, et Vincent ne manque pas de la réemployer plusieurs fois (cf. notamment les lettres 140, 195 ou 291), cette incapacité de servir, alors que, nous l'avons vu, son esprit bruit et souffre de mille visions qu'il est incapable de révéler au monde, provenant de l'incapacité, pour Vincent, de tisser jour après jour la trame d'une vie normale (cf. 1969, 83, p. 179), la «hantise du suicide» n'étant pas une idée abstraite pour l'auteur ou seulement le fruit de ses lectures, comme Le Métier de vivre de Pavese, mais une tentation bien concrète, la redite de l'à quoi bon de Georges Bernanos (cf. 1970, 101, p. 211 et 215) qui lui fait écrire : «Malheur à moi qui me trouve des frères chez les loups traqués» (1969, 86, p. 181).
Pavese sera de nouveau évoqué par Vincent, dans une lettre où il prend ses distances avec l'analyse psychanalytique qu'a menée sur son cas Dominique Fernandez (dans L'Échec de Pavese, Bernard Grasset, 1967), pour le différencier d'écrivains tels que Rilke, Baudelaire ou Nerval, peut-être parce que, à la différence de ces derniers, les souffrances de Pavese ne furent que «strictement expiatoires» et non «rédemptrices» (1972, 208, p. 479, l'auteur souligne) : «Il y eut en eux [chez ces auteurs que je viens de citer, en plus de Rimbaud, Novalis, Artaud, Blake, Poe] un consentement, un abandon à quelque chose ou à quelqu'un. Un bondissement, une mystérieuse élévation leur étaient promis, dont ils vivaient déjà les prémices, les balbutiements. Vies ratées, certes, et nul ne s'y trompa; ils en furent pleinement conscients. Mais, s'élevant des ruines : l'affirmation violente et terrible d'un autre monde (transcendant ou immanent), du triomphe pressenti, la promesse de la tourmente apaisée» (ibid., id.) alors que Pavese, lui, semble être le frère jumeau de La Soudière puisqu'il n'a «pas de religiosité. Pas de puissance, pas de souveraineté dans la solitude» (ibid., p. 480).
À l'évidence, les choses sont plus complexes qu'une simple similitude entre deux proscrits et il faudrait peut-être ajouter, aux raisons de ce refus de servir, celle de ne vouloir point être aimé, alors que Vincent, pendant ces années, a connu plusieurs femmes, parfois décrites en termes très durs (cf. 1973, 270, pp. 570-1) : «En bref, j'aimerais ne susciter sur mon passage que des passions brèves et uniquement occupées par le corps; et me réserverais le privilège d'être amoureux – même d'aimer – dans l'incertitude totale au sujet de la réciprocité, et à la fin d'aimer sans espoir. Ne posséder que l'un des risques de l'amour (le plus sensible), tourner autour de lui sans fin en une soif inextinguible; jouir du sursaut aveugle de deux corps se cherchant. Mais ne jamais consentir à se laisser aimer» (1970, 90, p. 192), subtile tentation de la solitude essentielle, du refus de l'amour et même de toute descendance (cf. 1970, 94, p. 200-1), La Soudière désirant juste se consacrer à son travail, «à contre-pente de l'histoire», qu'il voudrait «déposer au pied des siècles comme un mince filet de salive».
Il n'est dès lors pas étonnant que l'auteur transpose la métaphore de l'enfantement à l'engendrement d'une œuvre, l’œuvre impossible, qu'il ne peut justement écrire, porter : «Un livre [...] – pour les individus de ta race – est un enfant qui naît adulte, pourvu de toute son indépendance, et qui, sautant l'époque du berceau, se trouve projeté tout vif dans le monde extérieur sans le moindre souci de son créateur. Ainsi l'auteur ne connaîtra pour soi-même que l'obscure et incertaine gestation et la douloureuse naissance, ses déchirements, la terreur de sentir l'enfant lui échapper si tôt, échapper des mains de sa tendresse. Il ne lui est même pas permis de la choyer. Sa douceur enfantine, il n'en jouit pas quand voilà son enfant lancé à travers le monde où il s'apprête à verser au cœur des hommes des secrets bouleversants ou d'infinies émotions. La fièvre et l'exaltation, tu ne les connais que dans le temps même de la mise au monde. La naissance achevée, tu n'as plus rien à recevoir. C'est que l'éducation de cet enfant-là se fait au cours de la grossesse. Dès sa sortie au jour, il se tient debout avec toute sa taille, et son destin t'est désormais étranger» (1970, 101, pp. 212-3).
La suite de cette lettre est étonnante, puisque, si elle continue de rapprocher, assez traditionnellement, la création littéraire de l'enfantement (ailleurs, Vincent parle du «fruit de ses entrailles», 1971, 138, p. 324), cette naissance ne peut toutefois signifier qu'un retour du «parturiant» «au cœur de ses ultimes finalités – tout comme d'autres formes de vocation vécues à la manière d'un sacerdoce. Que même elle n'est pas un détour au regard de ces finalités; qu'elle en est sans doute l'approche la plus pure et la plus exigeante dans l'ordre naturel : privilège qu'elle partage – à l'autre pôle – avec l'amour pour un être unique», ce même amour que Vincent, on s'en souvient, ne veut pas puisque lui, affirme-t-il, «révoque cet amour».
Pour le moment, Vincent ne parle pas de Dieu mais, pudiquement, de «Cause première» (ibid.) ou encore d'«Esprit [...] qui oublie le péché de celui qui le confesse et le regrette devant lui» (1974, 321, p. 653), mais sa voie, mystique à n'en point douter puisqu'elle va dans le sens d'un dépouillement essentiel et le conduit à une quête de son propre mystère (7), nous semble tracée : «Il peut être angoissant, à de certaines heures, d'avoir à supporter le poids de sa propre existence, le fardeau de sa vision personnelle. Alors, on sait que l'on est seul, seul devant sa liberté : espace effrayant; image de cauchemar. Être seul pour être soi» (1970, 102, p. 217), cri de tous les mystiques, frayeur plus ou moins longue et épuisante de toutes celles et de tous ceux qui, le plus souvent, cherchent «fébrilement à se décharger de [leur] effroi... dans une croyance, quelle qu'elle soit. L'on reprend pied comme l'on peut, avec un estomac qui digère bien, un voyage pittoresque, une fille à baiser, un livre à écrire ou un dieu à adorer. C'est qu'il n'est de liberté humaine qu'incarnée, et qu'il faut bien qu'une figure, n'importe quelle figure, réponde à notre attente angoissée».
Que chacun, donc, fasse de sa «démence personnelle un château imprenable» si l'«Écrivain, nous dit Vincent, ne survivra qu'en se faisant plus purement solitaire : hautain, orgueilleux, mystique, fou ou érotomane» (1971, 116, p. 257), alors même que l'auteur, plusieurs fois aux prises avec une solitude extrême (comme lorsqu'il séjournera au Danemark ou en Espagne (8) durant plusieurs semaines de l'année 1971), éprouve toutes les peines du monde à justifier un silence duquel rien ne semble sortir, si ce n'est des lettres, comme un flot intarissable, comme de l'ivoire provient de Kurtz, l'un et l'autre semble-t-il condamnés à l'ivresse des possibles, l'un et l'autre aventuriers de l'intérieur (9), marcheur des ténèbres : «Il me semble, mètre après mètre, goutte à goutte, descendre au fond de moi-même comme une sonde dans un puits, toujours plus silencieux, plus solitaire, sans être encore parvenu à toucher un fond, ou même un replat, un mince crampon. Une plume tombant indéfiniment à l'intérieur d'une cheminée sans fin. C'est peut-être l'impression qu'on a quand on descend en bathyscaphe, toujours plus bas dans les eaux glauques et l'obscurité, et le silence allant s'épaississant... Toi qui as connu l'expérience de séjours solitaires, ton âme résonnait-elle comme une citerne ?» (1971, 119, p. 263).
Il n'est donc pas tout à fait faux, comme le postule Vincent La Soudière, qu'existe pour l'écrivain désireux comme il l'est de se saisir intérieurement de lui-même et du monde, «dans les mouvements mêmes des sensations, à ras de nerfs» (1971, 123, p. 282), qui veut atteindre, le fou !, «des régions moins orageuses, plus originaires, plus géologiques si l'on veut» (1971, 132, p. 310), une véritable «nuit obscure» (1971, 124, p. 286) qui l'apparente à d'autres écrivains tels que Kafka (cf. 1971, 126, p. 289 ou bien 1972, 208, p. 474; voir encore la mention de Robert Walser, 1971, 170, p. 382) dont le destin l'effraie mais qu'il ne peut éluder, préférant plutôt souffrir «mille nuits» que de posséder «ce visage satisfait à bon compte, visage resté à mi-chemin par peur de sa solitude» (1971, 140, p. 327), préférant même affirmer que l'écriture l'a «déserté» et qu'il «faut avoir la patience d'un olivier dont les fruits ne mûrissent qu'en janvier» (1972, 199, p. 457) plutôt que de risquer une libération qui aurait un autre sens que celui d'une «profération solitaire et suicidaire, une parole faite absolument pour [lui] seul, parole folle et démente, consommant [sa] propre perte» (1972, 195, p. 452), voire la découverte finalement point surprenante que «cette pauvreté cache peut-être un refus plus profond, une résolution criminelle, quelque malignité indéracinable» (1972, 181, p. 418), la pureté n'étant aux yeux de Vincent que le nom le plus insoupçonnable de Satan (cf. 1971, 177, p. 403).
Et La Soudière de douter de sa vocation, lui qui pourtant va de l'avant, «toujours [s]'appauvrissant, devenant peu à peu sourd et aveugle à tant de choses pourtant merveilleuses et désirables» (1971, 141, p. 330). Je donne la suite de cette lettre admirable : «Pour quoi, vraiment, pour quoi supprimer ces chambres, ces lits, ces voitures, ces barques qui, chacun, aurait pu contenir et protéger ma vie ? Mais non, ils n'auraient rien protégé du tout – rien que l'accessoire et l'éphémère de moi. Car moi, je déborde toutes ces coupes qu'on propose à ma soif. Je ne peux m'enivrer désormais que d'un autre breuvage. Qui m'autorise à parler ainsi ? Quel orgueil, quelle superbe ! Es-tu donc si puissant que tu puisses te passer de pain et de tendresse... Non, non, pas puissant, mais misérable et blessé immensément. Ma braise, laissez-moi ma braise. Je suis las de lutter. Ma tête tordue à l'envers regarde un autre horizon, une autre beauté, un autre sceptre. Celui-là inaliénable, fait avec la farine de l'air. Ce que je n'osais dire est strictement vrai, et aujourd'hui je le crois. Mais enfin, la chose est là, simple et terrible. Et je ne veux plus m'y dérober. Le grand mystère à mes yeux est cette extinction du monde (j'exagère à dessein)» (ibid., pp. 330-1).
Cet «effondrement général» qui consiste à se vider «sans contrepartie» (1971, 167, p. 375), cette descente qui doit ne pas craindre de se confronter, en soi, à l'inhumain, jusqu'à disloquer «le point où l'homme s'articule à l'animal, où l'animal s'articule au minéral» (1971, 157, p. 358), doivent se faire et ne peuvent se faire qu'en s'étant volontairement dénudé et dépouillé de tout, qu'il s'agisse de l'amour des femmes, si visiblement maltraitées par celui qui ne cesse de rompre avec elles ou d'un secours et d'un amour plus essentiels, ceux de l'Église et de Dieu : «La religion chrétienne nous promet l'entrée dans la nature pour après la mort; et l'entrée – en supplément – dans la nature trinitaire. On nous promet le monde, mais dans un autre monde. En attendant, la barque de l'homme embarque de plus en plus d'eau, l'esprit babéliforme nous divise et nous écrase, l'humanité se trouve toujours dans la même merde, le même désarroi, la même séparation démoniaque. Le christianisme ne fait rien dans l'histoire. Il la laisse soumise au Prince de ce monde. Sans doute est-il impuissant contre Satan, se réservant un triomphe final par-delà l'histoire, par-delà les temps ? Mais alors, pourquoi ne nous en instruit-il pas franchement ? Que ne définit-il clairement enfin les limites de sa puissance et celles de nos espoirs ? Croire en Dieu et à Jésus-Christ, croire à un monde nouveau pour après la mort, après l'histoire, soit. Mais, de grâce, que les prêtres cessent de nous berner avec l'idée de transformer la nature au sein même de l'histoire. Imposture égale à celle des communistes qui voudraient faire croire à la transfiguration temporelle de l'homme. Nous en avons assez de toutes ces sornettes ! Du reste, que fait l'Église devant cette prétention (n'y croyant plus elle-même) ? Elle se sécularise à outrance de plus en plus vite; elle coopère activement au monde de l'histoire; elle finira par ne plus s'en distinguer. Oui, elle s'abîmera dans la confusion terrible de l'esprit négateur. Et le Christ ne sera plus qu'un nom; la résurrection, un souvenir attendrissant; le monde éclatant de la nature enfin retrouvée, un thème à exégèses symboliques; le mugissement du cosmos renversé, la musique prodigieuse de l'esprit réuni à la nature, une noble illusion de l'hindouisme. L'ineffable Trinité, enfin, une invention qui eut son utilité historique au XIIIe siècle» (1972, 191, p. 442).
La démarche de Vincent La Soudière rappelle celle de Rimbaud, non point celui du dérèglement systématique de tous les sens, mais l'homme du Harrar, emmuré dans un silence strictement comptable, où il semble même avoir oublié l'existence des textes qu'il a écrits, tout comme Vincent, d'ailleurs, affirme qu'il hait «de toutes ses forces la chose écrite (porte-voix de [s]on néant» (1972, 225, p. 508) : «Moi, je n'attends plus que des modifications internes de mon appareil global; modifier les conditions mêmes de mon aperception du monde et de moi-même; essayer, par tous les moyens (la solitude, la chasteté, l'éloignement de toutes les affaires – au fond le RETRAIT – sont ces moyens; l'intense douleur dégagée en est la très naturelle conséquence), donc essayer par tous les moyens de fausser définitivement le jeu de mon esprit dans ses mécanismes ordinaires – ceux qui me braquent sur des problèmes qui ne devraient plus depuis longtemps être les miens» (1972, 229, p. 513, l'auteur souligne).
Quel est le résultat de cette exploration des gouffres ? Vincent La Soudière, qui avoue être désormais exposé à tous les dangers puisqu'il a «perdu [s]on sanctuaire» et qu'il est ainsi contraint de mendier «l'existence par miettes et lambeaux» (1972, 221, pp. 501-2), Vincent, comme il le réclame, est-il enfin passé à «Autre Chose», a-t-il réussi à «apprendre les premières lettres du nouvel alphabet» (1972, 230, p. 514) ?
Dans une belle et mystérieuse lettre du 28 août 1972 (227, pp. 511-2), celui qui est, comme toujours, «plongé dans un grand silence criblé de douleur», affirme à son ami Didier qu'il a failli acquérir un «Grand Pouvoir» : «Je l'ai senti passer en moi, et n'ai pas su le retenir. J'en garde la mémoire nerveuse au fond de moi. Tu sais, c'est comme un nom qu'on cherche et qu'on a sur le bout de la langue. C'est lui, indubitablement, on le reconnaît à sa couleur, sa forme, ses gestes, mais son nom échappe. Ce qui a passé si vite reste source de grand espoir : un mode tout à fait autre de penser, de sentir, d'être (plus tard). Et là, l'action n'est plus terreur, mais peut fort bien découler tout naturellement de l'être, comme par surcroît. Tout cela trop fugace et trop neuf pour l'entendre avec mon esprit – une sorte d'éclair qui traverse de haut en bas la montagne esprit-chair».
Nous ne saurons pas ce qu'a été, pour Vincent, cette commotion, quêtée sans relâche par un Rimbaud ou un Artaud, un Michaux aussi, qui fut le protecteur le plus important, du moins dans le monde des lettres, de l'auteur.
Doutons de ses résultats immédiats puisque les lettres qui suivent cette dernière, et qui s'étendent jusqu'au mois d'octobre 1974 (ou une accalmie, certes, surviendra, avec l'installation de Vincent dans un studio sur la colline de l'Annonciade, au-dessus de Menton), achevant ainsi ce premier tome des lettres de Vincent, accumulent les douleurs et les cris que nous avons évoqués : impossibilité d'accoucher d'un texte digne d'être lu et certitude viscérale de n'être bon qu'à une seule chose : écrire; difficultés matérielles perpétuelles, incapacité de vivre durablement avec une femme (voir à ce titre la lettre, d'une terrifiante lucidité concernant ce que Vincent appelle la «grande hypocrisie de [s]a vie», du 26 octobre 1973, p. 569 et sq.), asphyxie «avec les autres», mais aussi «asphyxie quand [il] [s]e retrouve» (1973, 272, p. 576), le constat, invariable, reste terrifiant : «À portée de main, aucun somnifère, aucune drogue pour endormir la conscience de mon angoisse et de ma déchéance. Atroce ! Vivre en vain : vivre seulement d'une vie biologique, sans autre dessein que croupir sur place, mais – privilège infernal – avec la conscience, le sentiment de l'immense mutilation de l'être» (1973, 271, p. 575).
Terrifiante, aussi, la souffrance, qui arrache ce cri à Vincent : «La souffrance me reste donc comme le dernier bien humain, le dernier lien m'unissant à la clarté de l'existence. L'être encore présent en moi, ne serait-ce que par son effritement continuel au sein de ma substance, son auto-rongement, son effondrement continué. [...] Souffrance, souffrance que je devrais bénir tous les jours, car, en elle, ma vie s'est réfugiée et rougeoie. Souffrance, unique courant de vie qui consente encore à me porter – vie corrompue et piétinée, vie sans cesse abaissée et avilie, vie exténuée qui sera bientôt rattrapée par le couperet – vie quand même ! Celui qui hurle n'est donc pas mort» (1973, 280, p. 590) et c'est bel et bien sur cette souffrance qu'il faut bâtir, puisque : «L'important est de bâtir – ou de rebâtir – sur des éléments actuels, ceux qui demeurent, ceux qui surnagent, les seuls véritablement utilisables – et n'en déplaise à Freud et ses fils qui, sous couvert de «guérison», voudraient nous faire revivre le naufrage, le réintroduire dans la trame de notre présent conscient», ce qui fait écrire à Vincent qu'il écrira «quelque jour, un pamphlet contre la psychanalyse internationale et son entreprise de sape» (1973, 281, p. 592. Un pamphlet qui, comme tant d'autres textes que Vincent La Soudière a portés en lui, n'est jamais né.
Et puis, qui a prétendu que Vincent voulait, réellement, parvenir à se guérir ? : «(La tension vers) le plaisir ne me vaut rien. Je préfère encore mon marasme habituel, mon marais de froid et de solitude, mes pensées d'enterré vivant, la chasteté mal supportée (à certaines heures)...
Je rêve en ce moment à des paysages sombres d'Écosse ou d'Islande, à des landes rares, à des rocailles balayées par un vent froid, à des chevauchées de nuages gris au-dessus de terres sans accueil. J'aime qu'on me dédaigne, qu'on me refuse. Alors, certain appétit retentit en moi – fait de remuement intérieur et d'une certaine fureur. Là j'ai mon terrain, mon milieu. Et, par-dessus tout, je tiens à ne jamais guérir» (1974, 284, p. 599, l'auteur souligne).
Ne jamais guérir, peut-être, si c'est dans ce tourment qui est une illustration d'une certaine forme d'hermétisme démoniaque (10) que Vincent, en fin de compte, parvient à vivre, même s'il ne peut évidemment se cacher que «même la pensée est une activité qui suppose l'existence d'autrui», une «pensée solitaire [n'étant] plus vraiment une pensée d'homme» (1974, 290, p. 608), même un autre passage insiste sur la conception qu'il se fait de l'intériorité, précisant à son ami Didier qu'«il y a une parfaite solution de continuité entre l'intériorité par laquelle l'homme s'unit à Dieu dans l'intime de son intime – qui est sans doute une relation – et cette autre intériorité, faite de subjectivisme [Vincent a cité précédemment Luther, Calvin et Descartes], d'orgueil et d'idéalisme qui marque le début des temps modernes – et dont, à mon sens, la civilisation (on ose à peine prononcer ce mot) technique est l'un des plus purs produits, et aussi la pornographie, le babélisme de la pensée, l'insatiable appétit de conquête et de domination de la nature» (1974, 318, pp. 549-50, l'auteur souligne).
Il faut donc bien comprendre que ce n'est donc pas tant le moi, ce moi haïssable qui est pourtant l'unique sujet d'attention, dirait-on, de nos contemporains (qui ne songe, ici, à ces diaristes de l'insignifiance égolatrique que sont Renaud Camus ou Gabriel Matzneff, d'ailleurs cité par Vincent (11)), qu'une intériorité désamarrée de son Créateur, s'exposant, pornographiquement, dans une éviscération solipsiste et ridicule.
Vincent La Soudière affirme, magnifiquement, qu'il désire «rester à la proue de [lui]-même» (1974, 317, p. 648) mais il nous faut alors bien comprendre que l'intériorité dont il parle n'a strictement aucun point commun avec l'«intériorité-cul-de-sac» qui est une «adoration de notre finitude, porteuse de démoniaque. Chaque fois qu'on y descend (métaphore) on y meurt. Cette intériorité n'atteint aucun centre, ne tourne autour d'aucun mystère (cela est l'une de mes plus douloureuses découvertes)», alors que «l'intériorité bénie», elle, «est – doit être – un extérieur-intérieur, dépassant, abolissant toute dualité écartelante», comme, ajoute Vincent, l'art le clame (1974, 316, p. 646, l'auteur souligne).
Finalement, l'ironie est peut-être cruelle que nous connaissions, et par le menu, Vincent La Soudière grâce à ses lettres qui, lues durant plusieurs semaines, vous donnent l'impression qu'un ami s'adresse à vous, qu'il vit chez vous, comme si vous étiez Henry Miller évoquant ses souvenirs dans Un diable au Paradis, et vous le font un peu plus aimer alors que vous savez tout, ou presque, de lui, alors même que l'auteur se déclare fasciné par l'exemple de ces grands écrivains dont on ne sait pratiquement rien de la vie, tel quel William Shakespeare : «L'art et la vie n'entretiennent aucun rapport au niveau du faire, au niveau de l’œuvre faite, livrée, détachée de son auteur; puisque la démarche artistique s'efforce de transcender la vie vécue. Cas exemplaire : l’œuvre de Shakespeare. Nous ne savons à peu près rien de l'homme et de sa vie historique. Il semble presque incongru de savoir qu'il s'appelait William. Nulle ombre existentielle, nul savoir biographique, ne pèsent sur ses œuvres. Il ne reste qu'un seul éclairage : celui qui émane de l’œuvre, et de l’œuvre seule. Le plaisir que nous prenons à lire ses tragédies, les jugements (littéraires) que nous portons sur elles, ne se trouveraient-ils pas altérés, déformés (faussés) si nous connaissions par le menu les faits et gestes de ce William, ses mœurs, ses aventures amoureuses, sa formation culturelle, sa manière de travailler ? Hamlet serait-il encore «Hamlet» si nous apprenions qu'il est le parfait décalque d'une dépression nerveuse de l'auteur, ayant duré de telle date à telle date, et avec toutes ses péripéties consignées dans un journal intime et rapportées par des témoins historiques ?...» (1974, 306, p. 628, l'auteur souligne), et Vincent de conclure par les exemples de Baudelaire et de Rimbaud, sur lesquels nous en savons décidément beaucoup trop...
Que penserait-il, le pauvre, s'il était encore parmi nous, et s'il pouvait voir le spectacle ridicule et méprisable que tant de phraseurs impudiques nous offrent !

Notes
(1) Chroniques antérieures, avec un frontispice d'Henri Michaux, a été publié par Fata Morgana. Signalons encore les textes posthumes L'Arrière-Garde, poèmes, avec trois eaux-fortes de Gilles Alfera, Neauphle-le-Château, 1988, In memoriam Francis Bacon paru en 2002 aux Éditions Le Capucin et enfin Brisants aux Éditions Arfuyen en 2003, un texte établi et présenté par Sylvia Massias.
(2) Il faudrait en citer plusieurs in extenso, afin d'en saisir le mouvement de pensée et la beauté. Je me contente ici de donner quelque aperçu du talent de La Soudière, en citant une grande partie de la lettre 52 (datée du 29 mai 1967), pp. 128-9 de notre ouvrage que pourrait résumer je crois une phrase d'une lettre du 29 décembre 1973 (p. 593) : «J'ai l'impression que moi seul expie la folie de mon siècle» : «Un «vagabond non portuaire» est un homme qui en rien ne trouve son repos et sa paix, que rien ne saurait retenir même si au cours de ses haltes fugitives il ferme la main sur un visage avec le sentiment d'une plénitude. Mais il passe, il passe toujours, un manteau de voyage râpé posé de travers sur ses épaules. Il ne prononcera jamais ce mot : «enfin». Il en souffre, comme d'une soif perpétuelle. Il court après quelque fureur secrète et sa vie. Il sera sans cesse à deux doigts de basculer dans le vide... et ne le fera pas. Ce sera là sa chance, sa royauté contradictoire.
La sonnette d'alarme retentira sans interruption au fond de lui. Douleur et vigilance fuseront devant la proue comme de géniales sirènes. Esprit philosophique dans un torse de corsaire.
Point de mouillage, point de repentance. Un fol espoir à carrure de sable pour guider son immobilité galopante.
Un tel homme sera caravanier sans montures et sans compagnons. Sans foi ni loi, risque-tout, vociférant dans la poussière rouge, brûlé et brûlant – enfermant par instants le Monde dans son œil.
Pas besoin de l'Église et de la théologie pour apprendre que nous ne pouvons rien posséder. Pas besoin des traités de mystiques pour savoir les ténèbres.
L'Église a réponse à tout, toujours et à tout instant. Serions-nous frustrés de nos interrogations mêmes ? Notre voix formée dans des bouches amères, qui l'entendra, qui l'entendra ? Les chrétiens et leurs prêtres, j'en doute : leurs discours sortent bien moulés des grandes orgues. Et nous ne sommes pas bien moulés ! Pantelants et multiples et zigzaguant parmi les récifs du couchant.
Un grand blessé, peut-être nous entendrait. Le Christ, bien sûr. Mais qu'on ne l'installe pas sur un podium de velours, entouré de registres et d'hommes de loi bien rasés. Son royaume, c'est l'invisible. Il est là chez lui; pourquoi veut-on à tout prix le rendre visible, spectaculaire, théâtral ? Il nous devient étranger dès lors qu'on lui fait jouer un rôle. Il est avec nous. Nous le croyons. Cela suffit. Pour le reste, laissons-nous enseigner par le clair-obscur des jours : amour et trahison, espoir et ténèbres, bonheur et douleur... tout cela inextricablement mêlé dans nos filets. Ici, on ne devrait pas juger; seulement nous épauler au cours de notre voyage malmené.» Dans une lettre écrite le 25 juin 1969 (82, p. 176), Vincent La Soudière retrouve le ton de Pascal en s'identifiant au Christ : «Et je demeurerai en agonie tant que je n'aurai pas donné ma substance à la face des hommes».
(3) «Comprends-tu ? La voix singulière, moderne de ces hommes [Bossuet, Pascal, Racine] n'est point commencement sans origine, pur éclair sans précédent, absolue invention. Notre langue est leur terreau, et, pour risquer une comparaison tirée de la théologie, il me semble que leur talent, ou leur génie, est à la langue classique ce que la grâce est à la nature.
Tout cela n'est de ma part qu'hypothèse,
mais hypothèse hautement probable. Ce qui nous manque, sur ce point chez les écrivains (poètes), c'est l'équivalent des inlassables copies de mains et de têtes auxquelles se sont astreints et que nous ont laissées les Monet, les Renoir, les Van Gogh, et tous les grands peintres. Tout de même qu'en musique, je suis certain qu'un Olivier Messiaen, un Alban Berg, un Boulez ou un Pierre Henry sont capables, ou ont été capables de composer un concerto pour piano et orchestre selon les règles les plus pures de la tradition classique» (1970, 93, p. 199).
(4) Hugo Von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos et autres textes (Gallimard, coll. Poésie, 1992), p. 44.
(5) Ainsi : «Cela va un peu te perturber au début, car on a cette croyance chevillée au corps – une croyance enfantine – que, si nous trouvions toujours les mots justes, nous pourrions raconter la vie, de la même façon que l’on met une pièce de monnaie sur une autre pièce de monnaie de valeur identique. Or ce n’est pas vrai et les poètes font très exactement ce que font les compositeurs; ils expriment leur âme par le biais d’un médium qui est aussi dispersé dans l’existence entière, car l’existence contient bien sûr l’ensemble des sonorités possibles mais l’important, c’est la façon de les réunir; c’est ce que fait le peintre avec les couleurs et les formes qui ne sont qu’une partie des phénomènes mais qui, pour lui, sont tout et par les combinaisons desquelles il exprime à son tour toute son âme (ou ce qui revient au même : tout le jeu du monde)», Hugo von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde (Lettres à un officier de marine) (Rivages poche, coll. Petite Bibliothèque, 2005), pp. 127-8.
(6) «[…] car la nature, elle aussi, est tout entière traversée par un langage muet et sans nom, résidu de ce verbe créateur et divin qui s’est conservé dans l’homme comme nom connaissant et qui continue de planer au-dessus de l’homme comme verdict judiciaire. Le langage de la nature doit être comparé à un secret mot d’ordre que chaque sentinelle transmet dans son propre langage, mais le contenu du mot d’ordre est le langage de la sentinelle même», Walter Benjamin, Œuvres I (Gallimard, coll. Folio Essais, 2002), p. 165. Rapprochement ne vaut pas identité bien évidemment et il faudrait développer les parentés, mais aussi les différences, qu'expriment ces trois auteurs, La Soudière, Benjamin et Hofmannstahl, au sujet de la langue du monde dans son rapport avec la capacité d'évocation donnée à l'homme.
(7) «Et je n'aurai été – de bout en bout – que l'obstiné quêteur de moi-même, inflexiblement maintenu au niveau, non créateur de soi, de mes conflits existentiels et de mes efforts en vue de leur résolution» (1971, 115, p. 255).
(8) À Las Envidias, au sud de Tolède, très précisément à Moral de Calatrava, occasion de cette magnifique description qui fait songer à la terre brésilienne vue par Bernanos : «Sur cette terre calcinée de Las Envidias on ne voit rien. La nature a reçu une gifle – une fois pour toutes –, la gifle du soleil qui l'a dépouillée de ses rythmes, de ses nuances, de sa respiration. Je la sens, cette nature – comme fossilisée dans un cri, immobilisée dans son délire jaune, incapable de verdir, de fleurir. Morte. Il faut à l'homme une sorte de sainteté – ou d'abrutissement – pour se tenir debout au milieu de cet enfer muet» (1971, 162, p. 367).
(9) À ce titre, le rapprochement, certes métaphorique, avec le personnage de Conrad n'est pas complètement fortuit, comme nous le prouve la lettre 157 (pp. 358-9) qu'il faudrait citer intégralement : «Toute la civilisation repose sur une lutte à mort contre notre adhérence à l'innommable. Il suffit de lever le voile, de secouer la mince pellicule d'humanité, pour que soient aussitôt libérées les hordes de démons originels, et leurs marteaux, et leurs fers brûlants. L'homme qu'on m'a donné à ma naissance ne s'est jamais vraiment tenu dans le moule. Aujourd'hui il est comme un poumon mort et desséché qui se traîne à trente centimètres de moi. Ce n'est même plus mon identité en tant qu'homme qui m'a lâché, c'est beaucoup plus profond et terrible : la forme humaine est en train de m'échapper. Un grand vent désertique a passé sur moi, qui a disloqué en moi le point où l'homme s'articule à l'animal, où l'animal s'articule au minéral. Cette mystérieuse soudure est en train de céder. Les millénaires de culture n'ont pas profité à mon âme humaine. Celle-ci n'est plus qu'une feuille de tabac, brune et cassante comme du verre, corps étranger qu'une pompe a vidé de son jus et de sa sève.»
(10) Voici un exemple de cette logique proprement infernale : «Il faut que je fasse, mais, pour moi, faire signifie anéantir ceux qui m'enjoignent de faire, et, craignant de ce fait un châtiment pire, je me retranche dans la nullité (la «paresse qu'ils disent), qui, étant déjà de soi souffrance intolérable, me procure le châtiment proportionné à ma faute. Châtiment compensant magiquement le non-faire où je m'obstine. Ma stérilité coupable se trouve donc équilibrée en justice par le tourment infernal qui en est la conséquence. J'expie; par conséquent, tout est bien, tout est à sa place, l'ordre est respecté, le déficit comblé, la justice satisfaite, le cercle bouclé : purgatoire atroce dont je n'oserais (impiété suprême) m'affranchir de mon propre mouvement. Circulum... infernum, sulfurum, pestiferum» (1974, 286, p. 601). Ajoutons enfin que Vincent La Soudière, comme lui-même le déclare à son ami (cf. 1974, 321, p. 652) avait commencé à rédiger un «petit traité sur l'Enfer» tandis qu'il croyait se damner par l'esprit en vivant le drame d'une «pensée coupée du réel, la pensée entièrement fermée sur elle-même, dans une suzeraineté mortelle.»
(11) «Lu divers livres qui se trouvent ici : un petit livre sur Jean Paulhan par Maurice Toesca; Journal du voleur de Jean Genet; Comme le feu mêlé d'aromates de Gabriel Matzneff – premier livre que je lis de lui : très décevant. Beaucoup de pose et de coquetteries. Le livre commence par ces mots : «En Égine» – c'est tout un programme. Je ne puis supporter les gens qui disent (le plus simplement du monde !) : «en Aix – en Avignon...» (1974, 313, p. 639, l'auteur souligne). Pose et coquetteries... Oui, hélas. Gabriel Matzneff a également été évoqué par Vincent dans une lettre datée du 16 avril 1973 (243, p. 533) où il déclare que l'un de ses textes (à savoir, le récit, dans le Figaro littéraire,de la dispersion des cendres de Montherlant dans la Rome antique) «n'est pas assez convaincant : il frétille d'aise devant son «beau sujet» et cela se sent, se voit.»