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29/10/2012

Tous les diamants du ciel de Christophe Claro

Crédits photographiques : Joe Raedle (Getty Images).

Rappel
CosmoZ.
Cacographes.

Il y a quelques jours, Christophe Claro faisait le malin sur son blog, Toward grace, qu'une rapide traduction en bas-clarique, cet étrange idiolecte compris par une poignée de savants paléo-linguistes composée de Claro et quelques autochtones de la Rive Gauche, nous permettrait de lire comme un approximatif À travers les couches de graisse (celles, sans doute, de l'écriture et de la traduction en bas-clarique, au travers desquelles le lecteur est obligé de s'enfoncer s'il veut retrouver le texte original, barbouillé par Claro), en s'en prenant, ici, à la dernière nullité de Florian Zeller.
Que les choses, entre nous, soient parfaitement claires : j'estime plus que salutaire que les purs produits de consommation, pas même recyclables, que sont les livres de Florian Zeller, soient vilipendés avec la dernière méchanceté et, ma foi, ce n'est jamais trop d'honneur que de s'attarder sur un de ces artefacts pour en détailler la composition forcément peu complexe.
Mais je demande une égalité de traitement entre cacographes, et estime tout à fait invraisemblable que les livres de Christophe Claro, comme ceux de son ami Mathias Énard, échappent à un jugement strictement littéraire, eux qui sont presque aussi nuls que ceux de Florian Zeller, et qui se distinguent même de ces derniers par leur prétention extraordinaire et une réception critique digne de nababs.
Florian Zeller n'est qu'un produit de moins en moins commercial et, à ce titre, il est inoffensif, comme se charge de le lui rappeler une critique dite littéraire qui ne prend guère de risques en détestant les livres de notre clone peroxydé.
Les romans de Mathias Énard, et même, hélas, Mathias Énard tout entier, ne sont, eux, que des produits de plus en plus commerciaux que les journalistes parisiens veulent nous faire prendre pour un phare de la littérature dont le puissant rayon de lumière géopolitique et même humaniste balaierait les ténèbres. Comme tel, il est beaucoup moins inoffensif que Florian Zeller et sa théorie de jumeaux plus ou moins univitellins.
Les livres de Christophe Claro, enfin, sont des produits dont je doute qu'ils soient strictement commerciaux, du moins intéressants d'un point de vue financier pour l'éditeur, l'auteur étant pour sa part auréolé d'un prestige de traducteur médiocre mais stakhanoviste de romans d'écrivains paraît-il cultes que sont les amphigouriques et incroyablement surestimés Vollmann et Pynchon et, comme tel, il jouit d'une réputation particulièrement flatteuse dans un certain nombre de petites arrière-boutiques à prétention intellectuelles dont la venelle s'étend, schématiquement, du superficiel, prétentieux et remarquablement fade et inutile Transfuge à l'inutile et fade, superficiel et prétentieux Inculte.
Je dois dire que ce n'est pas sans un certain effroi que je monte les larges marches qui me conduisent au sommet du monument bas-clarique car, je vous le dis sans ambages et en préambule de mon sacrifice (enfin, il s'agit plutôt du sacrifice du livre de Claro), le bas-clarique est un des derniers vestiges linguistiques d'une époque lointaine, où la littérature, comme la pisse des canidés, se répandait sur les surfaces rocheuses puis les murs, devenus virtuels de nos jours, de Facebook.
J'ai ainsi pieusement relevé, pour la seule journée du mercredi 10 octobre, ces remarquables échantillons de bas-clarique qui attendent leur hypothétique Champollion et qui constitueront une mise en bouche avant que nous nous penchions sur Tous les diamants du ciel.
Il ne nous a pas été possible de déterminer lequel de ces deux supports, qu'il s'agisse du dernier roman de Claro ou de son mur, laissait le plus clairement transparaître le talent de notre créateur de statuts littéraires : «[Claro] a du mal à se dire en regardant une cartouche d'encre qu'un chef-d'œuvre y sommeille, un peu comme un requiem dans la couille du père de Mozart», ou bien Claro «se reposera quand les cheese-burgers auront des dents», ou même Claro «aurait bien besoin qu'on invente la machine à remonter dans le temps qui reste avant la deadline», et même Claro «se trouve un peu volage au niveau traductions, mais heureusement aucune n'est jalouse de l'autre», peut-être parce qu'il perd son temps à lire «Petit Ours En Fout Partout, vol. 16», et aussi «Mimi Cracra Se Tape Un Gros Black, vol, 54», sans oublier qu'il s'exerce à écrire en anglais, en voici la preuve flagrante «My keyboard is a bitch. But since i'm a bastard, we get along fine» et aussi parce qu'il espère «Tenir les délais par les couilles, respecter ses engagements à coups de batte de base-ball : la deadline, c'est tout un art martial», puisqu'il a trop tendance à jouir des plaisirs de la vie car «Quand la coupe est pleine, une seule solution : la vider cul sec», même s'il faut immédiatement préciser que, «À ce propos, l'expression «cul sec» n'a de charme que relativement aux choses qu'on boit»...
Bien sûr, il ne s'agit là que d'un extrait d'une journée poétique moyenne de Christophe Claro, Facebook étant devenu pour notre boulimique lettré son terrain de jeu poétique favori. Peut-être eût-il fallu qu'il consacrât un peu plus de temps à l'écriture de son dernier roman, peut-être aussi, mais c'est un autre débat, à ses innombrables traductions.
Nous allons donc, à présent que nous avons pu partager ces quelques amuse-gueules, mes chers lecteurs impatients, nous pencher vaillamment sur un petit bijou mal ciselé, une œuvrette modeste par la taille bien qu’ambitieuse par le propos, je veux parler du nouveau roman de Christophe Claro, Tous les diamants du ciel, le seizième ouvrage, qui l'eut cru, de notre traducteur frénétique.
Nous passerons assez rapidement sur l’histoire narrée, cette dernière étant visiblement calquée sur deux billions de livres déjà existants.
Jugez par vous-même : histoire de décocher quelques piques au ciel, les habitants du paisible village de Pont-Saint-Esprit, appelés Spiripontains, sont intoxiqués par la consommation d'un pain contaminé préparé par le jeune aide-boulanger Antoine Rossignol. «De la France profonde au Paris post-révolutionnaire», continue une quatrième de couverture tout de même moins ridicule que celle de Rue des voleurs de Mathias Énard, le roman de Claro «dévoile, sur fond de sexe, drogue et rock'n'roll et à l'heure où l'homme marche enfin sur la Lune, la face cachée de l'utopie psychédélique et le rôle qu'y joua la CIA».
Rien de plus à ajouter à cette réclame, ma critique est à vrai dire faite car elle tient tout entière dans la maigreur de cette présentation aussi convenue que poussive du roman de Christophe Claro.
Il nous faut, une fois de plus, louer l'indéniable talent de la personne qui, chez Actes Sud, rédige les quatrièmes de couverture, pour sa capacité à résumer en rien du tout une histoire tenant en pas grand-chose.
Cette présentation, je l'ai dit admirable par sa qualité de concision, est précieuse, elle qui nous offre quelques pistes de lecture.
Ainsi de l'absence d'une quelconque caractérisation psychologique des personnages, qui, d'ailleurs, n'existent même pas d'un simple point de vue romanesque puisque Claro ne se soucie pas ou ne sait rien de leur intériorité et aussi, ne sait pas ou ne peut pas camper le moindre personnage dont la vraisemblance, à tout le moins, serait source d'épaisseur. Les femmes sont, une fois pour toute, des demi-mondaines qui brûlent leur vie par tous les bouts, les hommes des agents secrets ou des simples d'esprit, nous pourrions ainsi croire que Christophe Claro est le frère siamois d'Antoni Casas Ros, s'il n'avait tout de même, ce qui n'est pas bien difficile, plus de talent que ce dernier.
Aucun personnage ne serait-ce que crédible, qu'est-ce que cela signifie ? Sans doute le fait que Christophe Claro, comme tous les mauvais écrivains, est pressé de nous faire comprendre que ces détails ne sauraient posséder le plus petit intérêt pour un lecteur moderne puisqu'il s'agit en somme, pour lui, de nous livrer, sous des oripeaux plus ou moins discrets, un message, de préférence contestataire pour plaire aux journalistes, où sont moqués par exemple «un flic chargé de la circulation qui reluquait une femme au bas filé sans voir, à quelques mètres sur sa droite, le clodo torse nu et bretelles baissées qui pissait devant les bureaux de la Confédération de défense des commerçants et artisans» (p. 130), une phrase que j'aurais choisie, à titre personnel, comme résumé de l'ensemble du roman, si Actes Sud m'avait confié la très lourde responsabilité de rédiger les jaquettes de ses livres.
Tout est dit : caricature sociale poussive, caricature d'une caricature ou plutôt d'un cliché, le flic devant par définition reluquer les passantes et, parce qu'il est stupide, ne rien voir d'un acte moins délictuel que grossier, aussi grossier, finalement, que cet instantané de l'écriture en bas-clarique.
Qu'on en juge encore, pas d'histoire, ou celle d'un polar bosno-thaïlandais doublé par des demi-soldes de Patagonie qui, en 2012, viendraient subitement de découvrir les aventures coquino-cocaïnomanes du plus célèbre espion de Sa Majesté, quoique déchu de son clinquant et se vendant à plusieurs employeurs.
En fait, Christophe Claro est pressé je le disais de nous montrer et nous démontrer qu'il est un écrivain, et sa démonstration se fonde sur la plus vieille ruse des mauvais écrivains à prétention babélienne ou byzantine, puisqu'il fait de son roman le théâtre où joue un seul personnage, l'écriture : pas d'histoire donc mais une écriture en acte, une performance diraient quelques abrutis, qui se justifie par elle-même, comme le génie.
Pas de personnages ou alors tellement caricaturaux qu'ils en sont comiques, mais une écriture qui se met elle-même en scène et prétend constituer l'alpha et l'oméga de l'art littéraire tel que Christophe Claro le conçoit.
C'est se tromper sur la nature profonde du roman, qui vise moins le grand art ou l'écriture artiste que l'efficacité, d'une situation, et la vraisemblance, d'une intrigue autant que de personnages.
En bref, un bon romancier, s'il n'est pas toujours un grand écrivain, est au moins un excellent technicien, alors que Christophe Claro, lui, doit se contenter de travailler au gros œuvre, entre la pelleteuse et la bétonneuse.
Je dois ici avouer une chose qui me coûte : rien n'est à mes yeux plus pénible qu'un phraseur qui, conscient d'être à peu près nul (c'est dans cet à peu près que réside la disgrâce de Claro), se lance, avec de grands cris, des palmes versicolores, un tuba fluorescent et une combinaison sponsorisée par tout un tas de marques dont Actes Sud, dans un urinal délicatement ambré de strates centenaires, déposées par ses innombrables prédécesseurs.
Cet urinal est celui de l'écriture, du moins de l'écriture telle que le cancre qu'est Christophe Claro se la figure, où le mot appelle le mot sans logique véritable, où la métaphore (voir plus bas) est filée si finement qu'une taupe serait capable de reconstituer, de mémoire, le dessin complexe résumable par une ligne tremblotante reliant deux points vagues, où l'image absurde n'a d'autre souci que celui d'alimenter sa propre bizarrerie afin, suppose-t-on, de descendre bien plus bas que dans les profondeurs où un Rimbaud et un Lautréamont se sont aventurés pour en rapporter quelques preuves irréfutables de l'existence de monstres aveugles.
Lorsque l'auteur est sobre, du moins lorsqu'il n'a pas encore consommé, dirait-on, de ce pain maléfique qui détraque la santé mentale des Spiripontains, nous pouvons apprécier son talent par de semblables exemples : «Dans la rue, les fenêtres aspirent l'air chaud, l'air chaud meuble l'obscurité, l'obscurité se détache des pierres, tout est cycle et sensuel, on vit enfin le cœur d'été» (p. 17), juxtaposition d'images point laides séparément mais qui, ainsi bousculées à la queue-leu-leu, ne forment rien, surtout pas une image évocatrice, à tout le moins poétiquement nécessaire (ou plutôt, d'une nécessité poétique impérieuse) ni même une de ces solides embardées énardiennes, limitées à la trinitaire structure du sujet-verbe-complément, par laquelle, à défaut de révolutionner l'écriture, l'auteur de Rue des voleurs espère bien envahir la sensibilité esthétique de Raoul sur sa tire ou bien (souci féministe oblige), de Sylvie, universitaire approchant la cinquantaine (les pires) spécialisée dans le motif palindro-génétique de la synérèse dans la poésie latine de Fulgence Tartufat.
Lorsque l'auteur, comme les Spiripontains ébrieux, a ingurgité un peu trop de pain psychédélique, nous pouvons à notre tour nous nourrir du ragoût que voici : «Ils s'égarent dans leurs propres gestes, prêts à saisir l'ombre d'un fruit oublié sur la table de la cuisine ou le cercle laissé dans l'air par la bouche» (p. 31), ou bien encore apprécier ceci : «Les heures ont soudain la densité de ces pierres qu'on mâche en sautant du toit» (p. 33), sans oublier d'estimer à sa juste valeur une pirouette verbale aussi prévisible que «Tous les enfants intoxiqués ont froid, d'un froid qui pourrait être un récit si son dénouement n'était entièrement composé de feu» (p. 34), ou bien encore telle image ridiculement amenée : «Le maire interrompt son repas dominical pour écouter les deux médecins, une serviette roulée en boule au creux de sa main, qu'il finit par oublier, et que la transpiration rend plus spongieuse qu'un chaton noyé, au point qu'il croit presque l'entendre miauler» (p. 39).
Bien évidemment, il serait faux de prétendre que, dans un roman consacré en partie aux effets d'une drogue telle que le LSD, la structure même de l'écriture serait une réalité intangible qu'il s'agirait à tout prix de préserver.
Certes. À condition d'ajouter immédiatement que Claro, sauf à soupçonner l'impensable, était à jeun lorsqu'il a écrit son roman, le travail d'un écrivain étant de toute façon noble lorsqu'il imagine une situation, bas ou vulgaire lorsqu'il la vit puis tente de la recréer.
Ainsi, pour évoquer le long délire de Virgile mourant, Hermann Broch n'a sans doute pas eu besoin d'ingurgiter une trentaine de substances psychotropes.
Du reste, il est assez facile de caractériser l'art littéraire de Christophe Claro puisqu'il ne semble posséder, dans son carquois léger, qu'une seule fléchette qu'il lance sur sa cible et se dépêche de récupérer pour la lancer de nouveau, encore et encore, en ratant une fois de plus le poteau criard autour duquel il tourne sans relâche. Cette fléchette, c'est la métaphore filée (avec retournement pseudo paradoxal en option) : «[...] il suffisait de sortir de soi pour entrer de plain-pied dans le théâtre de la contestation réelle [...]» (p. 89) ou encore, sans option cette fois-ci : «[...] il semblait ne s'intéresser qu'à vos pieds, choses pénibles qu'il lui faudrait piétiner» (p. 79) ou bien enfin (car le roman tout entier est bâti sur cette figure aussi simple que commode, comme le cancre soutient sa tête si lourde par un bras inélégant) : «[...] après, c'était la chute, le flip, l'étroitesse du corps devenu vasque où allonger les dernières fleurs, à quelques pétales de l'overdose, qu'elle cueillerait un jour [...]» (p. 68).
Christophe Claro, lorsqu'il traduit, écrit le livre qu'il ne parviendra jamais à écrire et, lorsqu'il écrit un livre, ne fait que continuer de traduire l'un des auteurs surestimés qu'il déforme par son style aussi poisseux qu'une barrique de mélasse.
Il m'en faudrait peu pour affirmer ainsi que Christophe Claro n'est pas grand-chose de plus qu'un sous-Vollmann incontinent (comme son modèle, d'ailleurs), un clone provincial de Pynchon qui aurait confondu la culture livresque avec un sac plastique rempli de babioles et de chiffons de chez Tati.
Et pourtant, m'en tenir à cette seule nullité serait non seulement une injustice mais une erreur, car seul un lecteur de mauvaise foi refuserait cette évidence : Christophe Claro, parfois, montre qu'il sait écrire ou plutôt, essaie de tout faire pour ne pas démériter aux yeux de l'écrivain qu'il ne sait pas être et que, conscient de sa déveine, il sait qu'il aurait pu être.
Certes, la trame de son roman, admirablement résumée par la monotone triade sexe, drogue et rock'n'roll usée jusqu'à la dernière fibre du jean de Mick Jagger, est tellement pauvre qu'elle pourrait parfaitement être mise en images par un Gaspard Noé.
Certes encore, les efforts que l'auteur déploie pour insuffler à son texte un sentiment d'inquiétude métaphysique et même religieuse, se bornent à l'incursion de quelques répons qui laisseraient de glace le plus exalté des enfants de chœur, y compris même lorsqu'il s'agit de faire tomber Dieu dans le bordel, comme Lautréamont le fit avec génie, Claro se contentant, lui, de touiller une petite musique pornographique et quelques refrains religieux entonnés sans beaucoup de conviction (cf. p. 118).
Il a beau répéter des termes tels qu'«évangile de la sueur» (p. 194), «sainteté» (p. 199) ou encore «transsubstantiation» (p. 224), il a beau insister lourdement sur la symbolique du pain, Antoine, dans une fin particulièrement ridicule, s'immolant lui-même par le feu en s'allongeant tranquillement dans son fourneau (cf. p. 248), il a beau faire de ce même Antoine un simple d'esprit qui passera la majeure partie de sa vie à l'asile, n'est pas Bloy qui veut tout de même, même si je me doute bien que Christophe Claro n'a très probablement pas lu une ligne du Vieux de la Montagne.
Pourtant, quelque chose (un rythme, sans doute) bruit dans le deuxième chapitre, intitulé Un singe sur l'épaule, qui raconte la vie de misère et de défonce d'une paumée, commode cobaye pour la CIA expérimentant le LSD sur des putes et des ratés : «Un peu à l'écart, ou plutôt incarnant l'écart, soigneusement établis dans l'ombre geôle des échelles d'incendie, les pasteurs du malheur prêtaient sur gages aux pèlerins de la dernière chance, tandis qu'un peu partout Tes brebis, ô Seigneur, vendaient leur laine par frileux lambeaux, sous le regard impassible des rois des abattoirs. La came comptait et recomptait ses ouailles» (p. 65).
Bien évidemment, nous ne sortons pas, dans ce passage, du monocorde procédé bas-clarique qui représente le Graal de notre écrivant : il ne faut surtout pas lâcher la métaphore venue, on ne sait comment, sous vos doigts et donc filer coûte que coûte sa laine très peu dense jusqu'à en faire une tenture aussi originale qu'une bouche d'égout fumante à New York, un taxi de couleur jaune conduit par un Pakistanais patibulaire ou un tapis oriental dans un souk du Caire.
Seule l'intention compte me dira-t-on et je dois bien avouer que, pour qui veut considérer les livres de Christophe Claro, c'est cette intention qu'il faut juger, bien davantage que le livre qui en est l'aboutissement ou plutôt, le silo fuitant de toutes parts, incapable de retenir les quelques minuscules graines de littérature auxquelles, tel un gardien du feu peu doué mais tout de même opiniâtre, Christophe Claro s'efforce d'insuffler un peu de tiédeur.
Et l'intention philosophique de notre roman, quelle est-elle ? Montrer que de toute chose, de la drogue comme du sexe, de la manipulation des foules ou des essais nucléaires, notre époque sait faire de l'argent ? Indiquer, avec des gros panneaux d'affichage publicitaire, que les services secrets occidentaux n'hésitent jamais à brouiller des cartes déjà passablement sales ? Montrer que le mysticisme pour le moins étrange d'Antoine n'est qu'un des masques d'un christianisme évidemment raillé par Christophe Claro mais qui semble s'être vengé de son manque de talent en lui imposant, dirait-on, une fin grotesque laquelle, à sa façon torve et ironique, accomplit une espèce de transsubstantiation, qu'importe la ritournelle bas-clarique sur l'absence d'amour et de preuves d'amour ? S'agit-il encore de nous faire comprendre qu'Auschwitz, à savoir, la démission de l'homme de son rang d'homme, est le centre secret du roman, «Pont-Saint-Esprit [n'étant finalement que] le nom de code d'une nouvelle façon de traiter l'homme, une énième variation dans l'écriture de son désastre permanent» (p. 229) ?
Peu importe puisque, in fine, le roman de Christophe Claro n'est même pas grand, pourrait-on dire, de son échec. Il n'allumera donc pas un feu, notre malhabile traducteur qui, au lieu de se servir de silex, frotte les uns contre les autres quelques chromos éculés tout suintants des larmes d'autres barbouilleurs, métaphores je l'ai dit tendues comme un bonnet de Lilliputien que Gulliver se serait amusé à enfiler sur sa tête pour hurler son génie à la face des microbes.
Nous pourrions dire que Christophe Claro force son talent s'il possédait ce qu'il n'a pas, du talent justement, qu'étalent avec complaisance ses petits jeux de mots sous-pongiens aussi élimés qu'un tapis de prière millénaire, ses comparaisons chlorotiques, ses images qui tirent la langue tant elles semblent suer l'effort de l'élève poussif qui a découvert tout ensemble le sexe (plus que la femme), la drogue et la déveine.
Voyez ainsi ces «Petits et bourgeois à proportions égales, comme dans un cocktail qu'aurait bu par mégarde la veuve Molotov», voyez encore ces «gestes [qui] sont hiéroglyphes, et [...] soudain tout le monde comprend l'égyptien» (p. 73) ou enfin, pauvres volatiles cloués au sol par le ridicule, ces «mouettes [qui] osent l'approcher, qu'il voudrait colombes» (p. 181).
Que de facilités tout de même !
Poursuivons notre rapide relevé de ces fadaises par : «[ils] dansaient des ghost dances qui ne réveillaient aucun mort» (p. 88), voire, à propos d'un briquet, «tu connais ça, la molette qui s'enraye, l'amadou qui sèche, mais l’œil toujours chalumeau» (p. 103) et que dire de ce «geste chantilly dont elle laissait à Antoine le soin de percer, littéralement, le sucré», dont on se demande s'il faut moquer la stupidité crémeuse ou bien rire en imaginant ce que le fait de percer le sucré peut bien vouloir dire, y compris dans la cervelle d'un pâtissier amateur de mauvais vers.
Certes, à force de tenter sa chance, notre malheureux joueur finit, par pur hasard dirait-on, par rapporter dans son escarcelle une ou deux images frappantes, comme cet «abat-jour des minijupes» (p. 101) ou bien cette «empreinte de sa personne dans la glaise du moment» (p. 120) ou encore : «La crasse dessine des pays sur les cuisses des femmes, où voyager à l'instinct des doigts, entre deux transactions» (p. 174), ou bien «Eût-on pressé l'instant telle une éponge qu'il en aurait coulé des larmes épaisses et suspectes» (p. 198) et «L'esprit ne peut qu'être là. Sous la surface. En cette nef oblongue où l'huile sainte crachote dans la châsse des turbines, quand chacun prie et tremble au plus fort des manœuvres, le sang soumis à des pressions plus virulentes que celles de l'amour commun» (p. 177, rappelons qu'Antoine se trouve, ou imagine se trouver à bord d'un sous-marin), deux passages tirés d'un beau chapitre (Lueurs, pp. 171-91) qui, par ses ellipses et sa sécheresse, peut rappeler le Cendrars de Moravagine, dont Antoine semble du reste une sorte d'épigone, débarrassé toutefois de ses tendances meurtrières, fou peut-être, comme le héros maudit et vagabond.
La pêche est tout de même loin d'être miraculeuse et Christophe Claro, plus souvent qu'il ne multiplie les pains qui seraient autant de trouvailles poétiques, accumule de consternants poncifs se tenant en rang d'oignon, pour la revue journalistique qui ne sera jamais bien sévère, d'un air dépité.
Ainsi de la longue description, qui eût pu être drôle si elle n'était point évoquée dans ce style de bouton de sébum qui vous agace et jamais ne perce, d'une poupée gonflable, la passion, pas même contrariée, d'Antoine (et peut-être de celui qui l'a inventé, tant ce motif est présent dans son roman) : «Pauvre poupée à la plastique abreuvée d'air, dont les coutures n'attendent que l'ennui d'une verge pour céder à la tentation d'éclater, aux jambes aussi peu érotiques que des cisailles, chacune de tes mains réduites à l'idée de moufle ! voilà que tu soupires après Antoine, dont la masse imbibée de troubles et de spiritueux aurait de toute façon été loin de composer ce grand poème d'amour qu'il te faut pour être autre chose qu'une baudruche baisable. Chose simple, chose qui même divisée n'en vaudrait pas deux, toute dilatée par la honte que ta propre valve 'inspire, toi dont les yeux pourtant aimants ne sauraient fixer que le plafond de l'autre, prête à fuir au moindre spasme par ces orifices rudimentaires dont le fabricant t'a dotée pour la fête de la pénétration, sais-tu chanter les trilles de la convulsion ? sais-tu mordre, baver, couiner, répondre aux contractions par d'autres contractions, exalter avant de rejeter, luisante, palpitante, orteils tendus ? Bref, sais-tu foutre sans t'en foutre, du moins en apparence ?» (pp. 124-5).
Finalement, ce sont toujours les sujets qui, en apparence du moins, se révèlent les plus simples voire triviaux, qui exigent, pour être évoqués justement, le plus grand talent, et il n'est donc ainsi pas très étonnant que Claro nous ennuie profondément toutes les fois qu'il se prend pour un Céline à petit vit amoureux d'une géante, dont l'évocation pseudo-poétique se conclut de la façon la plus directe, c'est-à-dire par la vulgarité : «Baiser était magique, pratique, inévitable. Elle aimait l'insolence de la pause quand l'autre hésitait, suspendu au-dessus de son cul soudain noueux, noueux mais incroyablement fébrile, incroyablement attentif. Elle aimait la reprise des manipulations, le tempo du bassin, puis de nouveau : pause, retenue, torture. Le secret de la baise résidait peut-être dans cette charade» (p. 133).
Mauvais écrivain mais tout de même écrivain, à la différence de son ami Mathias Énard qui n'est qu'un prosateur journalistique, mauvais poète, mauvais technicien lorsqu'il s'agit par exemple d'entremêler deux trames narratives, celle de l'alunissage nord-américain en 1969 et celle de la journée correspondante de Lucy et d'Antoine (1), nous pourrions également penser que Christophe Claro est surtout, aussi, un très mauvais traducteur, ce que nous savions déjà, comme peuvent nous le laisser penser plusieurs passages de son roman, où il laisse son héroïne (c'est le cas de le dire) s'exprimer directement, dans un charabia digne de Louis de Funès en uniforme de gendarme, déambulant, tête levée, à Manhattan : «C'est normal, dit-elle en lui donnant une tape sur le bout du nez. Too early. On la verra in her grandeur dans quelques minutes, tu vas voir, tu vas la voir, là, elle est déjà sortie mais ce gros dumb ass de Panthéon il la cache tu veux boire un truc because moi j'ai commencé oh yes» (p. 149) (2).
Because, donc, nous avons perdu bien trop de time avec le roman de Christopher, laissons-le méditer une de ses phrases, qui fut, pour cette critique, notre unique inspiratrice : «Si vous n'aimez pas mon livre, dégoutez-en les autres. Mais faites ça bien, hein».
Well, it's done.

Notes
(1) «[...] j'étais venue ici pour, because, well je voulais le changement, l'autre route, not the old one, mais ce matin-là, je savais qu'ils allaient décoller, tous les trois dans leur conserve, on était tous à l'écoute, la radio la télé les journaux, c'était très technical, attends je vais rouvrir une bouteille, et un truc à grignoter, ça te fera du bien darling» (p. 158). Voir encore, pour cette simultanéité de deux scènes que rien ne relie sauf le maigre talent de Claro, page 167.
(2) Je ne cite qu'un seul de ces passages, le livre en comptant de bien plus navrants, comme celui évoqué dans la note précédente (ou encore p. 192), qui n'ont même pas l'avantage d'être relativement drôles.