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08/01/2014

Papa, papa...

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Photographie (détail) de Juan Asensio.

IMG_5638.JPGIl faudrait que je ne l'évoque pas d'emblée, abruptement, tout pressé d'écrire un de ces témoignages ridicules qui se vendent pourtant à des dizaines de milliers d'exemplaires, mais qu'il surgisse comme la figure évidente, logique, providentielle en un sens, qui se tiendrait au plus secret du labyrinthe de mes phrases et surtout, comme le personnage qui se trouverait là seulement parce que mes phrases se seraient perdues, à trop vouloir le convoquer, à trop tourner autour de ce que fut sa vie, de ce qu'il fut, lui, sans jamais oser vraiment le décrire, sonder ses pensées, plonger dans son âme peut-être, une fois qu'il serait apparu au détour d'un mot, comme un de ces esprits tourmentés autour desquels se concentrent les souvenirs des vivants, leurs prières qui ne peuvent hélas rien pour dissiper le froid et la nuit sans fin dans lesquels ils se tiennent, muets et implorants.
Il se tiendrait ainsi, mon père, au centre de l'entrelacs sans fin de mes phrases, non pas tel un motif dans le tapis ou, version moderne et hideuse de l'art subtil de Henry James, comme un monstre sur lequel viendraient rebondir, sans jamais le blesser ni même stopper sa course éperdue, les ridicules fléchettes avec lesquelles la meute criarde des psychanalystes prétend capturer les gibiers les plus habiles à se cacher, les plus rapides aussi, les plus intelligents lorsqu'il s'agit de suggérer leur présence tout en la dérobant comme par magie au flair des petits chiens à jappement caractéristique lancés à leur trousse.
IMG_6777.jpgIl se tiendrait au centre de mon texte comme un miroir qui ne se contenterait pas de renvoyer mon image mais m'en proposerait une vision extrême, riche de tous les détails de sa vie et de la mienne mêlées et pourtant indiscutablement différentes, il serait donc un peu comme l'aleph selon Borges, c'est-à-dire une singularité, ou bien il posséderait le don de voyance si inquiétant, car rien ne nous assure que la charité le commande et l'ordonne, de l'abbé Donissan de Bernanos. Qui serait capable d'écrire un tel texte aurait aussi le pouvoir de guérir, et peut-être même de redonner vie à son père. Qui serait capable d'écrire un tel texte commanderait aux mots et donc au monde entier des choses.
Il faudrait pouvoir, pour parvenir à écrire un tel texte, faire preuve de la délicatesse extrême dont un W. G. Sebald témoigne lorsqu'il déplie, avec une patience d'anachorète, les vies minuscules de personnages dont nous ne savons plus s'ils ont vraiment existé, ou bien si c'est son art savant qui a réussi à déployer leurs pensées et leurs actes les plus anodins, comme un entomologiste défroisse les ailes de ses précieux spécimens, uniques à force d'avoir été étudiés pendant des années, contemplés et, d'une façon étrange et peut-être cruelle, aimés, l'un et l'autre, l'écrivain et l'entomologiste, ne cessant de tourner autour d'eux, personnages et insectes englobés dans une attention inaltérable, fascinée, s'approchant d'eux de plus en plus près puis, une fois qu'ils ont touché au but, après les avoir capturés, s'éloignant d'eux, en initiant le mouvement inverse de leur approche méticuleuse jusqu'à les diluer dans l'immensité, de la science ou du souvenir, de la beauté du monde aussi, la destinée la plus minuscule devenant dès lors un modèle de la condition humaine tout entière, le miroir où l'ordre parfait de l'insignifiante créature aux délicates irisations qu'un souffle altérerait reflète l'ordre de l'univers tout entier.
IMG_6775.jpgIl faudrait que je me plonge durant des mois entiers dans la collecte des anecdotes et témoignages familiaux, plus facilement dans les vieux cartons où sont remisées les photographies de la jeunesse de mon père, et même celles, plus rares, de son enfance difficile, lorsqu'il était l'aîné d'une famille nombreuse, lui qui ne sut rien de son propre père, pas même son nom, lui qui fut le soutien de sa mère et de ses nombreux demi-frères et demi-sœurs ayant fui, misérablement l'Espagne, traversant clandestinement la frontière avec la France, quittant un pays qui verserait très vite, quelques semaines plus tard à peine, dans le franquisme, mon père qui devint l'ennemi intime de son beau-père qui le battit comme plâtre et le fit travailler dès qu'il put, alors qu'il venait tout juste de sortir de l'enfance. Je me demande même s'il eut une enfance. Il apprit à recevoir les coups en tout cas puis, l'âge venu, à se défendre contre eux, contre la violence de cet homme qui ne lui était rien du tout. Toute sa vie mon père éprouva en tout cas beaucoup de gêne non seulement pour écrire mais aussi pour lire, car il n'eut pas le temps d'apprendre le français à l'école, langue dont son fils découvrirait l'extraordinaire littérature assez tard finalement, comme à regret de s'être détourné des images, comme si, sans le savoir, il rejouait le don de son père pour la peinture, puis décidait de le laisser choir et s'en débarrasser sans ne plus y penser, bien après en tout cas qu'il se soit plongé dans des livres d'illustrateurs de science-fiction comme Peter Elson, Tony Roberts, Tim White ou Chris Foss, ou bien qu'il ait parcouru les rues de Lyon pour apprendre à photographier, à une époque vieille de quelques années à peine où il fallait parfois attendre des semaines avant de connaître le résultat de ses essais.
Il faudrait être certain, surtout, d'écrire un vrai texte, un texte pour lui et pour lui seul, pas un texte pour vous ou même pour moi, un texte pour mon père, un texte qu'il ne lirait jamais bien sûr, parce que son esprit, pour lire, pour tenter de lire ai-je dit, devrait être débarrassé de toutes ces visions qui, à mesure qu'il s'enferme en lui-même, qu'il se referme sur lui-même, lui qui pourtant méritait déjà, au temps où il n'était pas malade, le nom de taiseux, semblent devenir ses uniques compagnons dont je ne sais rien, visages intimes, hideux ou beaux, de femmes ou d'hommes, qu'il me cachera jusqu'à la fin, emportant ces faces décharnées dans un silence qui n'est déjà plus de ce monde, dansant avec eux, luttant avec eux, parlant avec eux, les aimant ou les détestant, comment pourrais-je le savoir, puisqu'il y a, autour de lui, comme une espèce de cercle enchanté, où plus personne n'ose pénétrer, où seule la divine charité pourrait encore, du moins je me plais à le croire, se glisser discrètement.
IMG_6781.jpgIl faudrait que je puisse me consacrer à l'histoire de mon père, que je pourrais écrire en une seule ligne comme en plusieurs volumes, en imaginant que ces mots malhabiles, forcément impudiques et inquisiteurs et ratant pourtant, comme tous les autres, ce qu'ils tentent de dire, seraient capables, en me replongeant dans le passé et bien qu'étant condamnés à l'échec avant même d'avoir été écrits et moi-même certain aussi que je manquerais l'être de chair, de plus en plus fragile qui a besoin de l'attention que l'on accorde à un tout jeune enfant, de retrouver, avec mes souvenirs de lui, un peu de sa substance, de ce qu'il a été pour moi, de la rareté de ses mots, de la façon dont il a pourtant accompagné mon enfance, la protégeant à sa manière, par son silence, une ou deux fois physiquement même en n'hésitant pas à s'interposer entre son fils et celui qui le menaçait d'un couteau, la faisant germer, cette enfance, elle-même solitaire et taciturne, plongée dans les images bien davantage que dans les mots et les livres, qui ne viendraient que tardivement, me privant heureusement de l'évocation de ses souvenirs toujours un peu ridicules et teintés d'une nostalgie souvent feinte par lesquels des écrivains narrent leur découverte de la littérature, par la lecture des romans de Jules Verne ou des contes de Grimm ou d'Andersen.
Il faudrait que j'écrive non pas un seul mais plusieurs textes, puis que je les supprime les uns après les autres sans la moindre hésitation parce que, dans leur amélioration constante, version après version, dans leur lente et minutieuse érosion qui aurait poli chacun des mots utilisés avec soin, même réduits à de parfaits galets incapables de freiner le cours d'eau mais accentuant au contraire sa vitesse, ils seraient encore parfaitement incapables, ces mots dérisoires, seule monnaie de nos vies silencieuses et éphémères, de s'approcher de ce bloc de souffrance qu'est devenu mon père, lui aussi de plus en plus replié sur lui-même, se voûtant comme s'il voulait se rejoindre en quelque monstrueuse renaissance ou bien parodie de la plus jeune enfance, comme si, jour après jour, il devenait lui aussi un galet usé par le cours du temps, comme si, jour après jour, il se recroquevillait pour tenter de conserver quelques forces et un peu de raison.
IMG_6768.jpgIl faudrait que je me dépouille des mots, galets jamais assez polis, outils pesants et inutiles, piolets émoussés incapables d'entamer le flanc rocheux sur lequel je m'aventure, et que je m'approche le plus simplement possible de mon père, que je colle mon front contre son front, dans ce geste si ancien et humble que nous le retrouvons comme malgré nous toutes les fois que, sans un mot, nous voulons dire à une personne que nous l'aimons, et réussir peut-être à partager un peu de sa souffrance, qui parfois s'inscrit sur son visage qui alors se tétanise, comme si la souffrance était elle aussi un courant très profond venant agiter la surface calme des eaux, alors que dans son visage, mais déjà ailleurs que dans son visage, seul le regard semble implorer un geste, un mot peut-être, qui le sauveraient, et qui jamais ne viennent, qui ne peuvent pas venir, car, papa, je ne puis te porter sur mes épaules et fuir la ville en flamme des vieilles légendes ou, christophore sans beaucoup de foi, te permettre de toucher, enfin, à l'autre rive, où je te déposerais comme un de ces vieux galets doux et chauds comme une peau humaine que les enfants s'amusent à chercher sur les plages pour les lancer vers le large en les faisant rebondir le plus de fois possible.
Il faudrait que je puisse, ne serait-ce qu'une seule seconde, et qu'est-ce qu'une seconde dans une vie tout entière, faire mienne ta souffrance, papa, en détourner du moins le cours, pour qu'ainsi ton esprit cesse d'être envahi par les voix et les mauvais rêves qui te tourmentent, et que la tienne, claire, assurée, prononce quelques mots, même tout simples, qui me rappelleraient celui que tu as été et que tu n'as pas cessé d'être, malgré le masque grotesque par lequel la maladie défigure ton visage naguère encore magnifique, quelques mots qui me permettraient, en un mot, de te retrouver.
IMG_6779.jpgIl est vrai que tu n'as jamais beaucoup parlé, te contentant, souvent, pour accompagner ces leçons maladroites que les pères délivrent, sans jamais savoir à leur fils (ou bien, en ne le sachant que trop, et en évitant alors d'y penser), d'un geste, un doigt tendu vers le ciel par exemple, alors que la nuit tombait sur une journée torride du mois d'août, à Villeurbanne, et que des oiseaux ivres d'acrobaties criaient sans s'arrêter leur joie animale, innocente, ou bien d'un sourire et d'un regard perdu qui me donnait l'impression de me transpercer, pour voir, derrière mon visage, un autre visage dont je ne savais rien, petit garçon très solitaire que j'étais, avare moi aussi de paroles, construisant, mais dans le silence, pour moi seul et les personnages imaginaires dont je peuplais mes journées, des scènes guerrières où, comme tous les petits garçons, j'étais le héros célébré par tous, le chef mais surtout l'ami digne de confiance que d'autres hommes suivaient sans un mot, d'un seul hochement de tête, d'un seul regard dans lequel tenait toute leur féroce résolution de vivre.
J'ai tant de souvenirs de moments passés avec toi, que tu as peut-être oubliés, comme ces longues promenades, le dimanche matin au parc de la Tête d'Or, à Lyon, moi roulant le plus vite possible sur un vélo que tu m'avais acheté, ce qui te rappelait ta propre jeunesse de coureur cycliste assez doué, ne m'éloignant toutefois jamais jusqu'à la perdre de vue de cette longue silhouette qui dans mon esprit se tenait toujours très droite et que je revois dans mon souvenir marcher le long des allées du parc en croisant les mains derrière le dos, peut-être parce que ma mère m'a souvent parlé de son propre père, mon grand-père que je n'ai jamais connu, et qui marchait toujours de cette façon, les mains croisées dans le dos, un homme humble le père de ma mère, qui altos-hornos-vizcaya.jpgrelisait chaque année le Don Quichotte, qui mourut subitement d'on ne sait trop quoi, fatigue, maladie due à son travail dans la métallurgie (les Altos Hornos de Vizcaya, à Bilbao furent célèbres dans toute l'Espagne, mais je ne sais s'il y travailla directement ou ne fut qu'un artisan, et je revois encore, il y a maintenant bien des années, les cheminées rouillées crachant des panaches de fumée qui rougissaient au soleil couchant) ou, comme me l'a souvent dit ma mère, chagrin, moins d'un mois après que sa plus jeune fille, ma propre mère justement, l'enfant chéri de mon grand-père, se fût mariée avec toi qui, toujours, a témoigné pour lui, cet homme que tu ne connus que quelques mois mais que tu connus plus toutefois que ton propre père qui fut, aux dires de certains membres de la famille, marin, de beaucoup de respect et d'admiration, ton beau-père et père de ta femme qui fut peut-être, pour toi, la figure paternelle s'incarnant pleinement, dans la confiance et le respect, enfin, enfin, qui se concrétisa sous la forme d'un très fin et long visage, typique de Basques comme José Bergamín, se cristallisa donc dans la silhouette débonnaire d'un homme respirant la bonté, après tant d'années d'errance, à t'occuper de ta famille, sous le regard et les coups d'un beau-père qui te haïssait, et qui creva, abandonné de ses propres enfants et de sa femme, ta mère qui ne voulait plus entendre parler de lui depuis des années, comme un homme indigne, mauvais, un salopard dont il eût été scandaleux que la mort le préservât de la souffrance, de la violence et de la misère qu'il fit endurer aux siens.
Je ne sais rien de ces deux hommes, le père de ma mère et le tien, celui qui t'engendra et qui disparut de ta vie avant même que tu ne naisses, qui ne te donna pas même son nom, accaparé par une autre vie dit-on pudiquement, une autre femme, d'autres enfants sans doute, et je sais si peu de toi en fin de compte, quelques anecdotes racontées lorsque j'étais jeune par mes oncles et tantes, tes demi-frères, tes demi-sœurs ou par ta mère, que je détestais cordialement et dont certaines photos, très rares et abîmées, montrent la beauté qu'elle te donna puisqu'elle ne te donna pas grand-chose de plus elle non plus, quelques photographies où ton nom, notre nom est mal orthographié sur une réclame pour tes peintures, ton nom et le mien, celui qui ne fut même pas celui de ton père qui ne te le donna pas, nom systématiquement orthographié avec un c à place variable (soit après le premier s, soit à la place des deux, soit se dédoublant laidement), comme il le serait encore tant de fois tout au long de ma scolarité, d'autres clichés où tu fais le mariole, seul ou avec des amis de caserne, c'est finalement bien peu pour résumer une vie banale IMG_6776.jpgd'homme.
Les amateurs de rébus, les pêcheurs à la ligne raffolant de friture psychanalytique déduiront facilement, de ces quelques éléments de ma vie, de ta vie, différentes hypothèses interprétatives, et d'abord la raison essentielle pour laquelle je cherche inlassablement, dans l'art, dans la littérature avant tout, une figure, la figure, le nœud gordien (comme celui, énigmatique, qu'il s'agit de démêler dans Benito Cereno), la figure et le nœud de l'auteur, de la personne, donc de la paternité, de l'autorité et de la transmission, de la piété bien évidemment, notions devenues, sans exception, très fragiles à notre époque troublée, comme je l'ai dit ailleurs.
Les quelques ennemis dont je ne puis même pas m'honorer car, hélas pour moi, ils sont d'une médiocrité et d'une petitesse criantes, affirmeront ça et là, discrètement (ou bien nulle part, c'est-à-dire sur la Toile qui jamais ne s'endort, toute bruissante de vilenies, de beautés, de découvertes et de bassesses, de bonté et de haine grimaçante, de lâchetés innombrables et de courage, de leurs petites aigreurs et jalousies rampantes, de leur volonté de faire le mal à moindres frais, sans s'exposer) qu'il n'est de fait pas étonnant que, symboliquement du moins mais, si j'avais le pouvoir (lisons entre leurs lignes sales), bien réellement, je tue, l'un après l'autre, les faux pères que n'ont pourtant jamais été pour moi un Bloy ou un Bernanos, et que dire d'un Dantec, un Muray, un Millet, un Camus et quelques autres encore sur lesquels j'aurais projeté ma rage, ma folie, mon envie, auxquels j'aurais adressé, allez savoir, de muettes supplications qu'ils n'auraient pas entendues ou qu'ils auraient bien fait de ne pas entendre, comme un fils aimant peut en une seconde basculer dans la haine et la violence, et détester voire frapper celles et ceux qui sont de son sang. Aucun de ces hommes, très grands écrivains pour deux d'entre eux, n'est de mon sang bien sûr, et je ne me reconnais à l'égard du quadrille contemporain pas la plus petite dette, alors même que le talent des membres qui compose ce dernier est pour le moins grandement variable, allant du romancier brouillon sans réelle écriture capable de fulgurances comme d'âneries jusqu'au collectionneur solipsiste de laideurs stylistiques causes et conséquences du Grand Remplacement, en passant par le demi-solde de guerres parfaitement imaginaires et raciste non moins parfaitement ordinaire.
Car enfin, s'il est vrai que toute paternité, comme toute filiation, sont symboliques et invisibles avant que d'être réelles, charnelles, comme les textes, parfois admirables, d'un Léon Bloy ou d'un Pierre Legendre ne cessent de nous le répéter de différentes façons, je dois bien être, à ma façon toute modeste bien sûr, le fils indigne auquel tout sera pardonné pourvu qu'il revienne à la maison, et tout autant, pour d'autres bien sûr, le modèle dont il faut ou faudra à n'importe quel prix se débarrasser.
IMG_6780.jpgIl est non moins clair que le court texte, pourtant avare de détails, que je viens d'écrire sur toi, papa, peut en partie expliquer le monologue de Youssouf Fofana meurtrier d'Ilan Halimi, monologue que je repris et modifiai pour l'intégrer à mon Judas, le traître et le meurtrier confondus en somme, Youssouf et Judas, traître à la France et traître au Verbe, meurtriers du Juif l'un et l'autre, ne cessant en fin de compte jamais de s'adresser, l'un et l'autre aussi, à un Père qui reste obstinément muet ou bien au contraire qui jamais n'a cessé de leur parler mais qu'ils ont, eux, refusé d'écouter, se claquemurant dans la haine ou le désespoir, comme s'ils ne pouvaient, une fois pour toutes, admettre que, loin d'être un obstacle et un ennemi, le père est l'icône du fils, le fils est l'icône du père, l'un et l'autre marchant sur une même route désolée comme celle de Cormac McCarthy, l'un et l'autre contraints d'inventer sans cesse les gestes insignifiants et profonds d'une humanité, d'une fraternité qu'il s'agit, encore et encore, de refaire naître, avant qu'elle ne s'enfonce dans une nuit définitive, papa.

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Ajout du mardi 4 février 2014.
Une traduction en italien de ce texte est désormais disponible, due à Gabriella Rouf que je remercie, sur le site de la revue Il Covile dirigée par Stefano Borselli (par ailleurs traducteur de l'un de mes articles sur La Route de Cormac McCarthy).