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01/11/2014

La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda

Photographie (détail) de Christophe Macquet.

Je dédie cette note à Marien Defalvard.

1381660000.JPGMonstres romanesques.





IMG_8914.JPGLa Connaissance de la douleur a paru en 1963 chez Einaudi et a été traduit en français en 1974, et de façon tout à fait remarquable, par Louis Bonalumi et François Wahl, qui du reste propose une intéressante lecture de ce roman en postface de l'édition du Seuil (1). Ce roman aussi magnifique que complexe et difficile, sobrescrito, surécrit comme eût dit Borges, puisant à une multitude de sources évidentes (comme Les Fiancées de Manzoni, Platon, la littérature latine, Dante) ou beaucoup plus discrètes (Joyce et, via ce dernier, Sterne), a en fait été rédigé entre 1938 et 1941, juste après que Carlo Emilio Gadda, en 1936, procède à la vente de la villa dans laquelle il vivait avec sa mère, décédée cette même année. Ce roman pourrait, à bien des égards, être compris comme une étrange cristallisation de haine, et la volonté, une fois le Mal emprisonné dans un réseau de mots, de l'observer et, qui sait, de tenter d'en comprendre la structure et peut-être même, folle espérance, en atténuer quelque peu l'absolue noirceur : «Une douleur sans espoir s'empara de l'âme du fils : la douceur lasse de septembre lui parut irréelle, une image fuyante des choses impossibles ou perdues. Il eût voulu s'agenouiller et dire : «Pardonne-moi, pardonne-moi ! Maman, c'est moi !» Il dit : Si je te trouve encore une fois dans le bran aux cochons, je vous égorge tous, eux et toi avec» (p. 223). Tâche impossible bien sûr, qui pourtant est toujours celle, ne peut toujours qu'être celle des plus grands romanciers.
Il est parfaitement impossible de résumer en quelques lignes ce roman. Disons sobrement, paresseusement, que Carlo Emilio Gadda évoque Gonzalo Pirobutirro d'Eltino vivant au Maradagàl, état limitrophe, gargantuesque et grotesque, puant des fragrances de la spécialité fromagère locale, le croconsuelo, du Parapagàl. Quoi qu'il en soit, la très riche étoffe intertextuelle de ce livre me fait penser au remarquable Sous le volcan de Malcolm Lowry : un monde non seulement viable mais vivant, autonome, un royaume de mots tour à tout rêve et cauchemar, la marque des plus grands romans. Lire de tels livres, c'est ne pas seulement se contenter de les lire, mais en lire d'autres, lire tous les livres à vrai dire, tant la nappe phréatique à laquelle ils puisent leur eau trouble, charriant des choses sans nom, semble elle-même s'alimenter à quelque océan primordial et inviolé, caché sous des kilomètres de roche et dont nous ne savons rien, dont nous ignorons les caractéristiques et ne possédons même pas de preuve directe si ce n'est, de temps à autre et comme au moyen d'un carottage sommaire et partial, quelques échantillons troubles remontés à la surface nous indiquant l'évidence exaltante de secrets à jamais hors de notre portée.
Il est ainsi logique que notre explorateur prenne des risques, en s'enfonçant de telle façon dans les différentes strates géologiques du langage, risques que semble atténuer l'un de ses traducteurs en se contentant d'évoquer un «malaise du discours» (p. 259) que l'on dirait tiré de Michelstaedter, de Mauthner ou de Hofmannsthal, puisque «les étymologies débouchent sur la cacophonie, les énumérations et métonymies sur l'incohérence, les sommations et la métaphose même du nœud sur un constat de désagrégation. L'écriture est projet de nommer les rapports et échec à ce qu'ils ordonnent. Impasse métaphysico-poétique qui, précise François Wahl, donne sa clé à la page difficile qui ouvre le chapitre 3 de la IIe partie» (p. 262) mais aussi à d'autres grandes (et tout aussi difficiles) pages, comme par exemple la longue diatribe du fils contre les pronoms personnels assimilés à des «poux de la pensée» (2), singulièrement le premier d'entre eux, le je (cf. pp. 94 et sq.), le plus nocif, le plus détestable, celui duquel la longue théorie de toutes les erreurs découle comme un filet d'eau putride d'une canalisation crevée, celui, au contraire saint ou presque, de la mère, forclos par la mort (cf. p. 246).
Car, si l'on ne saurait rien pouvoir prétendre de soi-même, que pourrions-nous dire du monde qui nous entoure et porte ? : «Le seul fait que nous continuions de proclamer : moi, toi : avec nos bouches malapprises : notre avarice de constipés promis à la putréfaction : moi, toi : ce seul fait : moi, toi : dénonce la bassesse de la dialectique commune et témoigne de notre impuissance à prédiquer quoi que ce soit : vu que nous ignorons : le sujet de toute possible proposition» (p. 94).
Ce sont tout de même les pronoms qui nous permettent de comprendre et même saisir le monde, puisqu'ils nous définissent comme sujet de la perception et même, dans une perspective phénoménologique que le roman de Gadda illustre plus d'une fois, comme centre de toute perception : si la Terre ne se meut pas, selon le propos paradoxal de Husserl, le moi pas davantage, pourrait-on dire. D'un jeune enfant, il est ainsi écrit : «Il haletait légèrement, comme ces locomotives qui continuent de souffler après l'arrêt, et nonobstant un cercle de ministres. C'était un enfant sain, au thorax couleur café, environ douze ans; les yeux vides de tout critère : le monde entier devait être pour lui une sorte de poire verte où ne pouvoir planter les crocs. Cette âme dépourvue de syllabes n'en témoignait pas moins de ce qu'est l'anamnèse. Il se taisait en regardant, très droit, immobile : avec ses jambes» (p. 86). On se demande à quoi cet étrange avec, et si cet enfant monstrueux appréhende le monde avec ses jambes plus qu'avec son regard ou son intelligence, comme le jeune Thomas Sutpen appréhendait le monde, en voyait la supérieure indifférence à son propre rêve de grandeur, au moyen d'une humiliation passée mais jamais éteinte, sans cesse rejouée comme une plaie gardée ouverte par du sel, lui servant d'organe cérébral dévoyé.
L'enfant apparemment dépourvu de tout langage autre que celui de son corps qui, en somme, s'exprime sans mots, ne sait rien de lui et, cause ou conséquence, ne sait rien du monde qui l'entoure. Il est, et cette innocence est, en elle-même, cauchemardesque. L'enfant, dans ce roman terrifiant qu'est La Connaissance de la douleur, n'est absolument pas le plus digne représentant, avec la bête elle aussi chassée de l’Éden, de l'innocence : c'est bien davantage la statue de douleur, le môle de malédiction autour duquel tourne toute la création, passé, présent et futur compris, et dont la haine inouïe n'oublie personne, rien, ni sa mère ni lui-même : «Il jetterait de l'encre et maudirait à tout bout de champ la villa, sans oublier les meubles, les chandeliers, et la mémoire du père qui l'avait construite; couronnant d'obscènes vitupérations tous les pères et mères qui l'avaient précédé dans la série, remontant, remontant toujours plus haut, jusqu'à l'auteur d'Adam» (p. 156). Le désespoir, la haine du fils, de la foule par exemple alors qu'il est, lui, l'unique, «l'Un» (p. 211), ne connaissent aucune limite : «Il avait maudit, remaudit, tous leurs parents, ceux compris qui jamais n'avaient existé au regard de la loi, de crainte d'en omettre aucun, ou aucune. Non : le désespoir de son fils, parfois, ignorait toute mesure» (p. 159).
C'est ainsi que l'enfant connaît non seulement la douleur mais, comme Satan, la haine qui ne doit préserver aucun îlot de pureté, encore moins le havre que représente la mère, elle aussi dépourvue de mots, non parce qu'elle ne les connaît pas, mais parce que, au contraire, elle ne les connaît que trop, elle les a tous lus et prononcés : «Elle avait tant appris, lu tant de livres ! Sous une petite lampe à huile, son Shakespeare : dont elle redisait encore quelques vers, comme d'une stèle brisée se dispersent d'oublieuses syllabes, qui furent clarté de savoir et ne sont plus qu'horreur de la nuit» (pp. 152-3). Échec du langage, mis en scène dans un roman éblouissant de virtuosité et d'audace (3), le paradoxe n'est qu'apparent, puisque ce sont toujours les écrivains qui descendent le plus profond dans les caves de la parole qui sont capables de déceler, au très loin de leur regard habitué aux ténèbres plus qu'à la lumière, les faibles clartés du jour, le regard envahi par le doute, la nuit, l'obscurité, qui sait quoi encore, qu'ils ont regardés dans le silence et la peur, exorcisant la malédiction au moyen de mots que, sous terre, ils n'osaient prononcer même mentalement, dont ils avaient oublié le goût et la douce fraîcheur.
C'est donc au plus profond, à l'intime recès que le langage noue avec le monde, que descend Carlo Emilio Gadda, parce que tout roman monstrueux ne peut vouloir que se plonger dans le brouhaha primordial, et comprendre, en contemplant, effaré, le chaos initial, d'où il vient et vers quoi il va, ne cesse d'aller. Ainsi, le fils dont Gadda nous conte l'histoire, peu importe qu'il s'appelle Gonzalo, puisque son destin est d'être un accusateur, et de provoquer, du moins en partie, le désespoir de sa propre mère dont nous suivons la bouleversante errance sur sa propre terre, dans sa propre maison devenue autre, étrangère, hostile, séparée de son propre fils qui n'aime rien ni personne. La haine des mots, des individus, du langage, est une haine du monde mais d'abord, peut-être, de la descendance (4), de la piété, du père bien sûr, et de la mère aussi, de la mémoire qui fonde tout, et d'abord la culture, ce lent mouvement d'ellipses revenant dans leur sillon pour s'élancer vers de nouvelles orbes : «Maintenant, celui-là était le fils : le seul. Il parcourait les routes desséchées, longeant la fuite des ormes, marchant en direction du soir, retombée la poussière, vers les trains. Son fils premier-né. Il avait fallu la tempête – fléau de cieux sibillants sur les génitures courbées de la terre –, il avait fallu la terreur pour trancher ainsi entre elle et la vérité, pour disjoindre l'assurance que la mémoire fonde. Son fils : Gonzalo. A Gonzalo, mais non, n'avaient point été rendus les funèbres honneurs des ombres; la mère frissonna d'horreur à ce rappel : assez, assez, les nénies des obsèques inanes, les pleurs abjects, les quérimonies : pour lui, la cire n'avait pas fondu entre les piliers d'un vaisseau glacial, sous les arches des siècles de ténèbres. Lorsque le chant de l'abîme, parmi les cierges, appelle les sacrifiés à descendre – à descendre – dans le faste vermineux de l'éternité» (p. 145).
Haine de la génération, de la vie toute simple (cf. p. 129), consomption du langage lui-même réduit à des mots mille fois ressassés» (p. 188) que l'on n'entend plus et qui vous empêchent, donc, de bien voir la réalité qu'ils désignent, autant de thématiques plusieurs fois répétées dans le roman crépusculaire de Gadda, à moins qu'il ne s'agisse, aussi, d'une fin de règne inévitable, d'un épuisement ontologique de l'Occident qui n'en finit pourtant pas de faire germer la parole du poète, magnifiquement évoqué dans ces lignes : «Ah, le long chemin des générations, la lumière – déclinante, déclinante – opaque – d'un devenir inchangé. Et pourtant : au long des jours, des âmes, le labeur têtu d'espérance. Et la foi, abstraite, et l'opiniâtre charité. Dans chaque entreprise une image – sindon, emblème, bannière au vent... La lumière : la lumière déclinait. Et la geste appelait à elle, entraînait, entraînait ses preux blasonnés : qu'elle lançait vers l'horizon du fugitif Occident. Et le souffle des générations se faisait douloureux, de semine in semen, d'armes en armes. Jusqu'à ce rivage inouï» (pp. 52-3). Nous ne savons rien de ce rivage qui, sans doute, ironiquement, est celui du village pittoresque que Gadda évoque dans sa peinture la plus grotesque mais je ne doute pas que, sous la moquerie, la nostalgie soit bien réelle pour cette haute lumière qui n'a pas toujours décliné.
Carlo Emilio Gadda nous offre la vision, saisissante, de ce que Kierkegaard a magistralement analysé comme étant l'hermétisme démoniaque, une catégorie que j'ai appliquée à la lecture de Monsieur Ouine de Georges Bernanos. Ainsi, de la mère : «Sa pensée ne connaissait plus de : pourquoi : d'avoir oublié, à l'extrême de l'offense, qu'implorer demeure possible, ou l'amour : qu'il y a la charité, autrui : elle n'avait plus de souvenir : l'antique secours des siens s'était perdu, au loin» (p. 142).
Le fils semble avoir contaminé la mère, comme Monsieur Ouine contamine tous ceux qui l'approchent et même, dirait-on, le paysage cauchemardesque de la paroisse de Fenouille. Le fils, comme Monsieur Ouine, est peut-être même un meurtrier, mais nous ne le savons pas, ici parce que Bernanos creuse son roman apocalyptique de tunnels qui fragilisent la structure de ce dernier, là parce que le roman de Gadda est inachevé : c'est en effet en 1970 que Gadda ajoute à son livre les deux derniers chapitres, apparemment pas relus et, pour le tout dernier d'entre eux, incomplet. Qui a tué le valet des Malicorne ? Qui a tué la mère ? Dans l'absence de réponse est figurée la béance ontologique qu'il s'agit, difficilement, aporétiquement, de signifier.
Ainsi, l'absence de piété est rattachée à un Mal surnaturel, sans cause ni, ici du moins, sans remède : «La pauvre mère avait compris peu à peu. A présent, elle voyait le noir de cette âme. Peu à peu : avoir dû lutter longtemps contre la joie, et l'entêtement, en elle, de l'espérance : avant de se résigner à comprendre. Un sentiment sans piété, on eût dit une rancœur profonde, venue de loin infiniment, étaient allés en s'amplifiant dans l'âme du petit» (p. 161). Nous ne savons rien de l'événement qui a produit ce bouleversement dans le cœur et l'esprit du fils car enfin, sauf à le considérer réellement (et pas seulement in abstracto, théologiquement) mauvais dès sa naissance même, quelque chose a bel et bien dû se produire chez l'enfant : «Le fils semblait avoir oublié, au-delà même de leur image, le déchirement de ces années, et sa jeunesse réduite en cendres. Sa rancune venait d'un loin plus sinistre, comme s'il y eût eu entre sa mère et lui quelque chose d'irréparable, de plus atroce que toute guerre : que toute épouvantable mort» (p. 163).
Ce mal du fils est d'origine incernable, sui generis comme la conception, on le devine implacable, qu'a ce dernier de la loi (cf. p. 111). Ainsi, même s'il n'écrit jamais les mots Dieu ou diable autrement que de façon purement anecdotique (cf. p. 195), Gadda ne cesse de tourner, comme une phalène autour d'une ampoule aveuglante, autour d'un môle de noirceur et de ténèbres inexpiables, bloc ultra-dense, de densité infinie peut-être, qui ne parvient toutefois pas à le dévorer (5). Car c'est le Mal satanique, sans remède, irrémédiable, «déchirement sans aveu», écrit Gadda, superbe oxymoron qui une fois de plus fait songer aux analyses de Kierkegaard (6), qui est très clairement indiqué dans ces lignes : «C'était le mal obscur dont les histoires, les lois, l'enseignement universel des grandes chaires persistent à ignorer et la cause et les modes : qu'on porte en soi tout au long de l'effritement foudroyé d'une vie, plus pesant chaque jour, sans remède» (p. 161), dans celles-ci encore, parfaitement claires : «Quoiqu'il nous incombe de porter le plus sévère jugement sur l'aberrante violence d'aquel perdido, tenenomos todavía que abrir el ánimo al residuo de una duda; y este sobrante caritativo es en el concepto y quizás en la inquietud que un mal tan profundo tuviese en alguna parte su origen, aún recóndito y obscuro : qu'il y eût une raison, une cause, ou plusieurs raisons, plusieurs causes, peut-être inconnues des humains, irréparables, pour que l'âme de l'hidalgo se révélât, comme elle était, privée de joie» (p. 190).
C'est encore un état de damnation qui est celui de l'hidalgo, comme le surnomme plusieurs fois Gadda, Gonzalo en étant venu «à se nier lui-même. A convoquer devant soi les motifs et la connaissance et la vérité de la douleur, plus rien ne restait, du possible. Sous ces violences répétées, tout s'épuisait. Ne demeurait sauf que le sarcasme, des formes et des apparences : tel un masque tragique sur une métope de théâtre» (p. 180).
Et c'est donc dans la nuit sans espoir que s'enfonce celui qui, sans doute, a tué sa propre mère : «Une demi-heure plus tard, le train siffla en roulant sur les tourbières : comme sur un monde sourd, perdu, que déjà lèchent des langues de ténèbres» (p. 224), alors que c'est l'aube qui semble saluer la mère morte ou presque, aux toutes dernières lignes du roman dont nous ne saurons jamais si Gadda a ainsi voulu le conclure : «Aux fentes des persiennes, l'aube, déjà. Le coq, soudain, al fit éclore des monts lointains, ignare et péremptoire, comme toujours : il l'invitait à venir, pour dresse inventaire des mûriers, dans la solitude des champs réapparus» (p. 247).

Notes
(1) C'est à bon droit que François Wahl peut ainsi écrire que «le texte de Gadda fait reposer sur la pointe brute du fait une pyramide de culture» et que son livre, «c'est l'événement relevé par les strates entrecroisées du discours», pp. 254-5 de La Connaissance de la douleur (Seuil, 1974). Sauf mention, toutes les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.
(2) «Les pronoms sont les poux de la pensée. Quand la pensée a des poux, elle se gratte, comme tous le pouilleux : et sous les ongles, alors, on le retrouve : les pronoms : les pronoms personnels» (p. 93).
(3) Tant de phrases, d'images et de métaphores pourraient être citées, qui entremêlent savamment le monde entier des choses qui s'offre au poète et le monde entier des mots ! Ainsi : «Douceur légère. Avec, haut dans le ciel, un saphir d'océan : tel que l'avaient contemplé, bouleversés, l'Alvise et Antonietto di Noli, doublant des caps à la réalité sans nom : droit sur le songe, soudain par, des archipels» (pp. 148-9). Ou celle-ci, fulgurante : «Par le plus épais, sans doute aussi, du lierre, là, où se balançait un corymbe, Puck peut-être : ou un lézard ver-foudre, à méditer un zigzag» (p. 216).
(4) «Qu'importe : ils descendaient comme coulée d'huile vers une mise à flots pavoisée, lancés pour finir en plein sottisier avec tout ce qu'il y a faut d'honneurs et chrêmes : la carène ensuiffée de balourdise. Plus ils étaient niais, plus la glissade leur filait, en sous-cul, heureuse, unie : ils descendaient, ils descendaient, du croconsuelo vert du Monte Viejo à la tuméfaction flotteuse de l'avenida, fanons au grand complet» (p. 167).
(5) Gadda évoque ainsi «la désespérante ellipse de la douleur» (p. 140).
(6) Le thème de l'hermétisme démoniaque pourrait à lui seul constituer une lecture du roman de Gadda : «C'était la nuit, le soir peut-être : mais un soir effrayant, définitif, où latitude n'était plus donnée de reconstituer le temps des actes possibles, ni d'effacer le désespoir : ou le remords; ni d'implorer pardon de rien : de rien. Les années étaient achevées. Où l'on pourrait aimer sa mère : lui faire don de tendresse : l'aider... Tout telos, toute contingence s'étaient pétrifiés dans le noir. Les âmes étaient loin, comme débris d'un monde; perdues pour l'amour : dans la nuit : perdues : alourdies de silence, conscientes d'une antique nôtre dérision : exilées de nous-mêmes, impitoyablement, dans le désespoir de la nuit» (p. 89). Il n'est bien évidemment pas certain que Gadda ne s'amuse, dans ce passage, avec les codes du roman gothique, mais enfin, nous ne pouvons que constater que la description même de cette situation enfermante, infernale puisque l'Enfer enferme, semble accentuer, par le jeu de la ponctuation, une espèce de concaténation purement froide et logique de laquelle il est parfaitement impossible de s'échapper.