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31/07/2015

Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes de László Földényi

Photographie (détail) de Juan Asensio.

11782324_927430513964818_6003212230498903416_o.jpgJ'ai lu pour la première fois ce court texte en 2009. J'ai cru alors bon de le rapprocher de mon Maudit soit Andreas Werckmeister ! pour au moins trois raisons que je rappelle dans ma note.
Venant de le relire, j'ai été frappé par le fait que, parmi la poignée d'excellents auteurs que cite László Földényi (Donoso Cortès, Carl Schmitt, Sören Kierkegaard, Walter Benjamin, Dante, Ossip Mandelstam et, bien évidemment, Hegel) ne figure point Joseph Conrad, tant il me semble que la figure de Kurtz hante ces pages.
Kurtz, pur produit de l'intelligentsia européenne la plus accomplie qui, au milieu des ténèbres de l'Afrique noire, rejette la raison sur laquelle on avait fondé de si grandioses espérances, sur laquelle lui-même avait bâti de magnifiques empires enfonçant leurs racines au travers de monceaux d'ivoire. Kurtz parie encore sur cette raison devenue folle pour, en prétendant éradiquer la sauvagerie, mettre en branle une sauvagerie plus terrifiante encore, la sauvagerie de l'extermination rationalisée, la sauvagerie de la colonisation de l'Afrique, la sauvagerie des camps soviétiques, nazis, cambodgiens, l'horreur rationalisée, grise, terne et non plus flamboyante. Kurtz s'inscrit admirablement dans le programme évoqué par l'auteur, lorsqu'il parle des colons européens en Afrique : «En fin de compte, ils soumettaient par les armes et par l'esprit ce qui se révélait inexpugnable et insaisissable» (p. 36, l'auteur souligne). Kurtz est le fantôme qui hante les pages de ce petit texte de László Földényi, et nous ne voyons plus que lui, nous ne croyons plus entendre autre chose que sa voix, «L'horreur, l'horreur !», curieux retournement, si l'on se souvient que Conrad n'a jamais beaucoup goûté les romans de Dostoïevski, qu'il jugeait bien trop sombres et torturés, bref, russes.
IMG_6720.JPGL'Afrique, comme la Sibérie, est sortie de l'Histoire. Ce n'est pas Nicolas Sarkozy qui l'affirme enfin, son nègre littéraire, mais, bien avant ce dernier et avec une outrecuidance qui, selon László Földényi, est inséparable d'une peur inavouable, panique, le génial Hegel, que Dostoïevski est censé avoir lu, selon l'auteur, pendant sa relégation, pour parler pudiquement, loin de Moscou : «Au fond du violent rejet de l'Afrique et de la Sibérie est tapi le désir secret de tuer Dieu» (p. 36), écrit ainsi l'auteur, pour qui Dieu peut être assimilé «à l'infini et à l'incommensurable» (p. 37) et Hegel, je l'ai dit, à un peureux qui se donne de coupables frissons, des frissons de petit-bourgeois européen : «Si on parcourt les pages consacrées à l'Afrique (1), on voit d'une part des Noirs condamnés à l'extermination et à l'anéantissement, d'autre part un homme blanc à l'âme estropiée qui a constamment peur. Il a peur de l'or massif aveuglant, de l'enfant, de la nuit, il a peur des morts, il a peur des héros noirs qui se tuent eux-mêmes quand ils sont blessés, il a peur des femmes qui sont capables de tuer comme la Penthésilée de Kleist qui combattait les éléphants d'Afrique, il a peur des bourreaux assis à côté des rois nègres, il a peur de ces êtres imprévisibles qui naissent et meurent comme lui, mais qui choisissent une manière radicalement différente de supporter la vie, il a peur de ceux dont l'audace est infinie et qui sont capables de consumer leur vie avec passion» (id.), il a peur, ce philosophe qui a fait pleurer Dostoïevski, de sa propre ombre, qu'il dilue commodément dans l'éternel devenir et redevenir de l'Esprit qui noie tout, le Bien et le Mal, l'horreur et la bonté.
En bref, Hegel a peur d'une seule chose qui subsume selon l'auteur toutes les autres choses qui l'effraient tant : la liberté, que Dostoïevski redécouvrira paradoxalement lorsqu'il sera envoyé «comme simple soldat à Semipalatinsk, dans le sud de la Sibérie» (p. 15) après ces quatre années de bagne : «Dostoïevski ne contestait pas un seul instant que la Sibérie fût l’enfer même – avec toutes les horreurs que cela implique. En dépit de cela, il bénissait le sort d’avoir été déporté en Sibérie. Il en souffrait, mais en même temps il ressentait comme un salut le fait de pouvoir sortir de l’histoire et de sa terne rationalité. Il devait d’abord tomber très bas pour rebondir plus haut que son état ordinaire» (p. 46).
C'est cette liberté, considérée comme le «poids de l'existence» de l'individu, qui lui permet de tomber ou même de s'échapper, soyons optimistes, «hors de l'histoire» (p. 19). L'homme libre n'a pas peur, Hegel, oui, mais je ne sais si, même avec une bonne dose d'ironie ou en pariant sur les voies secrètes de quelque refoulement (2), nous pouvons suivre l'auteur lorsqu'il affirme qu'au fond du cœur de Hegel, se soit tapi le désir de se dire, dans un cri de rage et de libération, «comme le feraient Rimbaud ou Genet : je suis un nègre» (p. 34). Rimbaud quitte l'Europe aux vieux parapets sans l'ombre d'un regret, et peut-être pourrions-nous à cet égard rapprocher le génial marcheur aux semelles de vent du romancier russe vouant le vieux continent aux gémonies : «Par contre l'Europe, il la voyait comme un enfer, parce que le refoulement que la civilisation s'était imposé était infernal : c'était le refoulement de la sainteté, de la souffrance, de la mort, de l'attente du salut» (p. 47), l'homme européen sombrant dans «un oubli de soi qui paraît définitif à cause de la technique» comme le montre, toujours selon l'auteur, Stalker de Tarkovksi (id.).
Dostoïevski pleure parce que Hegel annihile son existence, se moque de sa souffrance, nie sa liberté et, procédant à cette rationalisation extrême, inconséquente et, au vu de ce que le XXe nous a enseigné, criminelle, n'en finit pas de tenter de se débarrasser de Dieu : «On dirait que nous n'approchons pas de la fin du millénaire, mais d'un terrifiant Jugement dernier, d'une apocalypse qui ne sera pas suivie d'apocatastase. Et c'est le signe que Dieu s'est définitivement détourné de nous. Nous le ressentons tous. l'homme n'a jamais eu un tel sentiment d'autosatisfaction – il est comme un enfant irresponsable laissé à lui-même qui a enfin le droit de tout faire, mais qui, le soir venu, ne sait que faire de sa liberté et n'éprouve plus que peur et angoisse» (pp. 48-9).
Qui s'étonnera, alors, que ce romancier surpuissant, l'un des plus grands assurément, soit un extraordinaire puisatier, se soit enfoncé comme bien peu d'autres (Shakespeare, Faulkner, Melville, Bernanos) dans les derniers recès de l'âme humaine orpheline de Dieu, crevant sous la chape de l'esclavage qui, au nom de la rationalité demeurant l'impensé de Hegel (3) et ayant conforté «l'approche sécularisatrice de l'histoire», a privé «l'homme de toute transcendance» (p. 44) ? : «Les désirs, les instincts, les peurs, les angoisses, les refoulements, les reniements : voilà au-dessus de quoi la rationalité de l’histoire essaie de s’élever, pareille à la reproduction romaine d’une statue grecque, apprivoisée, polie à blanc» (p. 27, l'auteur souligne).
N'oublions pas de signaler que la rationalité a aussi occulté la souffrance, part intrinsèque de la liberté, en vertu de l'axiome que pose l'auteur : «L'histoire ne révèle sa propre essence qu'à ceux qu'elle a au préalable exclus d'elle-même» (p. 20, l'auteur souligne) car, en effet : «Dostoïevski n'a pas eu besoin d'une décennie de réflexion. Il savait par expérience qu'aucune époque n'avait clamé aussi haut son rejet de la souffrance que celle qui puisait sa culture dans les Lumières – toutefois, elle n'avait pas fait disparaître la souffrance, mais seulement caché le fait qu'elle-même s'y enracinait» (id.). Cette souffrance est la matière brute que Dostoïevski a travaillée, non pour la dissoudre dans le tout-venant de la rationalité consumériste (en vies, en passions, en actes de bravoure), mais pour la lancer à la face de la Terre. C'est du moins l'affirmation de l'auteur, pour lequel les Souvenirs de la maison des morts est «la bible de la révolte. Sa cohérence lui vient de la souffrance et des pleurs, et non de la dialectique qui prétend tout expliquer; l'espoir et la foi dans le miracle qui en émanent sont d'autant plus grands que le désespoir est profond» (p. 22).
Dostoïevski a fini par revenir du bagne et de Sibérie, retrouvant, comme le Charles Marlow retour des ténèbres où il a entrevu l'horreur de l'enfer européen confronté à la sauvagerie primordiale, un monde gris, étouffant sous les faux-semblants et affligé par la petitesse : «La technique est le véritable vainqueur du XXe siècle. Le moyen «athée», c’est-à-dire terrestre, est devenu une «fin divine», une transcendance exclusive : elle a aliéné l’homme de lui-même. Elle l’a vaincu avec une telle ruse qu’elle lui a donné l’illusion de se croire vainqueur en dépit de sa condition d’esclave. Le prix en est qu’il a oublié l’essence cosmique de son propre être. Et le véritable enfer, l’enfer gris, c’est cet oubli et non l’hypertrophie démoniaque de la technique, laquelle n’est qu’une conséquence, le résultat de la blessure tragique de l’esprit humain» (pp. 51-2).
L'un et l'autre, le personnage de fiction inventé par Joseph Conrad et l'immense romancier russe, ont compris que l'Enfer n'avait pas besoin de flammes car, désormais, il désignait le lieu planétaire d'une condition où «l'intégrité de l’Être, le Tout cosmique se réduit à un monde que la technique peut manipuler» (p. 52).
Mais ce monde est fragile, lui qui semble au contraire aussi dur que la porte de fer d'un cachot hermétique, et ne sont-ce d'ailleurs pas Dostoïevski (et Nietzsche, ajoute l'auteur) qui ont dévoilé «que ce qu'on appelle histoire est essentiellement une construction, un mécanisme d'autoprotection, des œillères» (p. 39) ? Tout s'effondre alors, poursuit Laszlo F. Földényi, «la rationalité comme la confiance en la vérité des sciences, et il n'y a rien pour prendre la place du dieu exilé».

Notes
(1) «C’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit», Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire (trad. Jean Gibelin revue par Jean Gilson, Vrin, 1987, p. 79), in Laszlo F. Földényi, Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes (traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, coll. Un endroit où aller, 2008), p. 35.
(2) «[L]e nécessaire et l’impossible sont contigus, tout comme le naturel et le surnaturel, le légal et l’arbitraire, le politique et le théologique. Or ce qui se trouve au-delà des frontières s’insinue à travers celles-ci. On ne peut exclure que ce qui nous a touchés de l’intérieur» (p. 19).
(3) Laszlo F. Földényi a raison de rappeler que Kierkegaard, dans son célèbre Crainte et tremblement, avait affirmé de la rationalité qu'elle était «une chimère qui, chez Hegel, doit tout expliquer, et qui est en même temps la seule chose qu'il n'a jamais essayé d'expliquer» (p. 44).