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« Au-delà de l'effondrement, 58 : La Vérité avant-dernière de Philip K. Dick | Page d'accueil | Sur la fin de Brutus, par Laurent Jézéquel »

02/10/2015

Les Grandes Espérances de Charles Dickens : la contrariété de devenir un homme, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Thomas Mukoya (Reuters).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.»
Paul Éluard.

«Car si nous sommes convaincus par mon discours, nous croirons que l’âme est immortelle et qu’elle est capable d’affronter tous les maux, capable aussi d’accueillir tous les biens, et nous nous attacherons toujours au chemin qui monte là-haut, et nous nous appliquerons à mettre en œuvre la justice de toutes les manières avec le secours de la raison. Ainsi, nous serons des amis pour nous-mêmes et aussi pour les dieux, durant notre séjour terrestre autant qu’après, lorsque le temps sera venu de récolter les trophées de la justice, à l’instar de ces athlètes victorieux qui défilent au stade. C’est ainsi que durant cette vie et au cours de ce voyage de mille ans que nous avons décrit, nous trouverons bonheur et succès dans notre vie.»
Platon, La République.


Un pauvre enfant du Kent

Si l’on considère la littérature de Charles Dickens d’un point de vue général, on dira que son œuvre romanesque est en grande partie préoccupée par la question des enfants auxquels la société demande plus qu’ils ne peuvent. Comment se faire une place dans le monde si celui-ci exige un vice que l’enfance est incapable de se formuler ? Que peut-on espérer du monde et des autres si l’on refuse de pactiser avec la dépravation morale qui semble accompagner toute réussite ? Beaucoup d’auteurs ont créé des personnages qui ont voulu triompher de la société et qui sont parfois arrivés au bout de leurs projets de conquête, fût-ce dans un état de fatigue extrême ou dans un échec de vertu retentissant, mais Dickens a souvent préféré se demander ce qui pourrait nous arriver si, en notre âme et conscience, nous demeurons tout à fait étrangers aux formes de vie moralement discutables. De nos jours plus encore qu’au siècle de Dickens, il semble exister une incompatibilité stricte entre un statut social avantageux et une conduite exemplaire, et la somme de toutes les actions impossibles pour les caractères vertueux suppose d’autres manières de vivre, d’autres moyens de subsistance, autant d’expédients qui favorisent ce qu’on appellera de façon optimiste une vie romanesque, et de façon pessimiste une vie de perpétuelle résistance contre le dégoût qui nous assaille quand on observe des ascensions mondaines désespérantes. Ainsi l’on voit des gens qui paraissent détenir une science du positionnement social, puis d’autres, plus ignorants ou complètement candides, qui vivent au rebord des foyers actifs, au pays de ceux qui n’en sont pas et qui n’en seront définitivement jamais, comme s’ils étaient privés d’un droit fondamental de résidence. La sensation d’être apatride dans son propre monde culmine par exemple dans la condition de l’orphelin, personnage récurrent de l’œuvre dickensienne, figure de l’enfant apparemment libre mais qui devra subir le vice des adultes qui prétendront le guider à la place de ses morts ou disparus. Un tel enfant ne saurait gagner son autonomie qu’à la force de ses bras et de ses astuces.
Tous ces mouvements d’échappatoire, d’esquive, de cache-cache, où l’enfant déjoue les pièges tendus par les hommes mûrs et mal dégrossis, Dickens les a magnifiquement exploités, sans doute par familiarité avec l’enfance déconcertée, puisque l’auteur a connu la détresse des jeunes miséreux. Arraché à son école à l’âge de douze ans, Dickens paye symboliquement les malversations de son père criblé de dettes. On place l’enfant dans une fabrique de cirage où il passera six mois de bagne, à la suite de quoi, malgré la libération de son père, la mère de Dickens s’obstinera pour que son fils continue à travailler. De telles difficultés encouragent à vivre davantage en esprit que dans le moule concret de la réalité, tant et si bien que Dickens fit de cette expérience fondatrice un motif d’écriture, lequel atteindra son apogée diagnostique avec David Copperfield. À bien des égards, presque toute l’écriture de Dickens s’érige sous la forme d’un tribunal littéraire où les adultes ont le devoir de répondre de leurs actes, jugés par des enfants allégoriques dont les voix se rassemblent dans l’imagination blessée de l’auteur. Il n’est guère surprenant, de la sorte, que Dickens ait été fasciné par le milieu carcéral et ses représentations. Les prisonniers ont-ils mérité l’enfermement ? Certains n’ont-ils pas été enfermés une seconde fois après avoir vu toutes les portes du monde se refermer sur eux, condamnés dès l’instant où ils se dégagèrent du ventre de leur mère ? C’est pourquoi il importe parfois du juger de la loi et des gens qui en sont les dépositaires, hommes d’expérience prétendument sages, sombres experts de la pesée des âmes et que Dickens évalue brillamment dans La Maison d’Âpre-Vent.
L’ensemble de ces thèmes se retrouve dans le roman qui nous intéresse, Les Grandes Espérances (1), où l’histoire nous est racontée par le héros lui-même, Philip Pirrip, nom qui, de l’aveu même du narrateur, se décline plus facilement sous l’identité de «Pip». C’est un enfant qui ne possède pas de signe distinctif, un héros, en quelque sorte, à court de tendances héroïques. Dès la scène d’ouverture au cimetière, où Pip médite devant le tombeau de sa famille, on a une idée précise de la vie d’un orphelin et de ce que l’avenir lui réserve. Non seulement les parents de Pip sont décédés, mais c’est aussi le cas de ses «cinq petits frères», dont les circonstances de la mort sont expliquées par le renoncement, c’est-à-dire, ici, par une démission consentie de vivre dans la mesure où la vie, justement, ne se résumerait qu’à un combat pour obtenir de quoi vivre (cf. pp. 31-2). On pourrait interpréter cela comme un suicide collectif tacite. Se laissant mourir sans l’intention nette de se tuer, les frères cadets de Pip auraient ainsi discrètement quitté ce monde, trop compétitif pour eux. Évoquant une «lutte universelle» pour persévérer dans la vie, Pip est conscient que pour rester parmi les vivants, pour prolonger le nom de sa famille, il lui faudra assurément se lancer dans la bataille, oser entrer dans l’arène et se faire taureau. Tout orphelin pourrait avoir envie d’en découdre avec ce monde piteusement tauromachique, où les conflits ont l’air réglés d’avance, parce qu’il y a une indéniable beauté dans l’image frénétique de la bête qui se bat, qui fonce tête baissée sur l’adversité, et qui, de temps à autre, crée la surprise, par un coup de corne rusé ou par une bourrade, sous les applaudissements de la foule qui n’attendait peut-être que cela, à savoir le renversement du dominant par le dominé. En outre, notre métaphore de la corrida est insistante étant donné que Pip, encore enfant, perçoit les «banderilles morales» des adultes (cf. p. 63). Écorché par les messieurs dames sérieux, ensanglanté par les coups de harpon de ces matadors pathétiques, Pip apprend laborieusement à entrer dans l’âge d’homme. Il espère qu’il s’en sortira et c’est là peut-être le cœur de ses expectatives, dépourvues de toute figuration détaillée d’une vie qui ressemblerait à celle d’un Gatsby, voire à celle d’un Arkadi Dolgorouki, qui ne laisse pas de manigancer une «idée» nourricière pour ses accomplissements (2).
Existe-t-il cependant la moindre chance d’y parvenir quand on habite dans le Kent, dans une région marécageuse où les brouillards tiennent lieu d’obscurité symbolique pour s’orienter et prendre les bonnes décisions ? Ce brouillard, bien qu’il ne joue pas un rôle expressif aussi incontestable que dans La Maison d’Âpre-Vent, nous instruit tout de même de l’environnement défavorable de Pip. Dans une note de fin d’ouvrage, Sylvère Monod nous renseigne davantage sur cette région natale du héros, établie au milieu des estuaires de la Tamise et de la Medway, aggravant de ce fait l’impression aqueuse, sinon visqueuse, de ce panorama suffocant. Pris dans les eaux troubles de la ruralité, le petit Pirrip voit les brouillards stagner sur les marais, et même quand le temps se découvre, l’avenir n’en reste pas moins incertain : «[…] je regardai les étoiles, et songeai qu’il serait bien terrible pour un homme de lever les yeux vers elles tout en mourant de froid, et de ne voir dans toute leur scintillante multitude nul secours, nulle pitié.» (p. 98). Certes ce n’est pas à lui que Pip fait allusion dans ce sentiment dépressif, mais l’indifférence des étoiles souligne ô combien l’environnement de Pip n’est pas là pour collaborer aux entreprises de la joie ou d’un éventuel bonheur. Tout compte fait, l’éclaircie du temps conspire plutôt avec l’assombrissement du brouillard, présence intermittente mais significative dans le roman (cf. pp. 348 et 425), la brume ayant même valeur de révélation : «Une nouvelle fois, la brume se leva tandis que je m’éloignais. Si elle me révéla […] que finalement je n’allais pas revenir […], c’est… que la brume avait parfaitement raison, elle aussi.» (p. 425). Une telle puissance métaphorique dans les phénomènes naturels ne peut que servir les desseins du romancier, et sauf miracle ou harmonie préétablie, il est on ne peut plus normal que le héros se sente exclu de l’avenir (cf. pp. 176-7). Ce n’est pas tant un taureau qui gît dans la poitrine de Pip qu’un agneau, une douceur typiquement enfantine, innocente, et néanmoins alerte quant aux épreuves qui vont fatalement se présenter à lui s’il persiste, à l’inverse de ses frères, à vouloir se destiner à la carrière de la vie. De plus, le brouillard est surtout mentionné pour les moments qui ont lieu à la campagne, et non lors des moments londoniens, comme s’il y avait une différence majeure, et partant évidente, entre les enfants des régions désertiques et ceux des métropoles, les uns vivant de visions et de rêves, les autres d’expéditions positives.
En comparaison de la liesse citadine, le quotidien de Pip est d’une simplicité affligeante. Sa sœur adulte, Mme Gargery, s’occupe pour ainsi dire de lui, mais c’est une femme déplorablement rustre et rigoriste. Le drame étant bien sûr que cette sœur constitue la dernière survivante de sa famille, Pip surmonte autant que faire se peut ce caractère exécrable. Par compensation, Mme Gargery est marié à un forgeron prénommé Joseph (Joe), et dans toute la panoplie d’adultes malfaisants qui entourent l’enfance de Pip, cet artisan est le seul adulte de confiance. À la fois confident, complice et enseignant des choses de la vie, Joe conseille Pip et fait preuve d’un bon sens rafraîchissant. Lors d’une discussion où Pip confie à Joe son malaise né de la piètre estime qu’il a de lui-même (cf. pp. 126-8), le forgeron rassure l’enfant. Il comprend qu’un enfant puisse vouloir se sentir extraordinaire, mener une existence féérique et s’amuser du monde à volonté, mais cela, de préférence, ne devrait pas emprunter le chemin du mensonge ou un quelconque désir d’être admiré sans le mériter. Somme toute, Joe essaye de montrer à Pip qu’une vie ordinaire, en elle-même, est déjà la preuve d’un héroïsme puisque ceux qui la vivent ne voudraient pas la rendre meilleure en employant un subterfuge ou un je-ne-sais-quoi de cristallisant. Il y a donc plus de panache à vivre simplement qu’à vivre fougueusement en prenant toujours soin de dissimuler ses infortunes ou ses mauvaises actions. Outre que ce discours suggère le tempérament moral suspect de toute vie qui se jugerait extraordinaire, il signifie à Pip quelque chose d’encore plus fondamental et qui complète ce propos sur l’existence éthique, le tout dans un langage de sincérité qui va jusqu’à prononcer le terme «extraordinaire» comme un enfant le ferait : «Si tu peux pas arriver à être extraordinaire en suivant le droit chemin, tu y arriveras jamais en suivant un chemin tortueux» (p. 127).
Ce sont probablement les prescriptions de Joseph Gargery qui scellent définitivement dans la tête de Pip les principes inamovibles de la justice. Ce dialogue important entre Pip et Joe annonce aussi les futures souffrances morales de Pip, lorsque le destin le mettra dans une situation incroyable et qu’il se trouvera plusieurs fois injuste à l’égard de son enfance, la jugeant sévèrement, et plus spécifiquement à l’égard de Joe et de Biddy, les appréciant avec une condescendance mêlée de remords à chaque fois qu’il pensera à eux. Le personnage de Biddy prend de l’ampleur à la suite d’une agression mystérieuse qui handicape considérablement Mme Gargery (cf. pp. 194-200). On pourrait d’ailleurs être tenté de voir dans cette agression une sorte d’intervention divine, un rétablissement de la justice compte tenu des comportements douteux de la sœur de Pip, toutefois cette impression sera largement édulcorée à la fin du roman, lorsque Pip sera sur la route du retour à la normale, repu de ses aventures involontaires, saisi par un sentiment de paradoxale plénitude tandis que sa vie se désemplit de tout ce qui avait pu en faire la richesse inattendue. Son amour pour sa famille et ses proches atteint finalement une authentique couleur, accentué par la révélation fortuite du nom de l’agresseur de sa sœur (cf. p. 622), ce qui plonge Pip dans un désir naturel de vengeance, justifiant donc la réalité d’une émotion filiale autrefois contestée.
En ce qui concerne Biddy à proprement parler, elle est l’extension morale de Joe, prélude à l’union matrimoniale de ces deux modèles d’existence. Dotée d’une nature exemplaire, Biddy contraste avec de nombreux personnages féminins du roman. Elle est le point d’orgue féminin par lequel survient la Vérité de l’évidence morale. Tel qu’on a pu le dire de Diotime pour Socrate (3), Biddy est la femme qui professe à Pip des enseignements purs sur l’amour. Lors d’une conversation qui pourrait aisément se confondre avec un dialogue platonicien, Biddy accouche l’âme de Pip et elle lui fait voir que son attachement amoureux à Estella est mal dirigé. Ou pour l’écrire avec plus d’exactitude, l’amour de Pip a beau vouloir feindre une direction estimable, il n’en est pas moins réellement accaparé par Estella, fille de l’âge de Pip et dont le cœur endurci ne saurait pouvoir aimer qui que ce soit. Dans un autre contexte, plus tard dans l’histoire, Biddy fera comprendre à Pip que le décès de sa sœur ne suffit pas encore à le rapprocher totalement de ce qu’il fut jadis, en l’occurrence un petit garçon de la campagne qui n’avait aucune raison de se dévoyer dans la suffisance, fût-il le bénéficiaire d’un coup de pouce magique du destin (cf. pp. 414-425).
Ces deux discussions avec Biddy sont absolument décisives car elles réactivent à chaque fois les propriétés morales de Pip. En tant que tel, Pip n’est clairement pas un mauvais bougre, mais l’aspect pour le moins abracadabrantesque de sa vie le pousse quelquefois dans ses retranchements, et c’est donc plus par ensorcellement que par volonté qu’il en vient de temps en temps à bousculer ses convictions. Du reste, il n’est pas un instant où l’on pourrait affirmer que Pip serait prêt à faire table rase de son passé. Ses hésitations sur la question ne le font jamais basculer, sans doute parce qu’il ne s’agit que d’oscillations dans sa pensée. Quand bien même il se figure que pour séduire Estella il lui faudrait se séparer de son ancien monde (cf. pp. 357-8), on remarque que cette disposition à faire sécession ne vient pas de lui, qu’elle n’a aucun rapport avec son intimité psychologique, mais qu’elle lui est dictée par Estella en personne. Par conséquent, nous pouvons supposer que le désir de Pip de devenir un gentleman à la seule fin d’impressionner Estella (cf. p. 206) n’est tout au plus qu’un désir vain, une aspiration qu’il faudra reprendre à zéro, d’une autre façon, ou tout bonnement abandonner. En ce sens, ce que souhaite lui transmettre Biddy à travers l’effervescence dialectique de leurs conversations, c’est que Pip est susceptible de devenir un gentleman si et seulement s’il trouve les moyens de gagner l’estime de lui-même par lui-même, sans se comparer fallacieusement avec une fille dont l’extérieur, certes, connote la noblesse et la puissance, mais dont l’intérieur n’est que méchanceté et sècheresse d’âme. Que Pip se soit senti vulgaire et mal éduqué auprès d’Estella ne devrait avoir aucune espèce d’incidence (cf. p. 114). S’il parvient à se libérer de l’opinion commune qui veut que la condition extérieure soit tout ce qu’il y ait à dire d’une personne, alors il aura compris qu’une âme juste l’emporte de beaucoup sur une âme flétrie qui ne se soutient que dans le monde des apparences, et il aura par la même occasion assimilé une posture de sagesse, peut-être conscient, comme Socrate, que l’âme subsiste après la mort biologique et qu’il vaut mieux se préparer à vivre une prochaine vie encore plus saine que d’être obligé de se repentir dans les douleurs de l’Hadès, à crever de jalousie en regardant les bonnes âmes avancer pendant que les mauvaises se vautrent dans l’amertume (4). Il est fort possible, enfin, que les subtiles mises en garde de Biddy aient contribué à ne pas jeter Pip dans l’abîme d’une action inconsidérée. Même si Estella demeure inextricablement liée au destin de Pip, elle n’est l’objet que d’une fascination discontinue, et plus le roman avance, plus le rôle d’Estella se modifie en quelque chose de moins charnellement diabolique. De cause première des préoccupations de Pip, elle devient peu à peu cause seconde, et l’on s’aperçoit que c’est bientôt Pip et tout son panel d’aventures qui donneront une envergure à Estella, davantage, donc, que ce ne serait elle qui influencerait les actions de Pip.
Par ailleurs, la première rencontre de Pip et d’Estella a lieu dans des circonstances assez curieuses, à la maison Satis, une construction croulante où se barricade Mlle Havisham, l’entremetteuse d’Estella et de Pip (cf. pp. 103-111). La maison Satis possède un statut primordial dans le roman : c’est le centre de gravité par lequel ont transité avec plus ou moins d’assiduité la quasi-totalité des personnages principaux qui composent cette histoire, un endroit qui est aussi bien un nœud gordien des tensions à résoudre entre plusieurs antagonistes, qu’un nœud coulant pour ceux qui n’auront été que de passage par ici ou dans les environs, êtres à peu près secondaires qui se sont tout de même imprégnés d’une ambiance macabre de laquelle ils échoueront à se défaire. D’une inquiétante allure pythique, recluse dans une solitude maladive parce qu’elle fut naguère déçue en amour (cf. pp. 271-282), Mlle Havisham, néanmoins fortunée dans les choses matérielles, orchestre la léthargie de ses appartements et contrôle les allées et venues de sa société. Elle a d’abord fait venir Pip en prétextant un besoin de distraction. Mais ce qui se dégage relativement vite de cette sollicitation excentrique, c’est que Mlle Havisham avait des intentions précises, visant en réalité une concomitance entre Pip et Estella. Ceci étant, pourquoi l’emploi du terme «concomitance» plutôt que d’un autre qui impliquerait une réciprocité plus optimiste ? Parce que Pip, dans ses chimères et ses plans sur la comète concernant Estella, a toujours voulu saisir dans cette première rencontre un objectif secret de la part de Mlle Havisham, lors même que la vieille psychotique envisageait un moyen de se venger de ses propres déceptions amoureuses, connaissant d’une part l’insensibilité de cœur d’Estella, et pariant d’autre part sur le fait que Pip mordrait à l’hameçon, ce qu’il fit jusqu’à ce qu’il admette enfin le fruit de ses rêveries après avoir compris les tenants et les aboutissants de sa méprise (cf. pp. 478-9), trompé par une mésinterprétation qui fait qu’un bon tiers du roman s’appuie sur les illusions de Pip, avant de verser progressivement dans le registre des désillusions et de la reconquête de soi.
À la suite de cette rencontre avec Estella, Pip est entièrement meurtri par ce qu’il est au plus profond de lui-même. Il ressent l’ambivalence des amoureux désespérés, c’est-à-dire qu’il aime une fille dont il sait pertinemment qu’elle le rejette de corps et d’esprit. Estella a été dédaigneuse avec lui, pour ne pas dire odieuse. De sorte que, objectivement parlant, ce fut moins une rencontre qu’une confrontation entre deux univers, avec d’un côté l’élégance prétentieuse d’Estella, son éducation raffinée et ses réflexes altiers, et de l’autre Pip, l’enfant ouvrier qui se prédestine à l’apprentissage de la forge en compagnie de Joe, l’être épais et maladroit, en totale contradiction avec la légèreté notionnelle d’Estella. À cause de cela, Pip éprouve la honte de son foyer, et cette honte se fait d’autant plus vive qu’il apprend qu’Estella est partie optimiser son éducation à l’étranger (cf. p. 189). Fort naturellement, Pip fait alors l’expérience de l’agitation, du mécontentement et de l’ambition (cf. pp. 175-8). À l’étroit dans son monde où il manque tout ce qui reflète la légèreté et l’autorité bourgeoises, il s’avoue quelque chose de désagréable, en l’occurrence qu’il ne respectera son contrat d’apprentissage à la forge que par amour pour Joe. À ce stade de la contrariété, il n’est pas suffisamment sage pour voir dans l’art de la forge un possible écho aux activités du mythique Vulcain, un dieu qui n’était guère attirant mais qui incarnait pourtant la nécessité pour tous les autres, ceux auxquels il offrit les moyens de leurs forces respectives (5).

La fabrication d’un gentleman et d’une femme insensible (Pip et Estella) : itinéraires enchevêtrés de deux enfants spirituellement abusés

Parmi tous les adultes peu recommandables qui peuplent les alentours de Pip, celui qui est formellement le plus condamnable prend vie sous les traits du forçat en fuite, dès le début du livre. La rencontre du forçat va déterminer l’existence de Pip, ce dont le héros se rendra compte par la suite (cf. pp. 467-478). Le fait même que Dickens établisse cette rencontre dès les premières pages de son roman est une indication non négligeable pour le lecteur. En effet, pour un lecteur à peine clairvoyant, l’aveuglement de Pip au sujet de sa fantastique destinée ne tient pas une seconde. Bien que Pip entretienne longtemps sa croyance à propos des arrière-pensées de Mlle Havisham, nous devinons que ses fortunes dépendent plutôt de ce forçat, dont la disparition du noyau diégétique, au profit d’une accentuation des influences de la maison Satis, prépare à coup sûr un surgissement ultérieur. Peu importe en outre que nous le devinions, car l’adresse narrative de Dickens dissout toute sensation de facilité. À ce titre, nombreux ont été les critiques, à commencer par Sylvère Monod, à souligner l’entière maîtrise romanesque de Dickens dans la composition des Grandes Espérances. Considéré comme l’un des romans de la maturité dickensienne, Les Grandes Espérances témoigne d’un auteur qui sait exactement où il va, un peu à l’image des deux adultes qui nourrissent un projet particulier dans cette histoire : 1/ le forçat qui voudra de faire de Pip un gentleman; 2/ Mlle Havisham qui a adopté Estella pour l’ériger en Beauté suprême intimidante (cf. p. 362).
De là peut se déduire une analogie entre Pip et Estella malgré leurs naturels irréconciliables, du moins en première instance. Chacun d’eux s’est trouvé sous l’emprise d’un adulte envahissant. Pip, d’abord, subit la terreur du forçat, une terreur d’autant plus accrue qu’elle est accompagnée par l’atmosphère des marais et des fleuves brumeux, sur lesquels circulent des bateaux-prisons d’où s’évadent parfois les prisonniers. L’iconographie de l’obscurité se marie donc aisément à l’idée non moins ténébreuse de l’univers carcéral, et cette association mélancolique fait forte impression sur Pip, qui ne peut qu’obéir aux injonctions du forçat lorsque celui-ci exige que le garçon lui rapporte à manger et une lime. Se produit alors un balancement intéressant dans l’esprit de Pip, puisque d’un côté il éprouve des doutes quant au fait d’avoir assisté le forçat dans ses combines, et de l’autre il délibère sur le fait d’avoir dérobé sa sœur pour être venu en aide à un homme visiblement désespéré (cf. p. 60). Or ce tiraillement moral intervient juste après une appréciation très amère de la sœur, Pip ayant vu à travers ses manières compulsives de faire le ménage dans la maison un indice de toute la vraie saleté de son être (cf. p. 59). Autrement dit, la bienfaisance de Pip envers le forçat constitue la naissance d’un esprit moral : l’enfant a su se résoudre à agir en dépit de son flottement philosophique où les repères liminaires du Bien et du Mal étaient en ballotage. En agissant de façon avantageuse pour le forçat au détriment de sa sœur Mme Gargery, Pip sous-entend que la justice des hommes est peut-être imparfaite, parce que si elle avait été irréprochable dans ses jugements et dans son échantillonnage de la population, c’est plutôt la sœur qui aurait dû se retrouver derrière les barreaux. Au reste, quoique Pip ne connaisse pas les délits du forçat, son choix, qui est en quelque sorte une préférence enfantine, laisse songer que l’enfant est toujours en mesure de repérer spontanément ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, tandis que les adultes, déformés par la duplicité et la médiocrité d’une société qui ne tient plus debout (6), ont tôt fait de privilégier l’injuste pour autant que cela puisse leur rapporter des dividendes. Par ailleurs, cette vision morale de Pip est justifiée par les confessions que le forçat fera à Pip (cf. pp. 508-518). Il lui expliquera de quelle filouterie il fut la victime, la manière dont il fut bluffé par un homme perfide (7), ce qui, en fin de compte, contribuera à atténuer les chagrins de Pip, qui s’était imaginé coopté par Mlle Havisham et qui devait découvrir une réalité bien moins romantique avec la réapparition d’Abel Magwitch, son forçat. Le fait que Magwitch se réhabilite peu à peu équilibre les désillusions de Pip, mais cela n’enlève rien au fait que Pip a longtemps été le jouet de cet homme, et par la même occasion de Mlle Havisham, qui ne chercha pas à délayer les mirages dans la tête de notre jeune héros.
Estella, quant à elle, perd de sa superbe au fur et à mesure que l’histoire progresse. On a déjà évoqué la dissolution croissante de ses influences, et ceci se comprend à chaque fois que Pip avance dans ses découvertes inopinées. Autant notre héros gagne en vérité sur lui-même et sur autrui, autant Estella s’enfonce dans un surcroît d’anonymat et d’enracinement dans ce qu’elle croit être. L’éducation que lui a transmise Mlle Havisham a eu des effets dévastateurs sur cette petite orpheline. Elle va jusqu’à se dire sans cœur et sans compassion (cf. p. 359), typique d’une beauté arrogante qui se cuirasse à l’instar d’une forteresse inexpugnable. Selon toute vraisemblance, Estella aurait bel et bien été éduquée par Mlle Havisham pour prendre une revanche sur les hommes (cf. pp. 448 et 583), et ce ne sont pas les regrets tardifs de cette sénile Pygmalion qui pourront l’excuser totalement d’avoir jeté un glaçon dans la cage thoracique d’Estella. Mais elle aussi (Mlle Havisham), comme Abel Magwitch et malgré tous ses complots à l’encontre de l’enfance, trouvera matière à repentance grâce à une action réparatrice, si tant est que le mal accompli sur un enfant puisse s’acquitter de la moindre pénitence (cf. p. 590). Car plus on en apprend sur le destin d’Estella, plus on ne peut manquer de se dire que cette fille fut doublement abusée par rapport à Pip. Cela produit en l’occurrence un ajustement : ce n’est plus Pip qui semble écrasé par la supériorité d’Estella, mais elle, plutôt, dont la supériorité est devenue factice, et qui finit par être prise en pitié par Pip lorsque ce dernier apprend l’identité de ses parents (8). Alors que Pip se prenait pour un moins que rien, la révélation des origines d’Estella corrige son sentiment primitif d’inégalité.
Par bien des aspects, donc, Pip et Estella sont liées autrement que par l’idée standard d’une relation sentimentale impensable. Ce sont deux enfants qui ont été privés de leurs parents et que l’on a réorientés dans le monde à leur insu. De ce point de vue, ce qui les réunit plus qu’autre chose, c’est l’épreuve d’une hétéronomie conséquente. Les lois qui régissent leurs vies paraissent tomber d’un ciel nuageux qui dissimule un dieu aux allures de marionnettiste. Les coulisses de ce théâtre de Guignol revisité sont néanmoins différentes pour l’un et l’autre. Si le forçat de Pip ne contraint pas intégralement le libre-arbitre du héros, il n’en va pas de même pour Estella, dont l’itinéraire en apparence gratifiant ne repose au fond que sur les combinaisons destructrices de Mlle Havisham. Ainsi le garçon fera tranquillement l’apprentissage de la liberté, glissant peu à peu vers une autonomie qui vaut ce qu’elle vaut et qui se gagne dans la douleur, par la constatation embarrassée de la fourberie des adultes, tandis que la fille, malheureusement, s’enfermera dans un futur largement prévisible, un futur duquel elle ne parviendra à s’extraire qu’à partir du moment où elle reconnaîtra la valeur de Pip, valeur qu’elle lui a pourtant toujours refusée lors de ses accès d’ingratitude. La scène finale est en ce sens très explicite lorsque les deux orphelins se retrouvent sincèrement : Pip apparaît comme un cœur qui n’a cessé d’être constant à l’égard d’Estella, et c’est cette constance phénoménale qui s’impose à Estella, l’inclinant à concéder une haute valeur chez son soupirant perpétuel, en même temps qu’elle extériorise les erreurs de son propre cœur, son pauvre cœur abusé par des procédés contre lesquels elle ne pouvait rien (cf. p. 706). Ces confidences étant faites, la brume se dissipe, tel un rideau de théâtre disparaîtrait pour laisser ses acteurs recouvrer la liberté (cf. p. 707). Enfin les deux enfants sont en mesure d’entrer dans le monde des hommes, pour peu que ce monde sache les préserver de nouvelles trahisons.
Dans quel état psychologique, cependant, Pip accède-t-il à la stature d’un homme ? L’emprise d’Abel Magwitch fut telle que le jeune homme se compara à la créature du savant fou Frankenstein (cf. p. 498). Cette réflexion vient à la suite des aveux du forçat, qui dit clairement et distinctement avoir voulu fabriquer un gentleman (cf. p. 476). À quel degré peut-on se remettre d’un lien aussi épouvantable que celui-là ? Nous posons ainsi l’hypothèse que la réhabilitation morale de Magwitch doit être nuancée, comme le prouve peut-être l’ampleur du trouble de Pip lors d’un moment singulièrement tendu avec Mlle Havisham (cf. p. 527). Quand bien même Pip réussira à pardonner à Magwitch, il n’est pas dit que son pardon soit équivalent envers Mlle Havisham, et ce quelles que soient les ultimes réparations de cette vieille machiavélique.

Des espérances lourdes à porter : l’irrésolution d’un petit orphelin jeté dans la gueule de Londres

Après quatre longues années d’apprentissage à la forge, un miracle survient dans la vie de Pip. Un mystérieux protecteur le pourvoit de «Grandes Espérances» (p. 219), ce qui signifie en d’autres termes que Pip va toucher une somme d’argent qui le mettra à l’abri du besoin. Il y a deux conditions afférentes à ce don : 1/ Pip devra continuer de se faire prénommer Pip; 2/ seul son protecteur pourra lui révéler son identité secrète. Fort logiquement, en raison des visites effectuées chez Mlle Havisham, mais aussi en raison de la distance temporelle qui sépare désormais Pip de son forçat, le héros en conclut que Mlle Havisham est à l’origine de ce cadeau tombé du ciel. On attend par ailleurs de lui qu’il se rende à Londres, pour y bénéficier d’une éducation digne d’un gentleman.
Immédiatement après, alors que Pip devrait profiter de son nouveau statut, il ne parvient pas à trouver le sommeil (cf. p. 231). Son insomnie traduit le malaise de partir, et peut-être également l’angoisse des possibles. Cette réaction se conforme au caractère de l’honnête homme qui ne s’estime pas légitime à l’égard d’un bonheur dont il n’a pas été pleinement l’artisan. De plus, maintenant que Pip est concrètement riche, il se peut que son désir soit anesthésié. Par comparaison, qu’on se souvienne de Rousseau, qui, dans La Nouvelle Héloïse, attire notre attention sur le malheur de qui n’aurait plus rien à désirer ! Ce n’est ainsi pas tant la possibilité de pouvoir satisfaire tous nos désirs qui nous rendrait heureux, mais plutôt la faculté de travailler nos désirs en les réinvestissant chaque fois dans notre imagination. Or à présent que Pip voit se matérialiser la chance de séduire Estella de même que l’opportunité de quitter son milieu, il sanglote et s’abandonne à la nostalgie (cf. p. 251), comme frappé par la perspective d’une existence où l’imprévu ne viendra plus. C’est donc une joie mitigée qui s’empare de Pip une fois le temps court du miracle écoulé, et ce bonheur en demi-teinte le poursuivra tout au long de son périple, atteignant quelquefois une douloureuse lucidité (cf. p. 406-7). C’est pourquoi nous parlons d’irrésolution. Elle se justifie en outre dans les multiples allers-retours du héros entre Londres et son milieu d’origine. La maison Satis, aussi bien que la maison des Gargery, fonctionnent comme un pôle d’attraction qui fait que la métamorphose de Pip en gentleman ne sera jamais réellement achevée, tout du moins dans sa forme habituelle. D’une certaine manière, quelque chose retient Pip de devenir complètement un homme du monde citadin, comme si la ville, dans sa capacité à instituer des systèmes qui broient, obstruait le passage à toute personnalité un tant soit peu consciencieuse et compatissante. Au risque par ailleurs de la facilité de lecture, les engagements de Pip, à la fin du roman, suggèrent la naissance d’un homme du monde entier, un homme dans lequel peuvent se mélanger des cultures a priori non compatibles.
Un autre point qui tendrait à valider la bonne nature de Pip, c’est sa perspicacité vis-à-vis de la «puissance de l’argent» (p. 240). Dès que les Espérances sont officialisées, Pip fait le constat d’un changement radical d’attitude à son intention. Si autrefois les adultes avaient tendance à le marginaliser, le voilà dorénavant sollicité, ramené à l’intérieur des cercles qui comptent. Mais ce n’est pas le plus blessant. Ce qui chagrine Pip au plus haut point, c’est le fait que le brave Joe, avec lequel il a toujours entretenu des relations authentiques, se mette à l’appeler «monsieur». Et même lorsque Pip sera revenu de son odyssée londonienne, ce «monsieur» persistera épisodiquement dans la bouche de Joe, comme une piqûre verbale intempestive, comme la preuve de ce que l’argent peut modifier et de ce qu’il peut faire venir à l’esprit de ceux qui n’en ont pas, ceux-là, en définitive, qui ne se sont pas familiarisés avec les techniques d’enrichissement du monde actuel. Aussi, par parenthèse, peut-on poser la question suivante : la société que décrit Charles Dickens est-elle juste dans sa façon de répartir les richesses ? Conformément aux différents portraits qui jalonnent le roman, l’impression dominante, c’est que soit l’argent s’obtient par un coup de chance (ce qui n’est pas satisfaisant), soit qu’il s’obtient par des modulations de caractère dans lesquelles ne s’inscrivent plus aucune trace d’humanité (ce qui est encore moins satisfaisant). Pour le dire autrement, l’honnêteté ne payait pas dans le contexte de l’Histoire victorienne de Dickens, pas plus qu’elle ne semble payer de nos jours. La meilleure illustration de cela, c’est l’ami de Pip à Londres, Herbert Pocket, dépeint comme un être parfaitement incapable du moindre larcin ou de la moindre compromission. Quel est par conséquent le résultat de ses affaires professionnelles ? C’est un résultat presque inexistant. Trop désintéressé dans ses façons, Herbert Pocket végète socialement. Le sursaut ne viendra que par la chance, c’est-à-dire la chance d’avoir de nouveau croisé la route de Pip (9), qui décidera en secret de renflouer les caisses de son ami en vue de faire progresser son commerce.
Au reste, l’amitié de Pip et d’Herbert est un garde-fou qui préserve notre héros de comportements et d’engagements qui seraient répréhensibles, voire dangereux. Dans la jeunesse et les dispositions bienveillantes d’Herbert, nous pouvons interpréter comme un transfert des qualités cumulées de Joe et de Biddy. La protection morale dont Pip a pu jouir dans le Kent se redistribue ainsi à Londres, où il est nécessaire de bien agir en dépit des tentations. Herbert renforce les idéaux de Pip, permettant à ce jeune homme de faire bon usage de ses Espérances. Il maintient Pip dans l’une des plus vives recommandations de Biddy, à savoir qu’être un gentleman ne donne pas le droit d’être injuste (cf. p. 236). L’argent et le prestige ne devraient aucunement être les véhicules de l’injustice, même si le pouvoir facilite parfois l’impunité. Pip doit apprendre à être juste malgré les possibilités qu’il aurait d’être injuste sans encourir quoi que ce soit. Qu’importe le blâme ou la récompense, ce qui prévaut, c’est la pureté de l’âme à travers la persévérance de l’homme de bien. Une telle conception rappelle évidemment les principes de Platon, si difficiles à mettre en œuvre, cependant ils ont au moins le mérite d’apporter un remède probable et adapté aux graves corruptions de la société.
Aussi n’est-il pas étonnant que l’une des premières découvertes londoniennes de Pip soit le quartier de Smithfield. C’est le quartier de la vermine et de l’écœurement (cf. pp. 257 et pp. 392-6). On y recense des prisons, des potences, de la saleté, et, bien entendu, tout ce qui complète le registre de la criminalité. Parmi les curiosités qui agrémentent ce quartier, Pip est accaparé par «la Porte des Débiteurs», une sorte de passage symbolique où les criminels s’acquittent de leur dette juste avant d’être mis à mort. Outre l’exactitude des informations qui sont fournies par les descriptions, il faut évoquer une nouvelle fois la fascination de Dickens pour les acteurs et les lieux du crime. Cette plongée dans le profil le plus désavantageux de Londres incommode Pip. Avant de venir à Londres, il avait une intuition assez vive du pourrissement des adultes, mais, dès lors qu’il est tout entier immergé dans la vicissitude des «grands», il visualise à la perfection cette réalité inconvenante, la réalité même où ses Espérances l’ont conduit. Est-ce là un symbole de l’argent qui ne peut conduire qu’au péché ? Le raccourci est commode, convenons-en, mais il fait sens eu égard à tout ce que nous avons développé jusqu’à présent.
En conclusion, nous dirons simplement que Charles Dickens, avec ce roman immense, propose un refuge pour l’enfance lorsque celle-ci se confronte aux périls de la vie adulte. On peut voir en Dickens un avocat emblématique des enfants, un protecteur stellaire pour ceux qui ne peuvent pas se défendre, et plus on avance dans l’œuvre dickensienne, plus on ne peut manquer d’établir un parallèle avec l’œuvre encore méconnue d’Henry Darger, artiste et écrivain génial de Chicago, qui vécut dans une réclusion absolue et qui fit de son ermitage créatif ce qui pourrait être, dans l’histoire de l’humanité, la plus digne et la plus belle défense des enfants (10).

Notes
(1) Nous suivons la traduction et l’édition de Sylvère Monod (Les Grandes Espérances, Éditions Gallimard, 1999).
(2) Cf. Dostoïevski, L’Adolescent.
(3) Cf. Platon, Le Banquet.
(4) Cf. Platon, La République, livre X (mythe d’Er le Pamphylien).
(5) Nous nous inspirons ici des mots de présentation des Éditions Aux Forges de Vulcain pour leur maison.
(6) Si cette remarque peut avoir une valeur universelle, elle se réfère ici, toutefois, à l’époque victorienne que Charles Dickens ne cessa de décortiquer dans ses livres.
(7) Par Arthur Compeyson en l’occurrence, dont les rares mentions sont inversement proportionnelles aux événements qu’il engendre.
(8) C’est une révélation en plusieurs étapes et dont l’orchestration relève de la génialité du romancier.
(9) Cette rencontre se fait la première fois à la maison Satis dans de bien drôles circonstances.
(10) Pour en savoir plus sur Henry Darger, on pourra consulter ce bel ouvrage : Henry Darger, L’Histoire de ma vie (Éditions Aux Forges de Vulcain, 2014).