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10/05/2010

Brève attaque du vif de François Meyronnis

Photographie d'Edward Steichen, Balzac, Towards the Light, Midnight, 1911.


«Tant que, lettre à lettre, tu épelles ce qui s'exhibe dans les galeries creusées par tes semblables, le réel, tu ne l'aperçois que de derrière la couverture. Mais de la passerelle il bondit sur toi en moins de deux, et un tel bond se répercute dans ton gosier.»
François Meyronnis, Brève attaque du vif (p. 74).

«Je vais te récurer le groin, jargonneur.»
Du même, p. 95.

«Lecture d’un chef-d’œuvre : Brève attaque du vif, le nouveau roman de mon grand ami François Meyronnis. Ce n’est pas parce que c’est mon ami que je devrais m’interdire d’en parler; au contraire, s’il est mon ami, c’est précisément parce qu’il écrit des livres comme celui-ci, qui suscitent ma fierté. L’amitié entre écrivains est très rare, c’est pourtant l’autre nom de la littérature. Brève attaque du vif raconte, en 130 pages, une descente fulgurante dans le monde des morts. C’est devant la statue de Balzac, au carrefour Vavin, en pleine nuit. Un homme reçoit un choc qui l’emporte de l’autre côté. Est-ce qu’il meurt ? Pas vraiment : la mort rate. Voici qu’on le mène chez les morts : vivant, il voit ce que personne n’a jamais vu, qui déchire tous les discours. François Meyronnis est déjà une légende : sa solitude est aussi extravagante que celle de Lautréamont. Ceux qui l’ont croisé savent que quelque part, du côté de Montparnasse, existe un individu étrange qui écrit des livres de feu. Vers la fin du livre, une jeune femme danse sur les bords de la Seine, tandis que le Rabbi Nahman de Braslav vient mettre fin à l’exil de la parole. C’est une guérilla, et une expérience de salut. Je souhaite à François Meyronnis des lecteurs amoureux, intelligents, inventifs.»
Yannick Haenel, Briser les frontières, Libération du 30 janvier 2010.



f17fbb2c0794fa53edd5ac412e8573dd-500x500.gifÀ propos de Brève attaque du vif de François Meyronnis, un roman reçu en service de presse de la part d'Alapage.

François Meyronnis dans la Zone, sans oublier la troupe de Philippe Sollers.

Long exorde. D'un roi nu comme un ver, de ses courtisans et même d'un bouffon sans parole mais néanmoins sacrément bavard

Si Philippe Sollers est à mes yeux le meilleur de nos plus mauvais écrivains, je dois admettre que l'un de ses dauphins, François Meyronnis, accède à une mystérieuse supériorité puisqu'il peut à bon droit prétendre au titre du plus lamentable de nos mauvais écrivains.
Il existe ainsi, en France, ce radieux pays de si haute culture que le monde entier envie pour la qualité de ses fromages et de ses auteurs, parfois aussi moisis les uns que les autres, qu'il s'agisse de Tatiana de Rosnay, d'Isabelle Alonso, de Camille Laurens, de Philippe Djian, d'Éric Chevillard, de tant d'autres qui me pardonneront de ne point les citer, il existe un écrivain d'élite qui, en sidérante nullité, en insurpassable médiocrité, les dépasse et subsume tous, absolument tous y compris ceux que je n'ai pas cités, les dépasse et les surpasse de quelques longues encablures et cet écrivain, je le répète car je suis fier de mon pays, de ses fromages et de ses auteurs moisis, est français.
Cet artiste du charabia, ce Mage du baragouin, ce Lautréamont de la non-parole qui est, nous dit Armand Robin, «langage obsessionnel, c'est-à-dire en fin de compte [...] suppression du sens des mots» (La fausse parole, Le temps qu'il fait, 1985, pp. 51-2), ce Rimbaud de la mise à mort du Verbe, cet auteur aux mains fumantes (1), le plus mauvais écrivain vivant de France donc, devant Philippe Djian, Amélie Nothomb et même Yannick Haenel, est François Meyronnis.
Nul doute que Gilles Cohen-Solal qui se dit éditeur et qui l'est peut-être bien puisqu'il publie au moins deux de nos plus lamentables écrivains précédemment cités, ne décide, après avoir lu ces quelques lignes, d'activer ses innombrables réseaux pour obtenir le numéro de portable de Meyronnis et lui tenir son habituel discours de parrain corse pleurnicheur : «Salut l'ami. T'es le plus mauvais écrivain de France actuellement en activité, c'est pas rien dis donc, c'est ce fou d'Asensio qui le dit et, en matière de critique littéraire, c'est le Pape, je veux dire qu'il est infaillible, Asensio. Il fulmine aussi, tout comme un pape, tu dois connaître ça avec Sollers, qui se prend pour Dante, Joyce, et Benoît XVI par dessus le marché. OK. Bon, toi et moi, on doit se rencontrer, c'est écrit dans mon horoscope du jour. T'es franchement moins beau que Max [Monnehay, NDA] mais t'écris cent fois plus qu'elle, alors... Tes textes, j'y pige queue-dalle donc c'est de l'érotisme pur ou je ne sais pas de quoi je parle. Mon grand, réponds-moi vite : ce soir, 20 heures au Flore ? À la Closerie ? Chez Fernand ? Chez Zouzou, ce sont tous mes amis; putain, dis-moi vite ! Où tu veux bordel, mais faut qu'on se voie et qu'on signe, j'ai une armée d'avocats qui vont nous pondre un contrat aux petits oignons. Je t'embrasse, on va faire de grandes choses, François, tu vas voir. Gillou le Fou».
En attendant le jour, forcément béni des dieux, où François Meyronnis aura appris à nager tout seul et décidera, l'âme caparaçonnée et crâne, la main en visière protégeant un regard démiurgique qui a contemplé le Nihilisme en personne, en attendant que l'intrépide Meyronnis quitte, débarrassé de son bonnet de bain et de sa bouée, la pataugeoire, réputée infinie, de Philippe Sollers, pour sauter dans le bac à sable où Cohen-Solal construit, à l'abri des regards, de petits pâtés de sable où son imagination délirante voit des livres, en attendant le descellement des sept sceaux éditoriaux, je vous révèle ce mystère intussusceptible comme dit Gilles : il y, en France, de grands écrivains et ces grands écrivains sont souvent, très souvent même, édités par de grands éditeurs.
Il y a aussi en France, c'est logique d'ailleurs, de grands journalistes, de vrais critiques littéraires, capables de lire jusqu'au bout un livre de François Meyronnis sans mourir de rire après quelques lignes consommées de cet indigeste potage sirupo-ducasso-sollersien.
Celles et ceux qui penseraient que la critique littéraire journalistique française n'est pas une triste et déplorable imposture entre petits amis liront ainsi avec grand profit (ou dégoût) les cocasses et ridicules papiers (d'Aude Lancelin, de Yannick Haenel et même, ce qui est surprenant puisque l'homme sait lire, de Matthieu Baumier) consacrés au dernier livre de François Meyronnis auteur, avec Brève attaque du vif (un beau titre, au passage), si j'ai bien compris ces magnifiques critiques, d'un très grand livre pas du tout nul et prétentieux, et peut-être même d'un chef-d'œuvre caché de la littérature française, comme le susurre un certain Albert Gauvin sur le site de Sollers.
Transfuge, ce fanzine festivo-culturel, a même sorti sa langue, qu'il a fort longue puisqu'elle parvient, d'une seule détente prodigieuse, à flatter Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers, pour lécher baveusement, dans le sens du poil, le blazer en peau de ragondin duquel, paraît-il, François Meyronnis ne se sépare jamais, en vertu de ses pouvoirs réputés magiques (l'invisibilité, dit-on, et il est vrai que Meyronnis a un don magique : seuls les médiocres le voient et affirment même qu'il est une personne bien réelle plutôt que l'un des très périssables golems créés par Sollers).
Il faut dire que, devant un scripteur antisocial de la trempe de François Meyronnis qui, rendez-vous compte, évite l'objectif de Stéphane Zagdanski alors qu'il écoute religieu... pardon, gnostiquement les révélations de Gérard Guest, devant un tel rebelle, même la statue de Balzac commencerait à vouloir se détacher de son socle pour filer fissa hors de la présence irradiante du mage cacographique !
Que l'on n'attende pas de moi que je dise tout le mal que je pense de Brève attaque du vif, le second (plutôt que le deuxième, car j'espère qu'il n'y en aura aucun troisième), le second roman de François Meyronnis, qui est, comme nous l'affirme Yannick Haenel, un chef-d'œuvre. J'en suis tout bonnement incapable, parce que, je l'avoue humblement, l'art me manque qui me permettrait de m'enfoncer profondément dans la nullité la plus vive, létale comme un cœur de réacteur nucléaire, celle que produit le synchrotron à mots qu'est Meyronnis. Lire les livres de celui que j'affirme, devant Yannick Haenel c'est tout dire, être le plus mauvais écrivain de France, présente cependant un double avantage, particulièrement appréciable : d'abord, quelles que soient les ruses de la mise en page, les livres de Meyronnis sont courts. Ensuite, ils sont très drôles, même si Meyronnis est le sérieux fait homme et, comme tous les hommes inspirés par le gros animal de la prétention, n'a jamais d'humour lorsqu'il écrit.
«Il prétend parler de l’océan : ce qu’il connaît de la houle tiendrait dans un verre d’eau» affirmait Pierre l’Arétin. Il se pourrait bien que ce que François Meyronnis prétend savoir de la littérature tienne dans un dé à coudre ou, pour le dire sans image : dans un de ses livres.
Voici donc ce que nous pourrions appeler l'exposition drolatique du premier chapitre (avec quelques mentions tout de même du reste de l'ouvrage) du plus navrant des livres parus en 2009 et peut-être même depuis ces quinze dernières années, Brève attaque du vif de François Meyronnis.
Une note qui, pour reprendre la formule haute en couleurs de l'auteur, ajoutera un nouveau tentacule «aux tentacules du blâme» (p. 100).

De l'impossible, qui n'est pas un mot connu par François Meyronnis, mystique du Néant et Jean de Labadie du Très-Saint-Langage

Différentes chroniques racontent cette étrange histoire : au début du XVIe siècle, un moine grec orthodoxe vivant sur le mont Athos affirma qu'à la suite d'une longue période de jeûne et de méditation sur son propre nombril, il était parvenu à voir la lumière divine du Tabor. Un mouvement d'ermites enthousiastes, qui tous concentrèrent d'inimaginable façon toutes leurs pensées sur leur nombril, naquit même sur l'étroite péninsule s'avançant dans la mer Égée et un manuscrit existe, rédigé par l'abbé Xerocarca, qui décrit les rigueurs spirituelles absolument nécessaires afin de servir de préliminaires à la révélation de la divine lumière incréée. Je ne doute pas que dans les prochains mois, quelques faibles d'esprit vont se réunir autour de la statue de Balzac en murmurant d'étranges litanies évoquant la Sainte-Volte-Face et l'Immarcescible Retournement-Qui-Est-l'Ouverture-Véritable-Sur-Ce-qu'Il-Importe-De-Bien-Voir.
L'une des façons les plus efficaces de reconnaître l'imposture d'un discours est de caractériser le langage que l'imposteur parasite. Yannick Haenel, qui n'est qu'un piètre écrivain et un mauvais romancier, parodie, mais sans même s'en douter, le style du romancier qu'il n'est pas. François Meyronnis, qui ne fait jamais rien de bien différent de son ami, se prend pour un mystique (bien qu'il s'en moque, voir pp. 91-92, dans la bouche d'un certain Rohan) et, donc, parodie son style. Ce point méritait vérification et j'ai donc relu le grand ouvrage de Michel de Certeau, La Fable mystique (Gallimard, coll. Tel, 1995) où il évoque, parmi d'autres, deux caractéristiques du langage mystique selon Diego de Jésus qui sont me semble-t-il à l'œuvre dans le livre de Meyronnis. Tout d'abord, le signe opacifié que Certeau caractérise ainsi : «Plus on s'arrête au signe-comme-chose, moins on reconnaît en lui la chose représentée. Or, comme le notait W. V. Quine, l'opacification du signe (et donc le gommage du référentiel) est l'effet de tout ce qui ramène l'attention à la réalité (phonétique, graphique, linguistique, etc.) du signe.» Ensuite, principe du discours mystique plus surprenant que le précédent, l'indécence : «Une apologie de l'«imparfait» encadre les phrases mystiques et les situe dans une rhétorique de l'excès» (pp. 2002-2). Souvenons-nous, ajoute Certeau, que «Grégoire le Grand revendiquait déjà le droit de «barbariser» la langue et de se soustraire à la férule de Donat; il refusait de «servir» l'«ars loquendi» classique et de s'interdire la «confusio» du barbarisme» (voir l'Epître à Léandre, V, 53). Je donnerai plus bas quelques exemples de cette opacification du signe ainsi que de la prodigieuse capacité d'invention langagière propre à Meyronnis mais il me semble que nous pouvons d'ores et déjà remarquer que le texte de notre auteur est riche d'un autre principe du discours mystique : la description d'une aberration, d'une impossibilité logique. La langue du mystique, celle de François Meyronnis qui la parodie à son insu, est celle qui, coûte que coûte, va tenter de dire et signifier l'indicible (infernal) comme l'ineffable (céleste). Ainsi pouvons-nous relever quelques horreurs de non-figuration comme «un lieu sans lieu» (p. 17), «une fente abyssale où tout fait défaut» (p. 35), une «chute ascensionnelle» (p. 76), la «vie morte [qui fait croître] la mort vivante» (p. 79), un «éperdu [qui] t'établit dans le vide qui précède la perte, dans un vide tellement démuni de support qu'il ne comporte plus défaut ni manque. Qu'il devient sauvegarde, plutôt que précipice» (p. 96).
Classique retournement propre à l'expérience mystique, jamais mieux illustrée que par Denys l'Aréopagyte, Angèle de Foligno, Maître Eckhart, Tauler et, à notre époque, François Meyronnis.

cnod, noisrevni'l eD (NB : non, il ne s'agit point d'un anacycle)

Le grand écrivain se reconnaît à sa petite musique. François Meyronnis, le plus grand de nos plus mauvais écrivains, a un style qui est moins aisément imitable que l'iris de Rimbaud : l'inversion, qui surgit dès la première page de son dernier livre, dès sa quatrième ligne, c'est dire comme, d'entrée de jeu, nous savons (enfin, le lecteur expert) que nous lisons un texte unique, un texte de François Meyronnis : «Elle ne cesse de surgir, la statue de Balzac». Et si demeurait, tout de même, la très angoissante perspective d'un plagiat de génie, François Meyronnis, immédiatement, déploie une multitude torsive d'inversions qui, à vrai dire, nous donnent le tournis : «Cela venait de beaucoup plus loin que l'anatomie, cette affaire» (p. 16), «Sur ce point de fait, elle tablait» (p. 17), «Pas du tout son genre, le coup nul» (p. 18) et «Elles ratent l'estocade, les ondes putrides» pour cette même page, «Déliés, les nœuds» (p. 19), «Elle n'a pas tâtonné longtemps, cette main» (p. 20) et encore «Elle croasse dans la nuit profonde, cette excuse», «Intacte, la colonne vertébrale» (p. 23), «Attrapée, la béance du chaos» (p. 24) et «Elle t'enveloppe comme un trou noir, cette incantation», «Alors, n'attends pas qu'elle te bichonne, la montagne» (p. 25), «Ne demandait, celui-là, qu'à faire son roulis dans mon sang» (p. 30), «Retenue, sa voix» (p. 31), «Presque restaurée, la coïncidence» (p. 37) et «Un individu lacunaire, il voudrait cela», «Traverse et obstacle, ce qui m'arrive» (p. 39) et... et enfin, je précise qu'il ne s'agit pas d'un relevé exhaustif de toutes les inversions disséminées rotativement par François Meyronnis, des pages 15 à 40 qui constituent donc le premier chapitre de Brève attaque du vif.

De l'art de la voltitude. Qu'il faut être contorsionniste pour vraiment aimer les livres-caoutchouc de François Meyronnis, penseur-éponge

Torsion, tortu, contorsion, contorsivité, rotativisme, spiralogracilité, inventez le mot que vous voudrez, pourvu qu'il gigouette, tournoieboule et virevoltige, comme si les feux de l'Enfer coulaient dans ses veines. Un texte de François Meyronnis, c'est un texte vivant et qui ne tient pas en place, comme Philippe Sollers, incapable de concentrer son esprit plus de quelques secondes sur un sujet unique, tant son génie est universel. Un texte de François Meyronnis, c'est un pantin attaché à la proue d'un navire fendant les flots d'une mer aspirée par le vortex de Poe. Un texte de François Meyronnis, c'est un texte qui est suspendu au-dessus d'un gouffre, pris dans une «alvéole de vertige (p. 15), des phrases guettées par plusieurs «gouffres tournoyants» (p. 16). C'est un aimant tellement puissant qu'il distord (p. 17) «ce que tu prenais pour une identité personnelle», qu'il éparpille les phrases, les «floculant au-dehors d'une suspension colloïdale» (p. 19). C'est une «grammaire tournoyante» (p. 20), un «tourbillon» (p. 25) qui «absorbe la lumière», un cerveau qui fait une« volte» (p. 33), s'engendrant à neuf, «dans un mouvement tournant» ajoute Meyronnis, qui n'a jamais le vertige ni le tournis lorsqu'il écrit mais l'a peut-être lorsqu'il lit les livres de son meilleur ami, Yannick Haenel, livres presque aussi mauvais que les siens mais qui ont l'insigne mauvais goût de se vendre par milliers d'exemplaires, à la différence des siens. Un texte de Meyronnis est un drôle d'événement, capable de «boucler le monde dans une torsion serrée» (p. 35) et de visser un «envoûtement» (Ibid.). Un texte de Meyronnis, ce sont des «renversements en écharpe» (p. 39), une béance aussi qui projette ses bourrasques au-dessus de l'hébétude de l'auteur (Ibid.).
Ces figures de la torsion et de la contorsion qui finissent par se sublimer (P; 76) en une magnifique «spirale à gestes», ne sont peut-être, après tout, qu'un des aspects de l'unique figure de style que Meyronnis semble maîtriser, l'inversion qui elle aussi connaît sa double acmé (p. 68) : «Mais pas plus tentante, la passerelle, maintenant que son accès est libre. De l'épouvante, tout ce qu'elle m'inspire [...]»

De Jean-Pierre Richard, doux critique universitaire, qui perdrait sa fade science des images s'il lisait François Meyronnis

Je me souviens d'avoir lu quelques-uns des ouvrages de Jean-Pierre Richard, parce que mon professeur de français m'y avait obligé : je n'en ai rien retenu, alors même que j'ai noirci de notes sur ses livres des dizaines de feuilles volantes qu'il me fallut apprendre par cœur il y a bien des années. Je fis de même pour les livres de Gérard Genette, derechef obligé. Et pour ceux de Roland Barthes, et pour quelques autres cacographes encore, dont Georges Molinié est le prince, spécialisés dans la rédaction de livres illisibles ayant pour seuls lecteurs les pions de l'Université, collègues (adversaires), professeurs, étudiants, demi-soldes du journalisme à prétentions intellectuelles, demi-mondaines jouissant d'une labile érection moins sûrement que d'une page de Molinié. Si j'avais le génie de Dante, je placerai mon professeur de français, au nom prédestiné pour les grandes entreprises de l'âme puisqu'il s'appelle Monsieur Laudet, en enfer, dans un cercle de mon invention, où le pauvre homme serait condamné à mâcher et remâcher jusqu'à la fin des temps tous les livres de ces critiques ineptes, qui ont dû éteindre bien des petites flammes dansant dans le regard de jeunes étudiants.
Jean-Pierre Richard : dans ses textes consacrés à des auteurs contemporains, dans lesquels il savoure le bonheur tout simple d'être Jean-Pierre Richard et celui de pouvoir lire des textes, souvent sans le moindre intérêt, notre bucolique critique ne mentionne pas, sauf erreur de ma part, François Meyronnis. Oubli ou lacune à réparer de toute urgence ! Car les livres de Meyronnis ne sont-ils pas l'une des illustrations les plus parfaites de la poésie et de la profondeur, d'une poésie qui sait être profonde ? J'ai ainsi noté quelques images prisées par l'auteur, lesquelles je crois résistent à toute tentative d'élucidation. Il s'agit donc bien de poésie ou plutôt, répétons-le avec Jakobson, de fonction poétique, laquelle transpose ou replie l'axe syntagmatique (ou l'attribution d'une fonction) sur son cousin germain, l'axe paradigmatique (ou production d'identités) ou, pour le dire plus clairement avec Meyronnis, ce grand sorcier du langage destructuré, de bavardage inepte : «À force de tourner le sel dans le bol, j'avais fini par agacer les demi-portions du lugubre» (p. 20), «Quand les essaims se permettent ce genre de privauté, je laisse la hache de la trahison répondre à ma place» (p. 22), «À chaque fois dévié, l'inégal t'expatrie du sol, de tous les sols» (p. 25), «Il y a quelques minutes, avant les lames, ça aboyait. Elle se rapprochait, la rambarde de l'inertie fatale» (p. 26) où le lecteur attentif découvrira l'exemple d'une poésie au carré, grâce à la figure si inventive de l'inversion de syntagmes, «Le scripteur antisocial évolue dans l'élément le plus invivable, dans le Pays de Nulle-Part» (pp. 27-8), «Le toussailleur braille sa crainte, sans soupapes dérivatives» (p. 28), «Au lieu de rétablir l'ancien rapport du mental avec ce qui s'acharne dans un charnel que le tuyau étrangle, enrouler sa propre naissance dans une inversion, la faire s'en aller et revenir, tourner et retourner, comme une figure tracée à l'encre sur un ruban de Möbius» (p. 32), «Mais il faudrait se refaire de fond en comble pour que je me déverse en lui et lui en moi; pour qu'il tombe en averse sur mon naufrage, et ainsi le renfloue» (p. 35), «Sous prétexte que le vent de la Néantise réduit les corps en bourre, ou les égrène comme du blé trop mûr, il désire que je patafiole mon bâti» (p. 37), «Le barbu recueille dans sa paume un bout de mon manteau, infime infime» (p. 40) et cette admirable métaphore filée, qui m'a fait rire un long moment après que j'ai tenté d'imaginer la scène : «La haine cherche des échelons de cordage pour monter dans la mâture écarlate du meurtre» (p. 102) !
Je ne résiste pas non plus au plaisir de citer in extenso un des passages les plus hauts en couleurs de notre livre (p. 69), qui donnera je crois une idée, certes faible, de la puissance stylistique de François Meyronnis : «As-tu besoin de béquilles ? grommelle Faülnis. Non ? Alors, marche !» Il estime que du train où je vais, on n'est pas prêt de le franchir, ce pont. Regarder une dernière fois en arrière, pour saluer Vidil. Mais sa présence s'est déjà évanouie dans la pénombre, sans égard aux plis nombreux de la nostalgie. Va de l'avant, je me dis. De toute façon, quel moyen aurais-tu de revenir sur tes pas ? Droit devant soi, donc. Si l'idée paraît claire, il y a un cactus dans la réalisation. Pas un gentil balancement, ce que nous endurons sur cette passerelle : nous sommes emportés avec violence, d'un côté, puis de l'autre, dans un branle sévère. une tempête de vent nous lance de ces coups de pattes !», s'étonne pour finir Meyronnis, comme si lui-même avait été surpris par ce qu'il vient d'écrire. Il y a tout de même de quoi et on ne peut que louer l'auteur de ne pas avoir perdu la raison après s'être relu...

De l'usage des italiques dans un livre et de Julien Gracq qui, le pauvre, n'avait rien vu !

Pauvre Gracq qui, afin de baliser la lecture de ses textes sans danger, disposa suffisamment de termes et d'expressions soulignées par des italiques pour qu'un randonneur du dimanche découvre, sans jamais s'égarer et encore moins dévier de son itinéraire de majorette, les petits bois en contre-plaqué du pseudo-mage encalminé sur son rivage des Syrtes. Pauvre Gracq, ridiculisé par Meyronnis qui, de l'italique, fait un emploi souverain, au sens qu'il engage l'essence tout entière l'essence même de ce qu'il convient de souligner : une «torsion d'absence» (p. 16) et «On te propulse dehors», un «intermonde» (p. 18), le «retrait» (p. 19), le «monde de l'écorce» (p. 23), le «regard renversé» (p. 24), la «non-saisie des choses» (p. 25), le «profond déploiement» (p. 27), «se délivrer du cadavre» (p. 28), «le choc-qui-libère» (p. 30), «Le vide découpe la lucidité dans l'énergie de ton souffle» (p. 32), la «succion» (p. 34), «au loin» (p. 36), la «naissance-et-mort» (p. 39) et enfin un très énigmatique, sans doute quelque message codé, «laisse faire» (p. 40).

De l'inventivité phénoménale, en matière d'écriture, de François Meyronnis

Double procédé consistant à employer un niveau de langue familier ou argotique allié avec des néologismes (parfois des mots-valise) où l'éclatant génie langagier de François Meyronnis étincelle comme une bague de Philippe Sollers. C'est «la crustacerie humaine» (p. 19) et «ça t'en mettrait un coup à la boudouille, vraiment» (p. 21), c'est «l'envoi-mort s'effiloche dans la bourbe» (p. 23) et «la bouchure [qui] vole en éclats» (p. 29), c'est «la gelure [qui] montre son museau» (p. 30) et «le garrot [qui] t'engloute dans les ténèbres» (p. 32), c'est «ce métazoaire anti-cercueil» (p. 33) et «la givrure terrifiante» (p. 34), c'est enfin «la Néantise» (p. 36) et «une turelure de cinglé» (p. 38). Vous aurez noté la prédilection de François Meyronnis pour les néologismes en -ure, signe incontestable que notre écrivain ose, en matière de langage, toutes les audaces, ce qu'il nous prouve par ses innombrables trouvailles comme une «jacquerie hilareuse» (p. 57), une «jonchère verbale» (p. 59), la «morpiaille sociale» (p. 60) ou encore les «babillards d'en haut». Bien d'autres trouvailles dans le reste du livre, comme «rogner le tarbouche» (p. 80), cette assez belle (tout de même !) «odeur de laine du silence» (p. 84).

Du matin des magiciens, bluette de Pauwels et Bergier tout de même moins ridicule que l'œuvre au rose de François Meyronnis, piètre alchimiste de l'insignifiance, Von Däniken de la rue Sébastien-Bottin

La bluette, comme le sous-genre, florissant, du crypto-cryptique et de l'ufo ludique, a ses adeptes. Ne vous moquez jamais d'un lecteur du Matin des magiciens, cette bible réservée aux initiés du tellurisme conspirationniste et de la Société de Thulé-en-Charentaises. Si la métaphore obsédante de Meyronnis est la tourneboulure et la virevoltade, celles de Pauwels et Bergier est l'effraction : porte, ouverture, arcane et sceau brisés, regard dessillé, révélation sur le monde souterrain et l'Atlantide et ainsi de suite, puisqu'il s'agit de nous introduire dans l'invisible, l'unique monde réellement intéressant qui double et pénètre de toutes parts le visible. Je m'avise tout à coup que l'image de la spirale est aussi employée par notre auteur bifrons, preuve qu'il n'a fait qu'annoncer, dans ses passages les plus heureux, les vertigineuses intuitions du Sâr Meyronnis : «Plutôt que de condamner l'esprit moderne au nom de la sagesse initiatique des Anciens [...], il conviendrait d'admirer, il conviendrait de vénérer la puissance de l'esprit qui, sous des aspects différents, repasse par le même point de lumière en s'élevant en spirale» (2). Demeure toutefois, entre Brève attaque du vif et Le matin des magiciens, une différence de nature, qu'aucune secrète correspondance ne saurait résorber : l'ouvrage de Pauwels et Bergier se lit avec plaisir, parfois avec profit, tant les anecdotes et personnages étranges, parfois franchement loufoques, autour desquels nos deux dessillés brodent leur tunique d'elfe explorateur deviennent, en fin de compte, un pur produit de littérature. Et puis Pauwels et Bergier, qui se désignent comme «deux pauvres casseurs de cailloux» (op. cit., p. 249) sont modestes, ce que François Meyronnis n'est absolument pas.
Autre intérêt, qui tient dans l'exposition du cas, purement inventé, d'un «grave professeur autrichien, nommé Kreyssler qui, ayant «tenté de dénouer le corset du langage, imagina de nouveau mots afin que celui-ci «se gonflât enfin des états intermédiaires négligés dans notre actuelle structure mentale (3). Un exemple ? «Comment définirai-je le retard sur l'avance que je souhaitais prendre ? Il n'y a pas de mot. Kreyssler proposait : l'attard. Et l'avance sur le retard que j'avais ? La revance» ou encore, illustration de la méthode kreysslerienne cette fois appliquée aux «états psychologiques» : «L'amour et la haine. Si j'aime lâchement, n'aimant que moi à travers l'autre, ainsi entraîné vers la haine, est-ce l'amour ? Ce n'est que l'amaine. Si je hais mon ennemi, ne perdant point cependant le fil de l'unité de tous les êtres, faisant mon devoir d'ennemi mais conciliant haine et amour, ce n'est pas la haine, c'est la hour».

De Dante qui, même s'il a cru le contraire, n'avait strictement rien vu, lui aussi, en Enfer

Les plus grands écrivains français vivants, qu'il s'agisse de Laurent Gaudé ou de François Meyronnis, sont hantés par deux choses : la catabase et le souvenir de Rimbaud qui vécut, nous commençons à le savoir, une saison en Enfer. Pour Meyronnis, l'affaire est entendue depuis longtemps : nous qui nous croyons vivants sommes, en fait, bel et bien morts, parce que, tous autant que nous sommes, la Nihilisterie, la Nihilitude, la Nihilentropie, bref, le Rien, a pris le contrôle de nos esprits, cœurs et bouches. Nous ne sommes que des ombres (une «ombrerie», écrit Meyronnis p. 61), des «écribouilleur[s]» (p. 49), des «plisseur[s] de paroles» (Ibid.), voire, pour les plus chanceux d'entre nous, les «souillons du gribouillage littéraire» (p. 64).
François Meyronnis, lui, se réserve le meilleur rôle, celui de Dante bien sûr, qui, pour revenir à la vie, à la parole, pour découvrir le Verbe, doit patiemment explorer, aux côtés du poète couronné, le royaume infernal. Pour «sortir de la baraque à mirages» et faire «de sa langue un burin» afin de «tailler la chimère en biseau» (p. 73), il faut non seulement être courageux comme François Meyronnis, ce qui n'est pas rien, mais il faut en outre être choisi.
«Quand tu sors de la voie commune, quand tu ne marches plus avec les éberlués sur le chemin de l'errance, ne renonce pas, ne tombe pas à genoux, ou alors c'est le coup de rasoir de l'échec, un coup à faire jaillir le sang du malheur de tes carotides tranchées» (p. 94). François Meyronnis, c'est donc parfaitement clair, a connu le foudroiement sur son chemin de Damas. Il est toutefois supérieur à Paul de Tarse en ceci qu'il peut, à loisir, provoquer des foudroiements qui, toutes les fois que son corps est frappé, font perdre la mémoire au pauvre homme : il a donc, toutes les fois qu'il écrit une ligne, l'impression irrécusable qu'elle a été arrachée aux abîmes de la non-parole.
Je me suis demandé, longtemps, pour quelle raison François Meyronnis était, lorsqu'il écrit ses livres que je dois être le seul à lire en France je crois, avec tout de même Philippe (Sollers), Yannick (Haenel), Vincent (Jaury) et enfin Aude (Lancelin), d'une si extraordinaire prétention qu'aucune qualité proprement stylistique, fût-elle celle d'un inventeur de mondes comme Shakespeare, ne serait à même d'autoriser. Enfin j'ai trouvé ! Sur ma gorge elle a sauté, l'évidence, comme dirait François ! Pardi, comment ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt ? François Meyronnis est plus visionnaire qu'un Isaïe, plus dogmatique qu'un Paul de Tarse, plus aveuglément fanatique qu'un Henri Institoris parce qu'il est persuadé d'avoir été choisi pour la sainte mission qui consiste à redresser le Verbe fourbu ! Oui mais par qui ou quoi a-t-il été choisi, me demanderez-vous ?
Ah, si je le savais, je ne révélerais point ce fameux secrets aux foules morpionneuses qui toutes devraient se pénétrer des révélations Trois fois saint Hermès Meyronniste. Je soupçonne en tout cas qu'il, pardon, qu'IL a été choisi par une mystérieuse entité portant plusieurs noms : le Vif, le Sain, Ce-Qui-N'a-Pas-Encore-Été-Contaminé-Par-La-Parlure, l'anti-Incubateur, la contre-Fermeture, la Divine Éclaircie, la Libération néguentropique, le Prélude à la Délivrance, l'anté-Démoniaque qui, nous dit Meyronnis, «s'accroche aux tours, contours et circuits» (p. 40), etc.

Du coucher des sollersiens, qui n'est hélas point pour ce soir

Ne rêvons pas.
La puissance d'illusion des imposteurs obéit au principe, bien connu des démonologues, selon lequel seuls celles et ceux qui rendent un culte au démon peuvent participer au sabbat qui en chante la splendeur noire. Peu importe qu'à grandes citations de la Somme théologique, les juges-inquisiteurs affirment que les orgies des sorcières soient provoquées par les jeux d'une cervelle et d'un corps magiquement enfiévrés, peu importe puisque les sorcières, elles, même torturées, même cuisant à petit feu, savent bien qu'elles l'ont baisé, le cul immonde de leur Maître !
Philippe Sollers, comme le diable, n'a aucun pouvoir, sauf celui de faire croire qu'il existe à quelques pauvres d'esprit, gobeurs de grenouilles crues, renifleurs de menstrues préparées en épais potages, sorcières et sorciers à bonnet d'âne, dont nous pouvons même plus nous débarrasser par de joyeux bûchers aux vertus purificatrices !

Notes
(1) Allusion à un passage de Prélude à la délivrance : «Un «écrivain», ce n'est pas un de ces blablateurs qui cherchent à faire valoir leur intimité et à l'imposer dans la sphère spectaculaire des narcissismes; mais au contraire quelqu'un qui, écrit Yannick Haenel, en se rendant disponible à l'apparition du lavoir carré [allusion à l'épisode de la recherche, par le narrateur de Proust, des sources de la Vivonne], se sépare radicalement de la subjectivité et de son «moi aux pieds fumants», comme l'a dit un poète», in Yannick Haenel et François Meyronnis, Prélude à la délivrance (Gallimard, coll. L’Infini, 2009), pp. 127-8.
(2) Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier (Gallimard, coll. Folio, 1984), p. 140.
(3) Voir la page 203 de cet étonnant ouvrage.