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07/02/2012

La grande frilosité des éditeurs français : le cas Robert Penn Warren

Crédits photographiques : Vadim Ghirda (Associated Press).

«Il fit entrer un jour dans mon petit bureau Sinclair Lewis, renommé dans son pays depuis Main Street et Babitt mais encore assez mal connu des Français. Bradley le prénommait «Red» (Rouge); je ne sais pas très bien si c'était à cause de certains reflets fauves qui traversaient sa chevelure ou en raison de ce teint très coloré qu'il avait et auquel on me disait que le whisky n'était pas étranger. «Red» me serra la main à me la broyer, s'assit, et avant que j'aie pu ouvrir la bouche, me demanda «de ne pas [lui] parler avec éloges de [ses] livres si [je] ne les avais pas lus». Je supposai que c'était là le fruit de ses réflexions après divers entretiens avec mes compatriotes. Il était très grand, très maigre et il lui manquait ce je ne sais quoi d'indéfinissable à quoi l'on reconnaît toujours en France un homme de lettres arrivé. «Red» ressemblait à un négociant américain de bonne classe ; j'eusse tout pensé de lui, au jeu des devinettes, sauf qu'il était un intellectuel. J'ai souvent observé que l'écrivain américain ne se distingue pas de la masse de ses compatriotes : il est vêtu comme eux, se comporte comme eux, et il est finalement assez rare que sa physionomie trahisse sa profession. Peut-être faut-il en rechercher la raison dans le fait qu'aux États-Unis il n'y a ni salons littéraires, ni milieux littéraires; l'écrivain américain n'est pas considéré comme une vedette; c'est un homme qui exerce comme n'importe qui, plus ou moins bien, son métier; nous sommes loin de l'Europe et de ses auteurs, «monstres sacrés», dont la foule connaît les traits et observe les moindres gestes. Cet anonymat de l'écrivain américain conditionne son apparence et règle son attitude. Je parle ici bien entendu des «grands» que j'ai connus : Lewis, Bromfield et Dos Passos, non pas de ces jeunes gens frais émoulus de l'Oklahoma qui hantent les cafés de Saint-Germain-des-Prés et qui, parce qu'un jour ils ont publié dans une revue trois poèmes à la manière de Whitman ou de Robinson Jeffrys se croient forcés de se déguiser en estivants de Saint-Tropez pour bien marquer leur génie».
Henry Muller, Trois pas en arrière (La Table Ronde, 1952, réédition dans la collection La petite vermillon, 2002), pp. 127-8.


Bien sûr, n'importe qui aura beau jeu de me faire remarquer que, de grands absents, et de bien français, il y en a pléthore dans nos lettres.
Je répondrai à cette évidence par cette autre évidence : oui, sans aucun doute, mais ce n'est pas une raison suffisante pour que je ne me contente pas, à ma modeste mesure, de relever et d'essayer de réparer cette profonde injustice : Robert Penn Warren (1905 - 1989), pour le public français, n'existe pas, comme naguère j'ai relevé le triste sort éditorial fait à l'un des plus grands écrivains français du siècle passé, Paul Gadenne qui lui non plus, il est vrai, n'existe pas vraiment, tout comme n'existe guère, pour ces lecteurs français, l’œuvre, pourtant remarquable, lumineuse même, d'une Cristina Campo.
Ce n'est pourtant pas faute, roman après roman, d'avoir évoqué cet écrivain nord-américain qui a pu être rapproché, non sans d'excellentes raisons, pour la puissance de sa vision et la cohérence de ses univers romanesques, de William Faulkner.
Ce n'est pas faute d'avoir sensibilisé l'ami Pierre-Guillaume de Roux, qui pourtant me fit découvrir le chef-d’œuvre de Penn Warren, Les Fous du roi (Stock, 1950, Le Livre de Poche, 1968 et Le Livre de Poche, coll. Biblio, 1979), à cette aberration dont du reste il est parfaitement conscient : Robert Penn Warren est un écrivain majeur pratiquement inconnu de la France contemporaine, dont tant de cuistres savants se targuent d'être de si fins lecteurs, des limiers auxquels nul talent ne saurait échapper, fût-il de la taille d'un de ces hongres dont la réclame est présentée, dans les grandes surfaces, au milieu des courges et des potirons.
Robert Penn Warren est un inconnu. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir contacté le responsable de la collection Americana chez Gallmeister (1), directeur de collection qui m'a répondu ce que je savais déjà : en effet, il est étonnant, franchement étonnant pour ne pas dire plus, qu'un auteur tel que Robert Penn Warren soit aussi parfaitement inconnu qu'il l'est du public français et, n'ayons pas peur de le dire, de la presque totalité des éditeurs français. Et ? Et rien d'autre bien sûr, car, petites, moyennes ou grandes, il semble qu'une même trouille paralyse les maisons d'édition françaises.
De Robert Penn Warren, cinq titres seulement ne sont pas épuisés dans nos librairies, librairies d'ailleurs surtout électroniques, puisque je n'ai jamais vu, de ma vie de lecteur acharné, un livre de cet auteur exposé dans une de ces librairies dont, c'est l'antienne du moment, la vie même est menacée et pour lesquelles il faut se battre... Ces cinq titres sont La Grande forêt (Stock, dans la collection Bibliothèque cosmopolite, 1994), Les rendez-vous de la clairière (Actes Sud, coll. Babel, 1996), L'esclave libre (Phébus, 1998 (2)), Un endroit où aller (Actes Sud, coll. Babel, 2007) et enfin Le grenier de Bolton Lovehart, une longue nouvelle éditée par Chambon/Le Rouergue (2004).
Rappelons qu'aucun des romans de cette maigre liste n'est disponible sur les étagères des libraires puisqu'il faut systématiquement les commander, Les rendez-vous de la clairière étant du reste, même en le commandant, de plus en plus difficile à acquérir, probablement parce qu'il est en voie d'être épuisé.
Regardons les dates de parution de ces romans. Elles sont éloquentes puisque nous constatons une fois de plus cette règle éditoriale absolue : dès qu'un éditeur attire l'attention sur un écrivain, méconnu ou franchement oublié, pour de mauvaises ou excellentes raisons peu importe, il est rare que d'autres éditeurs ne suivent pas le mouvement, dans une belle réaction face à l'intolérable sans doute (le fait qu'un écrivain demeure inconnu), bien davantage qu'un opportunisme économique après tout compréhensible. Les mauvaises langues diront, mais nous les laisserons dire, qu'ils prennent le train en marche, avec d'autant plus d'empressement que les ventes du courageux éditeur qui, le premier, aura dégainé et touché, miraculeusement, sa cible (cet être fantasque qu'est un lecteur), auront été au rendez-vous.
Pour Penn Warren, le moins que nous puissions faire remarquer est que le tortillard, composé d'une locomotive poussive et de deux modestes wagons sans beaucoup de confort, semble s'être perdu quelque temps à peine après avoir commencé son périple hésitant : frémissement dans les années 90 puis au début des années 2000 et depuis, rien, y compris sur la Toile pourtant prolixe en auteurs mondialement célèbres ou parfaitement inconnus, bons ou nuls. Sur Robert Penn Warren, mes textes se situent ainsi en première page des occurrences de recherche sur la version française de Google, certes parce que mon blog attire beaucoup de lecteurs, aussi, bien sûr, parce que celui-ci doit être un des très rares sinon le seul support électronique qui, en France, a évoqué avec régularité les textes de cet auteur.
Après les dates de parution, quelques observations sur les éditeurs concernés.
Actes Sud est un éditeur pour le moins étrange, capable de publier de grands textes écrits par de véritables écrivains tels que Sebald ou Kertesz (et même, un temps et sous l'unique impulsion de Nyssen, Paul Gadenne !) voire Salmón ou de très piètres livres assemblés par des faiseurs comme Pressburger, Claro, Gaudé, Enard ou encore Somoza. Nous pourrions comparer cet éditeur, pour certains de ses aspects, à la prétentieuse maison qu'est Allia, qui trop souvent se contente de recycler des textes traduits en français depuis des lustres, dans de petits livres qu'elle nous présente comme originaux et qui ne le sont point, sauf à considérer qu'un texte habillé d'une jolie couverture (mais présenté sur un site d'une esthétique épouvantable) est une nouveauté. Allia, parangon dans la catégorie fort prisée de la pseudo-intellectualité parisienne, nous paraît si ridicule en regard de la très belle et courageuse entreprise d'un Michel Valensi, L'Éclat qui, elle, propose un vrai travail de fond, comme un simple regard jeté sur son catalogue nous le démontre !
Revenons à Penn Warren et Actes Sud.
Il y avait naguère, sur le site de ces éditions, une excellente rubrique où n'importe quel lecteur pouvait évoquer un livre, fût-il paru depuis des années et même demeurât-il épuisé, à condition qu'il ait été publié par Actes Sud. Cette rubrique, sur laquelle j'avais justement déposé quelques lignes consacrées à Un endroit où aller a aujourd'hui disparu. Quel intérêt, pour un éditeur, de savoir ce que peuvent penser ses lecteurs d'un livre qu'il a pourtant publié et dont, peut-être, il n'a pas hésité à se débarrasser de ses stocks si nous en jugeons par l'état, généralement impeccable, des exemplaires de ce roman disponibles sur les sites de ventes de titres épuisés ?
Je doute fort, vu la politique de publications qui semble être celle, désormais, de cet éditeur (il suffit de regarder sa page de nouveautés dans le rayon bizarrement appelé Littérature), Actes Sud, que les lecteurs français puissent avoir la chance de relire ou même lire un roman de Penn Warren. La préoccupation semble être devenue tout autre que la découverte de beaux écrivains. C'est la crise cher Monsieur ou bien Il faut bien vivre n'est-ce pas ?, seront immanquablement les réponses qu'on fera à ce que l'on croira être ma méconnaissance des nécessaires contraintes économiques à laquelle une maison d'édition, comme n'importe quelle autre entreprise, doit se soumettre.
Le Rocher, même s'il n'a rien publié de très marquant depuis que Pierre-Guillaume de Roux l'a quitté, La Table Ronde, aux nouveautés presque toutes insignifiantes pourraient être des éditeurs intéressés par Penn Warren puisque leur fond est principalement romanesque. Si quelque téméraire veut leur soumettre l'idée qu'il faut rééditer les romans d'un Américain disparu, ma foi, qu'il ne se gêne pas.
Constatant que Stock avait tout de même réédité, par le biais d'une de ses collections, un titre de Penn Warren, j'ai pris mon courage à deux mains et ai envoyé un beau courrier au patron de l'éditeur historique de l'Américain, Jean-Marc Roberts. Réponse officielle dont je donne l'esprit et non la lettre, par le biais de Marie-Pierre Gracedieu, éditrice de la collection de littérature étrangère appelée La Cosmopolite : Cher Monsieur, merci de l'intérêt que vous portez à Robert Penn Warren, merci vraiment mais, comme nous ne publions qu’une douzaine de titres par an, nous devons procéder à une sélection absolument drastique, D-R-A-S-T-I-Q-U-E m'entendez-vous ?, parfois frustrante oui c'est sûr. Donc, cher Monsieur, pour le moment, aucune réédition digne de ce nom n'est prévue d'un livre de Penn Warren, surtout si vous gardez bien à l'esprit, et je me permets de vous le répéter, que notre politique est drastique quant à la qualité de ce que nous publions.
J'ai longuement médité ce caractère éminemment drastique, après être allé regarder la page des nouvelles parutions de cette collection : une sélection pour le moins drastique, en effet...
Actes Sud, Stock, Phébus (auquel j'ai envoyé un courriel, demeuré sans réponse), Omnibus (réponse, intéressante, de Jean-François Merle), Gallmeister donc, Gallimard (courrier au patron de la belle collection Du Monde entier, Jean Mattern; courrier, demeuré sans réponse, à la directrice de Quarto, François Cibiel, épatante réponse de Christine Jordis, membre du comité de lecture de la prestigieuse maison et écrivain (3)) mais aussi les magnifiques éditions dirigées par Antoine Jaccottet, Le Bruit du Temps, que j'évoque toutes les fois que je le puis (Jaccottet m'a répondu qu'il allait se pencher sur cet écrivain dès qu'il en aurait le temps), bref, ces réponses (y compris les silences qui sont encore des réponses), dont je n'ai pas de raison valable pour mettre en doute la sincérité s'apparentent, me semble-t-il, à des fins de non-recevoir ou bien à un intérêt que nous jugerons prudent à l'endroit de Penn Warren.
Deux arguments peuvent, ici, m'être objectés.
Le premier consisterait à prétendre que les éditeurs français n'éditent pas ou ne rééditent pas les principaux romans de Penn Warren pour une raison toute simple et forcément excellente : Robert Penn Warren n'aurait pas écrit des textes si remarquables que cela. Variante de cet argument : Robert Penn Warren lui-même ne serait pas un écrivain si important que cela, en tout cas pas vraiment pour un lecteur français, tout de même très peu au fait de la trame historique particulière ayant par exemple servi à l'écriture du Cavalier de la nuit. Trop provincial en somme, trop invinciblement ancré dans le terroir sudiste nord-américain. Oui, et Parabole, l'un des rares romans de Faulkner qui se déroule en France, est aussi le moins apprécié dans notre pays, allez donc comprendre !
Certes, tous les romans de Penn Warren ne se valent pas mais je tiens Les Fous du roi et Un endroit où aller pour deux authentiques chefs-d’œuvre et même, pour le premier, pour un de ces rares romans iconiques qui visiblement fascine les États-Unis, tant il semble opérer, de ses entrailles les plus secrètes, une analyse prodigieuse (4).
Inutile de préciser que les adaptations cinématographiques qui ont pu être réalisées de ce roman shakespearien (et faulknérien, d'une certaine façon, si par ces deux adjectifs on entend puissance et universalité) ne rendent absolument pas compte de sa force de suggestion, ni même ne parviennent à évoquer sa dimension métaphysique et religieuse, certes difficile à percevoir au premier abord, tant Penn Warren, avant de sonder les profondeurs de l'histoire, du temps et de l'âme humaine, prend le temps de longuement planter son décor et surtout de donner consistance et chair, par petites touches ou bien longs retours en arrière, aux différents protagonistes qu'une fois saisis, il ne lâchera plus, comme s'ils étaient transportés par un aigle royal à une hauteur prodigieuse, avant d'être, non par un jeu cruel mais par une nécessité irrévocable, lâchés d'un coup, l'accélération de la chute formidable creusant nos entrailles d'un sentiment de vertige et de frayeur sans lequel un roman n'est rien de plus qu'une honnête marchandise. Sidération et vertige, voici deux sentiments que n'importe quel lecteur peut éprouver à la lecture de Penn Warren, l'un et l'autre étroitement liés : sidération devant la justesse avec laquelle le romancier révèle, comme un géologue, une couche de roche profonde affleurant à la surface, vertige devant le gouffre de l'histoire dans lequel l'homme n'en finit pas de tomber, chacun de ses actes les plus mémorables n'étant en fin de compte rien de plus qu'une éphémère prise sur le rebord de pierre tranchante qu'à bout de force il a dû lâcher.
Quant à l'importance de l'auteur, il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir tel site qui évoque la vie, l’œuvre de Penn Warren et les travaux qui lui sont consacrés, principalement aux États-Unis. Il est vrai que, côté français, les travaux universitaires (mémoires et articles) consacrés à cet auteur semblent pouvoir se compter sur les doigts d'une seule main (5).
Second argument, qui à vrai dire n'en est pas un. Pourquoi diable devrais-je donc m'étonner du fait que les éditeurs ayant pignon sur rue, disons ce qu'il est convenu d'appeler les grands éditeurs (Gallimard, Stock, etc.) et même les éditeurs de taille moyenne (Actes Sud), soient intéressés par la publication de livres de qualité alors que, l'antienne est aussi convenue qu'imparable et très certainement fausse, il faut bien vivre, donc publier des livres qui, s'ils ne sont pas forcément mauvais, sont publiés avec cette seule perspective de faire fructifier le plus possible leurs ventes ? Rabattez-vous donc vers les petits éditeurs, va-t-on me rétorquer, si vous cherchez d'honnêtes et passionnés amateurs (ou professionnels) désireux de servir des auteurs ou des livres.
Le mythe de la rigueur et de la qualité systématiquement accolées aux productions provenant des petites maisons d'édition m'a toujours fait sourire, parfois rire, bien que jaune, lorsque j'ai expérimenté la qualité de ces formidables petits éditeurs. Je connais de forts mauvaises maisons d'édition que nous pouvons qualifier de petites, et pas qu'au sens économique de ce terme. Je ne prétends absolument pas que les éditions du Lérot, des Fondeurs de briques, Vagabonde, Absalon, Carnets Nord, Rue Fromentin ou encore Attila (dont les livres, en tant qu'objets, sont de magnifiques ouvrages), dont j'ai parfois évoqué certains titres de très bonne facture (d'autres encore, aimablement envoyés par ces mêmes éditeurs, se trouvent dans mes piles de livres pas encore lus) sont, justement parce que petites, mauvaises. C'est tout le contraire bien évidemment, mais enfin, toutes ne s'intéressent pas et surtout, toutes ne peuvent s'intéresser, du fait même de leur petite taille les contraignant à choisir telle ou telle ligne éditoriale plutôt que telle autre, à un auteur de la dimension de Robert Penn Warren (sans compter les tracasseries que peuvent constituer les droits, ceux qui doivent être également versés aux héritiers ou ayant-droits du traducteur !)...
Certes, j'entends bien, une fois de plus, ces contraintes et d'autres que nous n'avons pas évoquées (comme celle, afin de relancer un auteur comme Penn Warren, de saisir le bon moment, d'être porté par une vague, fût-elle artificiellement gonflée par la réclame, adaptation cinématographique, etc.).
Cependant, nous voici fort peu avancés, nul n'en disconviendra. Les grands éditeurs, pour tout un tas de raisons bien sûr excellentes, ne s'intéressent pas ou plus aux romans de Robert Penn Warren. Les petits, pour tout un tas de raisons elles-mêmes forcément excellentes, ne peuvent s'y intéresser, sauf à risquer le fait de grever des rentrées financières déjà minces à cause d'un pari éditorial aussi fou que, allez savoir, génial.
Bien.
Alors, messieurs les éditeurs, que faisons-nous, je vous prie ?
Rien sans doute, les romans de Robert Penn Warren, par leur inlassable interrogation sur le sens de l'action humaine s'inscrivant, par les larmes et le sang bien davantage que par la beauté et la joie, par essence éphémères, dans l'Histoire, leur évidente portée métaphysique et religieuse, leur volonté de faire de l'art, singulièrement de l'écriture, un moyen de connaissance aussi puissant que labile, ces qualités ne peuvent, il est vrai, qu'intéresser un nombre réduit de lecteurs.

Notes
(1) Qui devrait se dépêcher de publier d'autres titres d'Howard McCord que le seul remarquable Homme qui marchait sur la lune, comme par exemple Walking to extremes, selon la suggestion même de cet homme charmant qu'est McCord, qui s'est désolé, dans un de ses courriels, du fait qu'un seul de ses ouvrages soit disponible en langue française, lequel a certes connu de belles ventes. Au futur traducteur de Walking to Extremes, je signale que le titre voulu par l'auteur est The Journey of a Dead Man and Other Walks, simple traduction de l'un des chapitres de l'ouvrage intitulé Jornada del muerto.
(2) La première ligne de la note de l'éditeur affirme : «On a largement oublié chez nous l’œuvre de Robert Penn Warren (1905-1989), qui fut longtemps le grand rival de Faulkner», op. cit., p. 9).
(3) «Monsieur, nous avons examiné avec beaucoup d'attention votre proposition de réédition de l'ouvrage de Warren Robert Penn Les Fous du roi que vous aviez bien voulue (sic) nous soumettre.
Il ne nous semble malheureusement pas possible, en dépit des qualités évidentes de ce texte, d'envisager une nouvelle publication en langue française aux éditions Gallimard.
Veillez agréer, Monsieur...».
(4) Si le roman le plus connu de Robert Penn Warren, Les Fous du roi, a été plusieurs fois adapté au cinéma, le sénateur-gouverneur de Louisiane Huey Long a aussi inspiré, en partie, un album de Randy Newman de 1974 intitulé Good Old Boys qui contient, outre Kingfish sur H. L., une version de Every Man a King, chanson co-composée par Huey Long lui-même. Cet album de Randy Newman a été réédité par Rhino en 2005 dans une version double CD. Je dois cette précision à Antoine Costecalde.
(5) Après des recherches effectuées sur les catalogues du SUDOC, de la BNF ainsi que sur plusieurs portails de revues universitaires (Cairn.info, Érudit, JSTOR), une seule thèse en français, intitulée Persistance de la mémoire dans l’œuvre de Robert Penn Warren (Gwenola Le Grand-Le Cor, soutenue à Paris 3 en décembre 2000) a pu être rapportée dans notre maigre besace. Une autre thèse portant sur le thème de la terre et l'identité sudiste dans le roman américain semble tout de même évoquer Penn Warren. Autre constat, tout de même inquiétant : l'absence de travaux plus anciens montrant que Robert Penn Warren était plus étudié ou connu en France il y a quelques années. La parution, dans les années 50, chez Stock, des romans de Penn Warren aura donc coïncidé avec la disparition, presque définitive, de ce grand écrivain dans le paysage éditorial français, comme disent les journalistes. Un œil jeté aux principales compilations universitaires de textes nord-américains (comme l'Anthologie de la littérature américaine de Daniel Royot et alii parue aux PUF en 1991) ou bien à des ouvrages synthétiques sur ce même sujet (comme, de Daniel Royot également, La littérature américaine aux PUF, coll. Que sais-je ?, 2004 ou encore l'Histoire de la littérature américaine de Marc Amfreville et alii, PUF, 2010) ne nous rassure pas davantage. Il faut se référer à un livre publié en 1971 par Gallimard, Panorama de la littérature contemporaine aux États-Unis d'un certain John Brown pour trouver quelques paragraphes (cf. pp. 238-41) sur cet auteur : «Dès son premier roman, Night Rider, Warren savait ce qu'il voulait dire, en exprimant le thème qu'il allait développer dans ses livres suivants : la recherche de la connaissance de soi» (p. 239). Ce point de vue est du reste critique, même si Brown ne pouvait connaître, à cette date, le remarquable dernier roman de Penn Warren, Un endroit où aller : «Ces romans [L'esclave libre, La caverne, La grande forêt] diffus et verbeux, d'un pittoresque un peu facile fait surtout pour toucher un grand public, ont déçu ceux qui admiraient All the King's Men» (p. 240). Signalons encore, de Michel Mohrt qui préfaça de très belle façon Les Fous du roi, Le Nouveau Roman Américain (Gallimard, coll. NRF, 1955). C'est d'ailleurs ce même Mohrt qui, dans un entretien accordé à la Nouvelle Revue d'Histoire (numéro 17, bimensuel, mars-avril 2005), a de nouveau évoqué Penn Warren. Un lecteur attentif, le même qui m'a apporté ces précisions utiles sur Michel Mohrt, me signale également que nombreux furent les auteurs à avoir traité de Penn Warren dans des ouvrages consacrés à l'Amérique, ainsi que Paul Sérant l'a fait dans son Expansion américaine publiée en 1968 et probablement aussi André Maurois dans ses nombreux bouquins sur la civilisation américaine, mais ce point reste à vérifier.
Ces résultats pour le moins maigres, dans le domaine francophone, sont à mettre en regard de la liste impressionnante de textes de ou sur Robert Penn Warren que l'on obtient en faisant une simple recherche sur un site de vente électronique aux États-Unis.