22/02/2012
Israël dans la Zone

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28/04/2009
Conte de la barbarie ordinaire, par Sarah Vajda

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28/08/2007
Parution(s)

Julien Benda, Exercice d’un enterré vif (Gallimard, 1946), pp. 58-59.
727 romans, français et étrangers, doivent paraître dans les toutes prochaines semaines dans les librairies, pardon, doivent être empilés sur les rayons des grandes surfaces de notre belle contrée, déclarée zone commerciale universelle, phare de culture dont l'éclat rayonne sur les confins enténébrés.
727 romans...
Un livre, parmi plusieurs centaines, inutiles ou sots. Un livre monstrueux.
Le mien. Un livre de critique littéraire, que la gentillesse de Dominique Autié m'a permis d'évoquer de nouveau sur son magnifique blog.
25/01/2007
Contamination de Sarah Vajda : Mouchette fiancée de Ian Curtis

«Car mon courage – celui qui consiste à déceler l'ennemi dans son propre camp – fut un des plus estimables !»
Karl Kraus, Jugement dernier [1918] dans Cette grande époque.
Il faudrait inventer un nouveau mot capable de désigner un subtil mélange entre une irrécupérable trouille de biche nubile, une prétention sollersienne, une inculture (pas seulement littéraire) angotienne, une ambition risible si elle n'était aussi féroce que celle d'un Néron nourrisson et, pour couronner l'ouvrage splendide, bien digne de notre déliquescente ruine intellectuelle, une impolitesse aussi radieusement sereine que le vol majestueux d'un condor stratosphérique. Je m'avise subitement que ce mot existe bien sûr depuis quelques lustres et qu'il a fait les délices d'un Karl Kraus, d'un Armand Robin ou d'un George Orwell, désignant une activité de journalier consistant à gâcher n'importe quel sujet (disons : le plus grand nombre possible de sujets) au travers d'un champ lexical aussi ample que celui d'une sentence de pissotière, de quelques prismes idéologiques grossièrement taillés au silex, déployant enfin l'étonnante aptitude verbale manifestée par l'un de nos lointains cousins pithécanthropes au moment de fracasser son gourdin sur le crâne d'un yack laineux. Ce mot existe et il est bien près, de nos jours, de phagocyter tous les autres mots qu'il gauchit, pervertit, cancérise puis vide de leur substance. Ce mot, tout le monde l'a en bouche, le mâchonne sans relâche et n'ose jamais, telle une chique, en cracher une bonne fois pour toutes le jus aigre qui, tombé à terre, creuserait une minuscule flache d'acide où se noieraient quelques larves de moustiques.
Ce terme dispersé par tous les vents, j'en ai, une fois de plus, goûté l'indicible et fuligineuse saveur de cendres après avoir été congédié, sans un mot plus haut que l'autre (sans même un seul mot serait une phrase plus juste) de l'une des tables parisiennes les plus fameuses, où j'avais cru pouvoir m'attabler, non sans en avoir demandé la permission au chef des cuisines, pour un seul repas dois-je encore le préciser. J'avais envoyé le texte ci-dessous à la prestigieuse salle de rédaction littéraire d'un quotidien ayant fait de l'impertinence, comme il l'annonce virilement en exergue de sa première page, un art de vivre : naïf comme je le suis, j'ai pensé que le ton de mon article plairait, sorte d'éloge paradoxal d'un superbe écrivain plutôt que de son deuxième facile roman, étant donné que j'avais pris soin, au préalable, de formater comme il se doit mon papier selon les exigences ineptes de la profession. J'attendais depuis ce jour déjà lointain une réponse qui n'est jamais venue, ou plutôt, je veux être tout à fait précis, qui m'est parvenue par des biais détournés. C'est dans cette bizarrerie des voies impénétrables de la presse que réside le comique de la situation. Ce sont en effet l'éditeur puis l'auteur de ce roman qui m'ont appris, l'un en ménageant ma légendaire susceptibilité et l'autre en s'amusant gentiment de ma menue déconfiture, que mon texte avait été refusé au motif qu'il était méchant. Vous avez bien lu. Pensez-vous que le rédacteur en chef dudit quotidien aurait pris le soin élémentaire de m'indiquer, par quelques mots rapides, son refus ? Croyez-vous que, s'il avait été l'auteur magnanime d'une réponse aussi magnifique qu'elle était inespérée, cette même personne aurait tenté de me donner ne serait-ce qu'une seule raison motivant son princier refus, dont il fallait bien que je comprenne, moi, pauvre hère hantant les salles de rédaction à la recherche d'une pige improbable, toute la munificente aménité et l'inaccessible équanimité ? Estimez-vous encore concevable que ledit démiurge, choisissant pour me délivrer son message incompréhensible, les voies d'une utile pythie perchée au-dessus de son puits fumant, eût pu tenter de m'expliquer en quoi mon article était méchant ? Cet adjectif lui-même n'évoque-t-il point quelque labile et fallacieuse mauvaise raison d'une insondable stupidité, aussi certaine qu'elle paraît avoir du mal à se justifier ? Il est donc définitivement établi que jamais je ne parviendrai à faire paraître un seul de mes articles, y compris les plus évidemment et soigneusement préparés pour cette publication éternellement procrastinée, dans un quotidien, alors même que le premier imbécile venu dispose d'amples colonnes pour y affaisser sa minuscule congère verbale. Il est donc tout autant imparablement établi que je n'aurais désormais plus à me soucier des volontés impénétrables des rédacteurs en chef et que, passant outre un sans-gêne à nul autre comparable et me moquant de leurs raisons idiotes et de leurs réponses qui n'en sont point, je me contenterai, c'est là une tâche suffisamment noble, de nourrir l'infatigable ogre qu'est cette Zone. Ai-je besoin d'ajouter qu'elle demeure ouverte à toutes celles et à tous ceux que le Gargantua de carton-pâte qu'est le journalisme, grande gueule, grand appétit et tout petit cervelet, ne mérite en aucun cas ? Ai-je besoin de préciser que, ayant vécu tout dernièrement et par deux fois la fascinante expérience consistant à ouvrir mes commentaires, je me passerai dorénavant de ce pitoyable exercice de démocratie participative, me foutant des avis des surnuméraires Raoul sur leurs tires et congédiant, comme il se doit c'est-à-dire d'un coup de pied à son contrefait cul consanguin, ce précipité malodorant de l'universel reportage ?
«Here are the young men, the weight on their shoulders,
Here are the young men, well where have they been ?
We knocked on the doors of Hell's darker chamber,
Pushed to the limit, we dragged ourselves in,
Watched from the wings as the scenes were replaying,
We saw ourselves now as we never had seen.
Portrayal of the trauma and degeneration,
The sorrows we suffered and never were free.»
Ian Curtis, Decades dans l'album Closer de Joy Division.
«Une infection propagée par une orchidée, voilà tout le récit.»
Sara Vajda, Contamination.
Notes :
(1) : «En allée sa singularité ou plutôt en sommeil, il vaguait sur la terre comme vaguent les dormants, certains qu’un État, une catastrophe, un accident, leur rendra quelque jour prochain le rôle pour lequel ils s’étaient de longue date préparés», Contamination (Le Rocher, 2006), p. 125.
(2) : Malgré la pénible accumulation de phrases dont la structure, trop systématiquement utilisée, prétend jouer avec notre impatience et ne parvient qu’à vite nous fatiguer. En voici le modèle : «Comptables à jamais devaient, selon lui qui n’a jamais, élevé dans son culte pourtant, connu le sien mort d’une chute en montagne avant sa naissance, se montrer les pères», Ibid., page 91.
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09/08/2006
Demain dans la bataille, oublie-moi, in amori et dolori sacrum, par Sarah Vajda

Pour Pierre-Guillaume de Roux.
Ils n’iront pas à Rimini voir le monument de Paola et Francesca – le film de Zurlini sera le tombeau de leur brève rencontre.
Sous le signe de Dante, un corps à cœur où l’Histoire et la mort sont maîtres du destin.
«Ensemble nous lisions, par plaisir, de Lancelot comme Amour l’étreignit, seuls nous étions et sans soupçon de nous…». Zurlini, à son tour nous conte comme amour étreignit un jeune homme qui ne pensait qu’à demeurer planqué, loin des querelles humaines, loin de la guerre extérieure comme de la guerre civile, un été 1943 et une femme, trois fois soumise à sa caste, à son époux et à l’amour maternel, illustre encore ce vers déchirant : «Il n’est pire douleur qu’un souvenir heureux dans un jour de malheur», et nous convie, à notre tour, à suivre in inferno (les deux citations sont tirées du Chant V de L’Enfer de Dante), les ombres anonymes de Roberta et de Carlo disparus un été 1943 de la mémoire humaine. Un homme et une femme dans la guerre livrés à la honte et à une souffrance qui ne saurait, interdite, recevoir aucune consolation.
La guerre, pour nous qui ne la connaissons encore qu’aux actualités télévisées, au ciné, en littérature et dans nos livres d’histoire contemporaine, engendre un étrange sentiment qui irise Été violent d’une insupportable beauté.
Quoique la nuit, parfois, tire sa lumière des avions et des bombes, la vie des civils en temps de la guerre ressemble à notre vie en temps de paix, Charlus et Saint-Loup nous y avaient habitués et nous savons comme la lumière des villas brillait à quelques mètres des camps de la mort, que des enfants y sont nés, ont été chéris, nourris et que la vie mondaine, la diplomatie, les garden-parties avaient lieu à Berlin, le plus naturellement du monde, loin des hurlements des chiens, des sirènes et des glaces de l’hiver russe. Nous savons aussi comme à Paris, les théâtres et le dernier métro bondés assourdirent les cris des suppliciés. Ce savoir théorique, obscène et rassurant, déchire nos cœurs de spectateurs, par le miracle du cinéma. Zurlini appartient à la race des grands et nous nous insurgeons de le voir classé «mineur », fils d’Antonioni, de Rossellini ou de Visconti. Sa caméra caresse les visages, les objets avec douceur, les plaçant à distance, nous condamnant, dès les premiers instants, à porter le deuil de l’idéal, de la beauté dans le temps même où elle nous les offre, présents donnés et retirés, à l’instar de l’éblouissement de Mesa, sur un certain pont d’un certain bateau en route pour la Chine. Cinéaste du délaissement, du désespoir, le maître nous convie à contempler la destruction de la beauté, de l’ordinaire, sans aucun effet de mise en scène ni forfanterie. Par un prodige qui n’appartient qu’à lui, nous regardons, sur la plage de Riccione, des jeunes gens jouer à ces jeux sans danger de flirt et de hasard dans la lumière de l’été, certains qu’un événement est venu anéantir ces corps et cette joie. Pas de présent dans cette narration, un passé qui contient l’avenir, la mort que Barrès voyait déjà au travail dans les corps somptueux des cigarières de Séville, à la trilogie «sang, volupté et mort» fait écho peur, abandon et disparition. Deux heures durant, nous attendrons en vain l’événement. Zurlini possède encore, ce qui le rend si rare, ce don particulier de ne pas clore ses films afin de confier à notre mémoire des destinées ordinaires et tragiques. Potentiellement nôtres, il va sans dire. Désormais la fille à la valise et Roberta prennent leur place, aux côtés de certains visages de clochards célestes, entrevus, enfants, au temps où la dureté du monde n’avait point encore émoussé nos âmes. De Roberta et de Carlo, après la bataille, nous ne saurons rien, comme nous ne savons rien des miséreux aux carrefours de nos villes. Au cinéma, la sensibilité anesthésiée revient et avec elle, le mystère de la sympathie, la révolte contre l’ordre du monde, la détresse de notre finitude qu’augmente la non-résolution de la douleur humaine dans l’œuvre d’art. Contrairement au diktat moderne, celui qui a cours de Kafka à Céline, nous avons pourtant résidé dans l’absolu. Plus dure sera la chute ! De cette tension, entre la beauté des corps, des sentiments, l’ordonnance des plans, la grâce des décors et leur dissolution dans le néant du générique de fin, renaît une insupportable détresse que rien n’atténuera. Zurlini appartient à la race des artistes blesseurs, comme Chateaubriand et Barrès selon Barthes, appartenaient à celle des «écrivains glisseurs». Zurlini semble s’être donné pour but de déchiqueter nos âmes en filmant, contrepoint de son récit, la splendeur du monde. Comme l’argent tendu à la fille à la valise par l’aristocrate déniaisé efface et avilit l’aventure, la séparation des amants de Riccione sous les bombes anéantit tout souvenir de la passion soufferte. Comme nous aurions aimé qu’ils meurent ensemble d’un éclat de métal ! Qu’ils aillent se noyer – au moins, aurions-nous été certains de la véracité de leur sentiment, certains d’avoir été les témoins d’une chose extraordinaire qui ne frappe qu’une fois à la porte des cœurs ! Même pas. Roberta rentre à Riccione retrouver sa fille, son veuvage, sa maison gardée par une mère dont elle ne connaît que ce visage de duègne, et nous l’imaginons, après l’aventure, mère, elle aussi, hésitant entre vivre et mourir, emmurée vive ou vivante – morte, certains qu’il ne saurait y avoir d’épiphanie : un journal intime laissé à sa fille où elle clamerait avoir marché sur la Route Madison, et y avoir connu la joie jamais démentie qui l’aura accompagnée au fil du temps ! Zurlini ne compose pas de mélodrames, mais dispose les merveilles humaines comme des mets sur la table d’un banquet, dont un mur invisible nous sépare à jamais. Sa force réside en ce prodige de nous condamner à désirer la mort des amants ! Roméo et Juliette, Phèdre même paraissent des bluettes comparées à ses films ! La dona à la casa, Kuchen, Kitchen, Kirsche, le programme des mères ne souffre, sous aucun climat, de variantes. Les femmes le savent, elles ont entendu la porte claquer, épuisées par l’effort, dans la salle dite de travail ou au lit familial, où leurs mères avant elles mirent bas et entendirent, leur tour venu, le corbeau croasser, nevermore. Contrepoint, la mère de Carlo, celle par qui le scandale hier arriva, fut comédienne, «La Pompadour» ricanent la ville et les honnêtes femmes avec elle, qui s’enfuit – heureuse Périchole –, abandonnant pour son art son époux et son fils de quatre ans, jetant le discrédit sur le domaine, faisant de Carlo un planqué, un lâche : un Vitelloni.
Le film inachevé, Carlo ira-t-il où vont les hommes ? En cet étrange pays où n’entrent point les dames, où seules sont tolérées, bataillon de la joie, Joy division, les prostituées ? L’aristocrate Roberta pourrait y suivre son homme, tant la passion efface les tracés ordinaires jusqu’à l’insoutenable. Carlo, cédant à ses larmes, venait d’accepter de déserter, sursis épuisé, se résignait à entrer dans l’immonde cohorte des hommes sans honneur, des bannis, des proscrits, devenu gibier de peloton d’exécution, quand le cadavre d’une fillette, soudain, de ce cauchemar, qu’est leur merveilleux amour, les réveilla. Si Riccione était bombardée ? Si sa gosse mourait ? Kuchen, Kitchen, Kirsche ! Responsabilité illimitée.
Ira-t-il à la guerre ?
Heureux mâle qui, dans ses mains, possède le pouvoir de sublimer passion et douleur, servant son pays et la cause commune, spectatrice, je l’ai envié et vous, qui m’accompagniez ce soir-là, comme vous m’avez émue, me demandant si je croyais qu’ils se retrouveraient après ? Je vous ai répondu, un peu vivement, je l’avoue : «Ils vivront en F2, élevant la gosse du héros, en attendant de lui donner des frères et des sœurs !» Et nous avons convenu de la dureté de Zurlini. La passion – chose que Barthes, non sans raison, craignait plus que toute chose en ce monde – condamne ses victimes. Au premier assaut, elles devraient fuir ! Le peuvent-elles ? Dionysos et Aphrodite aveuglent ceux qu’ils veulent perdre. Les victimes croient à un diable au corps passager, un incendie que l’étreinte circonscrira, parient sur les vertus de l’ombre et du secret, se persuadent toujours qu’il suffit d’aller au désert, ici à Rovigo, la cacher pour qu’elle se mue en amour, en tendresse, en habitude ! Seul le mariage et ses suites éteint le feu. Il ne saurait en être question ici, d’autant plus que l’esprit vient à Carlo comme il ne vient pas aux femmes, devenu homme par la pratique de l’amour, il doit désormais rejoindre les siens, un bataillon. Lequel ? Il n’importe ! Suivre son père, rallier Salo ou partir au front, Carlo, levant les yeux sur Roberta, doit devenir digne de l’objet aimé, dans le temps misérable où la jeune veuve se découvre pis que pucelle ! «Détourne les yeux, je ne veux pas que tu me vois à l’heure où je fais cet aveu, j’ai été mariée longtemps et je ne savais pas la chose possible.» La chose ? Cette alchimie de l’entente physique et du plus fort amour, ce à quoi renonce Madame de Clèves, certaine de préférer la mort à la possibilité de la fin de la passion, offrant au Christ sa vie, en dédommagement de cette païenne pensée qui hante le christianisme, la chose arrivée à Guenièvre, femme du Roi Arthur. La passion métamorphose la parfaite Roberta, à qui une Nurse autrichienne avait enseigné la retenue, la rigueur, en folle, en fille perdue. Et le moyen qu’aurait son amant de l’aimer encore ? Sa chasteté, sa tenue, sa douleur, sa tournure d’amazone, malgré elle, la rendaient désirable. À présent Roberta a connu l’entrave, sera devenue commune. Admirable moment que celui de son retour nocturne : sa fille a eu un cauchemar – comme on la comprend – sa mère reposait sur la plage dans les bras d’un autre, en dépit du péril de l’été 1943, la nièce, cruelle jeune fille qui ignore encore les puissances du désir, quitte l’impure demeure, préférant le danger des bombes et abandonne Roberta à ses démons, sa culpabilité, sa solitude extrême que les bras de l’amant ne sauraient en cette extrémité consoler. À l’acmé de la vie, comme au zénith, à midi l’heure juste, surgit toujours l’acédie et la passion en est l’un des plus trompeurs et plus charmants visages.
En moins d’une heure, Zurlini nous a ensorcelés.
Tout d’abord ce furent les images désuètes de la Côte sauvage, mélancolie particulière des années 1960, où nos pères étaient encore des hommes jeunes, douceur sans égale du dernier été avant l’entrée dans l’âge d’homme, puis, toujours aussi posément, rythme étal du cinéaste, la magie du premier regard et, point d’orgue du film, la soirée où Carlo et Roberta se dévorent des yeux, chacun dansant avec un indifférent au son d’un disque américain Temptation, plaisir de l’après-guerre déplacé au cœur de la tourmente, au centre de la guerre, éclairé par les avions traceurs dans un ciel d’été, comme un feu d’artifice, à l’instant du premier baiser béni, non par «les séraphins en pleurs et la lune attristée», mais par l’aviation du monde libre. En effet, en ces temps où Roberta et Carlo se donnaient l’un à l’autre, enfants perdus de la grande histoire, leur pays combattait aux côtés du Caporal H. L’Officiel des Spectacles promettait un Diable au corps. Nous avons tâché de croire qu’il ne s’agissait que d’une love affair sans conséquence et non de cette atroce chose dont Dionysos, Aphrodite autrefois, affectaient les Anciens. Feu aux corps, aux cœurs, à l’âme, surgi chez deux jeunes gens de condition égale, il peut s’éteindre sous la douche du mariage et les soins des enfants, qui, en l’absence de légitimité sociale, calcine, anéantit les amants. Il suffit que Clio, à cette danse macabre, ajoute son couplet pour que la toute petite histoire – celle de Phèdre et d’Hippolyte, de Paolo et de Francesca – devienne sublime.
Pas un instant, Zurlini n’a oublié de filmer la guerre, le péril, devenu le moteur, la condition peut-être du passage à l’acte, la marque de la finitude qui exige, par contraste, le retour de la vie. La première rencontre sur la plage : une enfant hurle, dans le fracas d’un avion militaire survolant en rase-mottes les corps offerts à la fournaise de juillet, Carlo la prend dans ses bras et l’orpheline, étonnée de la douceur d’un torse mâle, refuse les bras de sa mère, forçant Carlo à raccompagner Roberta et Roberta à savoir la disgrâce de la famille, la condamnant à marcher vers la tragédie en connaissance de cause, rendant plus insupportable aux nerfs du spectateur l’attente de l’événement. Si Carlo avait appartenu à une famille de héros, s’il avait été lui-même un héros de guerre en permission, la chose eût été possible. Si la nuit du premier baiser n’avait été nuit de guerre, peut-être ce baiser serait-il demeuré en suspend, devenu un souvenir heureux dont ils auraient, devenus vieux, souri en voisins ? Et aussi, la nuit de l’abandon ne fut-elle pas, ce 25 juillet 1943, la nuit où la plèbe titiste, enhardie par la chute du Duce, retrouvera son courage et déboulonnera la statue du tyran toléré ? Seraient-ils passés à l’acte, sans cette odeur de carnage, de sang et de mort, répandue sur la paisible ville où il n’arrive jamais rien ? Les carabinieri, à leur tour, précipiteront les amants vers cette voie ferrée, ce train stoppé en rase campagne où, sous les bombes, les amants se diront un éternel adieu, brusquant leur décision, renvoyant la femme au gynécée et l’homme à sa destinée.
Unis dans leur chair et leur âme, l’homme et la femme appartiennent à deux espèces différente. Aussi la passion ment-elle qui affirme l’unicité des corps.
Impitoyable, Zurlini d’Été violent au Désert des Tartares a bâti une œuvre qui doit moins à son temps, le nôtre – où X Y, loin de la guerre, nous devons accepter être nés asexués et devenir ce que bon nous semble –, qu’au legs primordial : Iphigénie, Les Troyennes…
En sortant du ciné, si l’orage nous avait surpris, je gage, mon ami, que nous aurions cru entendre, sous le tonnerre, la guerre qui rôde non loin de nos frontières… au pays d’Utopie où la douceur du texte, le buisson ardent de la langue avaient conduits des amants malheureux, à leur tour, devenus soldatesque ou victimes.
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23/01/2006
Amnésie de Sarah Vajda ou les voix de nos morts

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03/04/2005
Lapidaire (sur Avanim de Raphaël Nadjari), par Sarah Vajda

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11/02/2005
Bref séjour de Moury à Jérusalem

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09/02/2005
Les Romains se croyaient élus...

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08/02/2005
Berlin-Tel-Aviv, Tel-Aviv-Berlin par Sarah Vajda

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