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27/02/2006

La traversée du trou noir, par Alain Santacreu

Photographie de l'auteur, externat Sainte Marie, 1989


Alain Santacreu, directeur de l'excellente revue qu'est Contrelittérature (dont le dernier numéro vient de paraître, superbe), m'a autorisé à reproduire le texte critique (paru dans la seizième livraison de sa revue) qu'il a consacré à mon deuxième essai. Les liens que j'ai ajoutés au texte d'Alain sont bien évidemment de ma seule responsabilité. Après les critiques d'une Axelle Felgine ou d'un Dominique Autié, il me semble que celle d'Alain Santacreu est remarquable en ce sens qu'elle pointe une dimension peu commentée de mon essai : sa volonté de mettre en branle une espèce d'herméneutique qui ne serait pas totalement déconnectée de la réalité et renverrait le démon de la théorie brocardé par Antoine Compagnon dans quelque Thébaïde afin d'y tourmenter l'étique saint Genette. En d'autres mots, j'ai tenté de faire de la réunion en apparence stochastique des textes composant mon essai un modus operandi qui, je l'espère, aura quelque influence souterraine sur ma propre vie, sur celle, donc, de mon lecteur. Faute inavouable ? Orgueil démesuré ? Oui. Et j'ajoute, afin de me condamner définitivement aux yeux des professeurs, que ce livre est nocif pour un lecteur qui ne serait point quelque peu préparé, voir immunisé : contre quoi ? Contre la facilité de toutes les grilles de lecture, ces tamis faussement fins des pensées percluses. Nocif encore non tant comme le livre démoniaque imaginé par Arnaud Bordes parce que mon essai distillerait quelque ferment de corruption mais parce qu'il prétend faire vaciller les vieilles habitudes de lecture et celles, sans doute bien plus sclérosées encore, de la critique, cette salle de dissection où Genette, encore lui, coupe en fines tranches le corps en putréfaction de la littérature française. D'ailleurs, je publierai dans quelques jours, dès mon retour à Paris, un article sur deux livres (signés d'Olivier Larizza et de William Marx) qui de la santé de cette critique littéraire donnent une image... difficile à interpréter.

Voici, pour l'heure, l'article d'Alain Santacreu.

Il est important de surprendre l’angle sous lequel Juan Asensio voudrait que l’on considérât son livre et pour cela on commencera par lire son «avant-propos». Que faut-il entendre par ce titre : La littérature à contre-nuit ? Il y a là toute la méthode de son herméneutique : lire comme on grave, selon la technique baroque dite «à contre-nuit». Le lecteur éclairé, le critique authentique, sera donc graveur à la «manière noire», autre nom de ce procédé qui consiste à noircir entièrement une plaque de cuivre avant de la graver : «J’avance péniblement dans l’extraordinaire complexité des œuvres que j’évoque, grattant patiemment, à mon tour, le noir de la plaque de cuivre pour en faire apparaître quelques traits», dira l’auteur, évoquant cette métaphore de la littérature à contre-nuit (24; les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l’ouvrage).
Cette pratique de la lecture métaphorise un procédé contraire à celui de la gravure traditionnelle. Dans cette dernière, la pointe opère à la façon du crayon noir sur le papier blanc tandis que, dans la «manière noire», le grattoir produit l’effet d’un crayon blanc sur du papier noir. En filant la métaphore, on pourrait donc considérer l’ouvrage de Juan Asensio comme une plaque de cuivre que le critique-graveur aurait d’abord fendillée jusqu’à obtenir le noir le plus noir, pour approcher ensuite – en relissant au grattoir les lamelles métalliques – le blanc absolu. Les trois chapitres du livre correspondraient ainsi aux stations opératoires d’une herméneutique existentielle.
Le premier chapitre contient un article remarquable, L’état de la parole depuis Joseph de Maistre, écrit initialement pour le Dossier H de Philippe Barthelet (Joseph de Maistre, L’Âge d’Homme, 2005). Asensio y décèle une analogie entre l’incipit des Soirées et celui d’Au cœur des ténèbres, le roman de Joseph Conrad : «À vrai dire, malgré le fait qu’elle n’a jamais été, à ma connaissance, relevée, je n’insisterai pas sur l’évidente similarité des ouvertures qui unit ces deux œuvres, Au cœur des ténèbres et les Soirées : dans l’une comme dans l’autre, un narrateur décrit le paysage fluvial qui sert de décor crépusculaire à une conversation entre amis» (66).
Il existe une très ancienne tradition mystique selon laquelle le nom de Dieu n’est transmissible que sur l’eau; mais il y a aussi les fleuves infernaux où se donne le mot de passe des maudits. Il y a une qualité de l’eau qui fait que la Néva des Soirées est d’une nature différente que la Tamise d’Au cœur des ténèbres – et de quelle nature aussi l’eau de la Seine dans laquelle se suicida Paul Celan ?
On pourrait donc ne pas être totalement convaincu par ces «troublantes similitudes» et considérer que le dieu du fleuve qui ouvre les Soirées n’est pas celui qui mène Au cœur des ténèbres. Ainsi, les premiers mots des Soirées – «Au mois de juillet 1809, à la fin d’une journée des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe [...]» – indiquent la «remontée du courant» des eaux maistriennes vers leur propre source célestielle. Évidemment, le fleuve africain serpentéiforme que Marlowe «remonte», à la recherche de Kurtz, dans Au coeur des ténèbres, est d’une autre eau et l’on pourrait l’assimiler à l’Achéron.
En réalité, cette mise en relation de l’œuvre maistrienne avec Joseph Conrad tient plus, selon nous, au secret intime du critique, aux plissements internes de ses lectures, qu’à une correspondance réelle, véritablement analogique. Il y a chez Juan Asensio une «exaltation» de la lecture au sens où l’entendait Charles du Bos. D’ailleurs, l’auteur lui-même, peut-être pour masquer le fondement subjectif de sa propre analyse, dira malicieusement s’être laissé guider par le «flambeau de l’analogie» soutenu par l’auteur des Soirées.
Cependant, toutes les correspondances entre les choses ne sont pas analogiques, seul le symbole, étant indéfectiblement relié au Principe, ne peut être «contaminé». Or, Asensio semble interpréter le symbole comme une simple figure de style et ne pas percevoir cette dimension solaire du langage qui outrepasse la saisie démoniaque : le diabole ne peut comprendre le symbole. Que le mal ne puisse être dit symboliquement ne lui confère pas plus de réalité car c’est la marque de son propre néant : le contraire de la littérature c’est précisément ce que seul le symbole peut dire.
Nous avons par ailleurs (in Joseph de Maistre «en réserve» de la contrelittérature, Dossier H, op. cit., pp. 847-852), en paraphrasant le célèbre explicit des Considérations sur la France de Joseph de Maistre, essayé de circonscrire les notions de «littérature contraire» et de «contraire de la littérature» – cette dernière étant ce que nous appelons la contrelittérature.
La «littérature contraire» n’est que la mise en demeure du Mal. Giovanni Papini a pu dire que le diable était surtout «l’ennemi des athées», puisque ceux-ci ne peuvent pas commettre le mal volontairement. Cette fine remarque est sans doute le schibboleth de la littérature moderne, si l’on veut bien admettre que l’«esprit philosophique» substitua la littérature au catholicisme pour imposer sa propre autorité.
Le démoniaque s’est alors empressé de procéder à la courbure de l’espace littéraire, faisant de la littérature un trou noir, pour reprendre la métaphore obsédante d’Asensio : «Les oeuvres modernes qui, à mes yeux, explorent le Mal avec le plus de conséquence évoquent puissamment l’image du trou noir, cet astre exotique qui existe en se consumant sans cesse, qui rayonne de la matière même qu’il engloutit comme un ogre» (177).
On sait que les trous noirs stellaires sont considérés comme le stade ultime d’une étoile massive qui, sous l’action de la gravité, s’effondre sur elle-même. Dans la littérature, l’attraction exercée par le Mal tient le rôle de la force gravitationnelle. Cette prégnance du démoniaque, Asensio la retrouvrera non seulement chez des auteurs comme Joseph de Maistre et Joseph Conrad, mais aussi George Steiner, Ernesto Sabato, Georg Trakl, Georges Bernanos, Paul Gadenne ou encore Ernest Hello. Le second chapitre du livre sera ainsi consacré aux «deux figures hantées» d’Ernesto Sabato et Georg Trakl,
L’affrontement au Mal est toujours une Imitation du Christ – «La figure la plus purement opposée aux forces de la Nuit : le Christ», déclarera Juan Asensio (199) – mais les auteurs de la «littérature contraire» ne vont pas jusqu’à la christogénèse : «Sabato, comme l’écrivain sceptique et blasé du cinéaste [Tarkovski], n’a pu ou voulu ouvrir la lourde porte qui ferme la Chambre où rit comme un enfant le miracle» (138).
L’œuvre noire n’est donc pas l’œuvre au noir alchimique, elle n’est pas ouverture à l’œuvre de la Parole, Celle de «Celui qui se nomme Parole» – comme en parle Maistre dans ses Soirées – Celui qui a absolument tort par rapport au monde puisque, selon les mots transparents de Pierre Boutang, il est «l’absolu négation de paraître».
Aussi Asensio peut-il nous avertir que «nous aurions tort de prétendre que la poésie de Trakl nous promet un quelconque éblouissement final, une remontée après la descente aux Enfers» (176). Tout se passe comme si la traversée du trou noir de la «littérature contraire» était un tunnel éternel, une descente infinie. La «zone» de la traversée sera alors idéalisée en tant que littérature : «La littérature est la zone, dimension qui n’obéit pas aux règles banales de la logique, comme l’Écrivain du cinéaste russe se plaît à le rappeler, ni même à celles, certes moins rigoureuses, de la morale : nous sommes ici dans l’espace libre du miracle, dans le temps alleu de la grâce (136)».
La «littérature contraire» retrouve l’absolu littéraire du romantisme. Max Milner et Claude Pichois avaient déjà souligné que le romantisme naissait avec Les Confessions de Rousseau : la littérature du moi est le triomphe du verbeux sur le Verbe.
Même si le démoniaque ouvre le champ de la «littérature contraire», le «contraire de la littérature», c’est la mystique. L’extase des ténèbres ne doit pas être confondue avec l’expérience des gouffres, Asensio en convient lui-même : «La nuit obscure des mystiques, pour ardue qu’elle soit, n’a strictement rien de comparable avec le phénomène auquel je me réfère, c’est-à-dire : la certitude, non seulement que Dieu est absent, mais plus encore qu’Il est oublié, l’évidence qu’Il est inutile» (103).
Bernanos dit quelque part n’avoir «fait de la littérature» que parce qu’il était un raté mystique. La «littérature contraire» survient de ce ratage mystique qui ouvre la faille par où s’insinue le démoniaque. Seuls, peut-être, Bernanos et Hello, grâce à la prière, ont traversé le trou noir et renversé les «Lumières» – en cela, au même titre que Maistre, ils se sont acheminés vers le «contraire de la littérature».
Dans le texte qu’il consacre à L’Invitation chez les Stirl, Asensio s’interroge : «Comment expliquer cette impossibilité de dire Dieu ?» (p.129) La réponse coule de source : «Il n’y a qu’un chemin et c’est l’oraison. Si on vous en indique un autre, on vous trompe», comme le déclare la Mère du Carmel dans son Chemin de Perfection. Il n’y a qu’un chemin et la littérature nous trompe.
Il nous faut donc traverser le trou noir. Après avoir théorisé l’existence des trous noirs, Einstein et Nathan Rosen, un autre physicien, suggérèrent que le puits gravitationnel de certains d’entre eux pouvaient s’ouvrir sur un autre puits symétrique appelé par opposition «fontaine blanche». Le trou noir déboucherait dans la fontaine blanche qui est la Vision face à face : il n’y a pas d’autre chemin vers le Ciel que de s’y plonger.
Le roman Monsieur Ouine de Bernanos apparaît comme l’œuvre paradigmatique de la littérature considérée comme un trou noir : «le roman de l’entrée de l’Occident dans une sphère désorbitée de tout secours divin, où le désespoir même est réduit à une inconsistance verbeuse et ennuyée, au vide du ressassement dont parlait Blanchot» (114).
Dans son dernier roman Bernanos opère la kénose de la littérature. Monsieur Ouine est le roman qui permet de traverser le trou noir de la littérature par l’acte auto-sacrificiel de la littérature même. Dans les autres romans de Bernanos, nous rencontrons une spiritualité de la «réparation». Le saint bernanosien – tel le curé d’Ambricourt du Journal d’un curé de campagne – «prend la place» de son prochain et, par compassion, intercède pour lui. Cette substitution mystique de l’expiation s’établit à partir d’un renoncement à soi-même – le moi étant le «shatan», l’adversaire, celui qui s’accroche et s’ente sur l’être. Avec Monsieur Ouine, on assiste à la translation de la sainteté rédemptrice au roman lui-même qui, se niant en tant que littérature, ouvre la perspective du «contraire de la littérature».
Ainsi l’ouvrage de Juan Asensio débouche, à travers le «suicide littéraire» de Monsieur Ouine, sur l’œuvre d’Ernest Hello qui réalise le retournement herméneutique du passage des «ténèbres au silence», la traversée du trou noir.
Y a-t-il dans le livre de Juan Asensio un point autour duquel on ne puisse plus bavarder, un lieu où la pensée du lecteur cesserait, qui serait ce point du «silence véritable dont l’écoute et la capture vaine fut le but véritable et mystérieux de chacun des livres d’Ernest Hello» ? (98). Ce «point d’Archimède depuis lequel s’élancer» (130) n’est-il qu’une illusion ? Est-il hors du livre, ainsi que dans «ces tableaux maniéristes» – auxquels l’auteur fait allusion dans un beau passage de son livre (163) – «qui s’ouvrent vers le haut» et «dont les personnages ont un doigt levé vers un Ailleurs hors cadre».
La littérature à contre-nuit de Juan Asensio est un ouvrage étrange et captivant. Sa critique déroutante demeure résolument subjective – à un moment, l’auteur n’hésite pas à délaisser son étude pour raconter un de ses rêves intimes; et l’endroit où nous lisons ce rêve n’est peut-être pas anodin puisqu’il correspond à peu près au milieu du livre (139), c’est-à-dire au vortex du trou noir. On devine ainsi chez l’auteur le désir d’expérimenter une herméneutique transformante, de traverser le trou noir pour dire le silence, «chercher pour trouver à quelle profondeur s’opère le transformation de tout son être» (267).

22/02/2006

Malcolm Lowry, Samuel Taylor Coleridge, David Jones, Thomas De Quincey

Crédits photographiques : Natacha Pisarenko (AP Photo).

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20/02/2006

Pogrom d'Éric Bénier-Bürckel

Stéphane Mandelbaum, Joseph Goebbels, fusain sur papier, 1978

Je remets en page d'accueil de la Zone l'article que j'écrivis naguère sur Pogrom, le troisième roman d'Éric Bénier-Bürckel.

«On n’entre pas dans le château de Silling comme dans un moulin. Les mauvais écrivains, ça ne naufrage pas jusqu’au bout de la nuit, ça se précipite sur les corniches et les remblais, ça a la trouille d’affronter l’innommable, c’est pressé de remonter au grand air confiné du monde en uniforme. Le compte rendu qu’ils donnent de leur courte descente aux enfers, un tout petit crochet interrompu à mi-chemin, est lacunaire et nimbé des plus ridicules abréviations. Ils plaquent les lieux communs sur les plus invraisemblables prodiges, dévaluant sans scrupule tout ce qu’ils expriment.»
Éric Bénier-Bürckel, Pogrom.


Zoran Music, lithographie extraite de la série intitulée Nous ne sommes pas les derniers, 1970À la mémoire de Zoran Music (1909-2005).

«Sur le moment, j'ai dessiné ce que j'ai vu. Puis j'ai cherché à oublier ce que j'avais vu. Mais, en dessous, ça travaillait.»
Zoran Music à Jean Clair.



Pogrom d'Éric Bénier-BürckelBien sûr, celles et ceux, au demeurant nombreux, qui ont critiqué Pogrom d'Éric Bénier-Bürckel, l'ont fait pour de mauvaises raisons, en tout cas pas pour celles qui, à mes yeux, peuvent et doivent avoir, face à un écrivain, force de loi, je veux dire : des raisons littéraires, strictement littéraires. Non pas, ainsi, le fait que l'auteur accommode à bien des sauces le fameux mot, pogrom, ni même qu'il imagine son personnage, surnommé l'inqualifiable, assister à la scène (puis y participer) où un molosse (appelé Brasillach) appartenant à un ami arabe (Mourad), sodomise une jeune juive (Rachel). Quelques mots sur cette scène qui a tant choqué. Il s'agit bien là du degré zéro de l'invention littéraire, fût-elle abjecte, comme en témoigne l'ignoble poncif antisémite décliné par exemple dans les noms ridicules et odieusement convenus donnés aux acteurs (si je puis dire), puisque cette scène ne cherche qu'à épater le bourgeois (qui, en fin de compte, se rince le regard à peu de frais...) et non, en l'horrifiant, à renverser ses valeurs, comme le fit par exemple, avec un génie du paradoxe consommé, Léon Bloy dans Le Salut par les Juifs. Non pas, encore, que le romancier, décidément à court d'idées marketing, dédie son ouvrage aux Noirs et aux Arabes, ignorant ces Juifs qu'il traite si monstrueusement, ou plutôt, d'une façon aussi bêtement, stupidement monstrueuse. Revenons à Bloy et à son livre, salué en son temps par un Bernard Lazare qui, quoique étant un auteur pour le moins complexe, ne peut toutefois pas être sérieusement suspecté d'antisémitisme; certaines pages du Salut par les Juifs sont, tout simplement, immondes mais c'est avoir une vue bien courte que de n'avoir point compris l'essentiel, à savoir : la chrétienté tout entière est à la fois horrifiée et fascinée par les Juifs, qui détiennent la clé du salut de l'humanité. Si donc Bloy harangue, conspue et traîne dans l'ordure les Juifs, avec une violence qui a dû faire peur à Drumont (lui-même amplement méprisé par le Mendiant ingrat), c'est pour affirmer immédiatement, dans un même mouvement de retournement commun aux spéculations de Bloy, que leur bassesse même est le signe indubitable de leur grandeur eschatologique, puisque le Juif n'est rien d'autre que le Pauvre. Je demande alors : quelle est l'intention surnaturelle de Bénier-Bürckel lorsqu'il souille les Juifs en s'attardant sur l'humiliation de l'une de ses représentantes ? Il n'en a aucune, son livre étant finalement un athanor de pacotille qui jamais ne pourra transmuer le Mal, pourtant amplement touillé par l'auteur. Du moins le croit-il... Car je ne puis m'empêcher de constater que le Mal est aussi peu décrit par Bénier-Bürckel, qui finalement se perd en sarabandes spéculaires pseudo-ducassiennes, que, si l'on veut, l'état du cerveau du romancier l'est par un catalogue La Redoute. Encore que, ma métaphore n'est sans doute pas exempte d'une certaine justesse.
Toutefois, oser affirmer, à propos de Pogrom, comme Jean-Claude Poizat le fait, qu'un tel livre, dans le contexte socio-culturel français contemporain, est une bombe à retardement, est un argument tout simplement bête s'il n'était, d'abord, d'un ridicule angélisme. Voyons, Bénier-Bürckel n'aurait-il donc pas le droit d'écrire et de décrire comme il l'entend l'actuelle déliquescence de notre société sous le prétexte fallacieux que la vie dans nos banlieues est tout simplement telle qu'il l'a peinte, à savoir, je précise pour Poizat : sinistre, inhumaine, dangereuse, vouée au néant de l'esprit et de l'âme ? S'égosiller, donc, à prétendre qu'Éric Bénier-Bürckel bafoue toute retenue, ce n'est justement rien de plus que reconnaître qu'il a écrit un livre volontiers violent, misogyne, ordurier, homophobe, parfois franchement raciste, haineux ou, lorsqu'il décrit par exemple l'intrusion de l'inqualifiable dans le petit Monaco de l'édition parisienne, irrésistiblement drôle et acerbe. «La République française agonise, n’en finit pas de tousser, de convulser, de crouler sous les tirs de mortier des communautarismes, elle crève sous le matraquage ininterrompu de tous les empaffés mégalomanes du culte de la pureté. On a raison d’être antisémite aujourd’hui, continue Bénier-Bürckel, ajoutant que le sionisme souille l’honneur et la dignité de la République comme il souille l’honneur et la dignité du peuple palestinien». Le constat est juste, en tous les cas dans sa première partie. Mais comment, ensuite ne pas pointer le cafouillage sémantique dans lequel s'enlise le romancier, qui parle de sionisme ici et, là, miraculeusement, de peuple palestinien, d'une doctrine politique, sèche et meurtrière et d'un peuple dans sa chair bafouée ? Et pourquoi l'un serait-il taxé assez justement il me semble de communautarisme et pas l'autre ? Voyons Bénier-Bürckel, un peu de cohérence. Pourtant, pointer ces erreurs, je l'ai dit, est affaire de peu de poids.
Viser juste aurait au contraire été chose beaucoup plus aisée en faisant remarquer, tout simplement, que les aventures nihilistes de l'inqualifiable ont été mille et mille fois vécues, et avec une intensité combien plus jouissive et parodique, par Maldoror et, lorsque l'heure fut venue où de prudents Bonhomet remplacèrent les démons des contes gothiques, par le Folantin d'A vau-l'eau de Huysmans, avant même que son surgeon érudit et décadent, Des Esseintes, n'accomplisse en somme la finale débandade du solipsisme irrémédiable.
L'allusion à Folantin et Des Esseintes n'est pas gratuite : l'inqualifiable est de leur engeance même s'il parachève, si je puis dire, la dérive pitoyable du premier sans jouir des ors verbaux que s'amuse à redécouvrir le second dans sa Thébaïde d'esthète. Est-ce si sûr ? Car, enfin, et constatons que le Transhumain a bien évoqué ce point, l'inqualifiable, s'il rêve destruction et viols cosmiques, choisit la littérature comme arme, non pas les écrits des doctes ou, inversement (même s'il y a sans doute identité entre les deux...), des imbéciles qui hantent le café de Flore, mais celle qui s'est écrite (continue-t-elle de s'écrire ? Non, semble répondre l'auteur...) avec le sang d'une poignée d'hommes qui ont payé de leur corps, de leur intelligence et, parfois, de leur âme. C'est le langage seul qui peut, en révélant l'immense tartufferie dans laquelle s'endorment et jouissent nos contemporains, hâter en somme l'apocalypse qui, ce n'est pas trop tôt pense l'auteur, fera son affaire de l'extraordinaire et comique prétention chevillée au dernier des représentants de la race humaine. Là, je ne puis que suivre Bénier-Bürckel même si la pente célinienne est trop souvent franchement glissante sous le bolide d'opérette de l'auteur (qui écrit sans rire : «L’ivresse est le toboggan de l’opprobre qui glisse sur les encorbellements de la routine»), lorsqu'il affirme que l'écriture véritable est risque. Bien évidemment lui rétorquera-t-on mais c'est bel et bien le signe de l'indigence de notre âge qu'il faille lui répéter quelques évidences. Lisons-le, prêtons une extrême attention à cet auteur capable d'affirmer, péremptoirement et à bien des reprises : «Quant à vous, vous pensez que pour entrer en littérature, il faut se présenter nerfs à vif, nu, sanglant, hurlant, écorché, en viande toute crue, en piqûres de guêpes, surtout pas en habit d’académie, encore moins en chasuble». La nudité de Bénier-Bürckel est pourtant rien moins que travaillée, voire maquillée d'excréments et de boue. Cette phrase encore est extraordinaire, qui traduit superbement la descente aux Enfers que doit accepter d'accomplir tout écrivain digne de ce nom : «Chaque mot est aimanté par le gouffre qu’il abrite et sur lequel il oscille et tangue comme un radeau à moitié disloqué, toujours sur le point de rompre, de couler et de se faire dévorer par le monstre». Bénier-Bürckel, comme Rimbaud, annonce donc son programme de dérèglement de tous les sens avec un certain panache et, sous la plume, une violence bien réelle, assassine, salutaire, dans le sens où seule elle nous permettra peut-être de sortir de notre profond sommeil. Il y a ainsi du Machiavel dans ce terrible constat même si, ailleurs, il m'a semblé que l'auteur détestait toute forme de nationalisme, en tout cas occidental : «On a tous sa vilaine petite coquetterie à soi. C’est ce désir masochiste que les islamistes et tous les mercenaires en mal de brutalité viennent soulager avec une très consciencieuse et très prévenante malveillance. Qu’ils soient remerciés d’avoir ravivé la flamme nationaliste des vieilles nations européennes à bout de souffle vivant depuis trop longtemps sous la tyrannie des mous».
L'attaque, certes, est rude. Mais alors pourquoi cette impression constante de jeu malsain, de pochades un peu trop travaillées dans les urinoirs, de débordements qui sentent leur pose congestionnée de fort en thème, sous la plume d'un adolescent attardé sans doute quelque peu contaminé de noires lectures ? Comment se fait-il que je ne puisse retenir un soupir de lassitude lorsque le trope de la destruction totale a été égrené une bonne centaine de fois, Bénier-Bürckel n'en finissant pas de nous empiler les «Auschwitz en symphonie concrète», les déflagrations «tout en rafales», les joies «stridente[s] d’agonies», le «chaos interprété par un orchestre philharmonique sous la conduite d’un bourreau SS» ? Voilà bien ce qui me gêne : non pas le programme («Votre langue natale est un pays que vous rêvez de mettre à feu et à sang» ou encore : «C’est dans l’effondrement de soi et de sa langue qu’on se réveille à son propre jour»), finalement moins original qu'il n'y paraît et fleurant bon la décortication patiente des catalogues rimbaldo-mallarméens, que le résultat, simple pétard mouillé plutôt que Saison en enfer et bûcher dans lequel, je vous le jure, je rêve, comme Bénier-Bürckel, de voir rissoler nos gloires littéraires, ces écrivains finalement seuls obscènes à force de nous entretenir de leur insignifiance.
Bénier-Bürckel, au moins, s'il n'a rien de la puissance d'un Céline (voir ce nom, dans certaines des critiques consacrées à Pogrom, m'a fait beaucoup rire), parvient encore à nous indiquer ce que la littérature doit être : une apocalypse, une longue errance «à la lisière de son propre néant» et, ajoute l'auteur avec une belle tristesse, le «chagrin de l’intelligence [forçant] l’homme à se dépasser, comme un impératif fortuit et inévitable cloué dans sa chair».
Finalement, Bénier-Bürckel n'est tout simplement pas à la hauteur de la vérité qu'il a comprise sans être capable de lui donner un corps auquel sans hésitation je donnerai ce nom : un roman.

19/02/2006

Dosadi de Frank Herbert ou l'enfer du nouveau monde

Crédits photographiques : Rebecca Blackwell (AP).

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17/02/2006

Le Christ nain et le Christ bourreau de Pär Lagerkvist

Photographie (détail) de Juan Asensio.

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15/02/2006

Un texte inédit extrait d'Amnésie de Sarah Vajda

Intifada, photographie de Richard Johnson


Après un texte inédit d'Éric Bénier-Bürckel, je publie dans la Zone des lignes rares, et pour cause : voici la réponse que me fit Sarah Vajda à qui je demandais un passage non publié de son remarquable roman, Amnésie : «[...] sûr que j'en ai un, la matrice du livre, le premier jet, un long poème en prose d'où il naquit et que (ne le dites pas [...] m'a fait oter) avec quelque raison, pléonasme, mais vous ne le détesterez pas – vous seul avez pointé cet angle dantécien ou dantéquien. [...] Vous l'aurez deviné il était placé dans le chapitre Révélation : l'extase de saint Jean de la Croix... la passion d'Avila dans les rues de Saint-Pierre-sur-Garonne.»

C’est arrivé, un point c’est tout. Ici et Maintenant, qui aurait pu tout aussi bien avoir lieu ailleurs, moins au sud, à chaque point cardinal du Pays et sans doute du Continent. Resté là, fixé, tenace, chancre ou mycose. Emplâtre ou galipot n’y faisaient. La ville, le territoire continuaient à noircir, en dépit des efforts des meilleurs. Urbanistes, paysagistes et architectes, tous s’y étaient mis, en vain. Les barres avaient supplanté les maisons tristes en pierre meulière et l’opacité des vies, cédé le pas à la transparence : aux baies-vitrées où les familles se mirent au reflet neigeux du voisinage, aux cités-jardins d’un nouveau genre, piscines au centre et haies taillées à l’entour qui recouvraient le pays, effaçant l’ordonnance d’une République aux ors pâlis. Les quartiers ouvriers avaient fondu au soleil du Capital. Dame Misère avait établi des squats et des taudis où, naguère, des rideaux clairs et des pinsons en cage simulaient la douceur de vivre. De la chose arrivée, de l’acte innommable, le Pays seul se souvenait, quand ses habitants l’avaient oublié. C’était resté, collé à l’air, aux institutions, aux pratiques scientifiques, médicales, universitaires, aux lois, aux vêtements des femmes, à la casquette des Jules. Les hommes avaient beau ne plus porter de feutre, de lunettes d’écailles, de pantalons de tergal ou de popeline, et les femmes avoir oublié le bruit des socques, l’esthétique enfantine des chaussettes repliées, les jupes faites à la maison, les peignes dans les cheveux, on avait beau avoir inversé les slogans, inventé un monde nouveau, lavé les mots à grande eau, retourné la grammaire, la chose s’était faufilée partout, à la ville, à la campagne, dans les sports et les loisirs, dans toutes les couches de la société, du plus jeune au plus vieux. L’advenu suintait, culture non apprise, déjà là, confondue avec l’être et le non-être, visqueuse et riante. Les hommes désormais vivaient suspendus entre ciel et terre, glissant, à la surface des choses, emportés dans un tourbillon douceâtre. Nourris de lait et de sucre, la faim les tenaillait et la pesanteur de la terre les attirait, comme si, dans l’éther et au-dessous des pavés, au lieu de la plage attendue et du pays de Nulle Part, flottaient des armées de fantômes, rampants, volants, incoercibles. Les jeunes gens des trois sexes avaient déchiré leurs pantalons, dénudé, troué et marqué leurs corps. On les reconnaissait à cette habitude qu’ils avaient de s’insurger contre le parti du passé, parlant une langue nouvelle aux accents des confins, un jargon, dont toute identité nationale s’était absentée. La vieille rhétorique, à tue-tête, chantait dans le non-dit, le sous-texte, le palimpseste et l’intertextualité. Sous les habits neufs du pays, la vieille terre grondait, volcan mal éteint, jamais identifié, fuyant comme les spectres à la lueur de l’aube. C’était couleur d’aurore, couleur opérette, lavée à l’eau de source contrôlée. Cela a un beau nom, femme Narsès, ça s’appelle l’Histoire.
De vieux mythes parlaient de crimes impunis, imprescriptibles, d’une déesse H, invisible et inaccessible, néanmoins violentée. L’horreur prenait la tonalité d’un roucoulement de Luis Mariano, le charme désuet d’un clocher paisible et d’une girouette municipale, l’éclat des lambris de Versailles un certain 3 octobre 1789 où une Reine moqua un peuple affamé jusqu’à ce que l’indifférence, vice commun en ce pays, transforme une insurrection en Révolution et un promeneur solitaire en maître de Terreur et par dessus-tout, glaçant le paysage, la pâleur, rose sucre glacé d’une pièce montée apportée jadis en une noce de province dont chacun avait oublié et l’identité des mariés et celle de leurs convives. La fête, dit-on, s’était mal terminée et un bois de bouleaux avait recouvert le merveilleux domaine.
Ça poissait le long des murs, au fil des nuits, le long du temps, figé à l’état de larve, dans le sommeil et dans la veille, dans l’accordéon comme dans le rock, derrière les cris du rap et le sirop des chanteurs à texte ou dans les trémolos des chanteurs à voix. Aucune forme nouvelle ne parvenait à éradiquer une figure maudite, un Hexagone réapparaissant sournoisement sous les pyramides, les ovales et les rectangles, présent dans la pierre des montagnes comme sur le sable des plages, dans la structure des molécules, les diagrammes de l’État, les sourires et les pleurs des gamins. Quoique ceci ne se dévoilât jamais, chacun, confusément, sentait un malaise. Le Pays n’était jamais sorti de table. Chaque aube le trouvait barbouillé. Le gâteau, de si belle apparence, si doux aux lèvres avait tourné – trop de levain sans doute. Au sucre s’était mêlée une substance âcre. Le pays gavé conservait sa nausée. Il fallut bien se rendre à l’évidence : le sucre était poison qui ne s’éliminerait pas. Quatre générations déjà, et les anneaux pyloriques demeuraient impuissants, aigreurs, ballonnements, pets foireux, brûlures, mauvaise humeur chronique, alternance de diarrhées et de constipation. Aucun régime n’y ferait. Ni l’austérité ni l’abondance, ni le jeûne ni la diète ni les repas équilibrés ou les banquets ne dissoudraient ce relent. Toute l’eau des fleuves, tout le jus de la treille ne laverait la bilieuse saveur. La mauvaise graisse et la cellulite survivraient au surf, au roller, au football, au rugby, au jogging, au stretching même, à toutes ces disciplines inventées dans l’unique but de modeler des hommes nouveaux, des corps durs, imperméables aux fantômes. Aucun coach n’en viendrait à bout. Les esprits avaient beau se vider devant des spectacles offerts en masse aux masses, des jeux collectifs où la frivolité le disputait à l’obscénité, ça filtrait, conscience insidieuse et sans nom, repérée par les instituts de statistiques aux chapitres dépression, suicide, conduites d’addiction, repérable sous le masque du spleen déguisé en exaltation du Moi. Les vieilles femmes se coupaient les cheveux à ras, tondues pour un crime imaginaire et les plus jeunes, mâles et femelles confondus, estampillaient leurs corps d’une encre indélébile. Le marquage avait commencé par la cheville, une esquisse de chaîne, viré ensuite à l’allégorique, au décoratif. Des papillons, des oiseaux se faisaient les signes d’une liberté qu’ils ne retrouveraient plus. Les humains de cet étrange pays vivaient comme se meurent en réserve les animaux et les peuples sauvages. Semblant ne manquer de rien, ils manquaient de tout.
Les témoins de la scène initiale avaient presque tous disparus, qu’ils l’aient décrite avec force détails avant de tomber sous les balles au Fort de Montrouge ou au Mont Valérien, évoquant le souvenir des amours chiennes qu’avait entretenu le Pays avec un bel officier silencieux ou qu’ils se soient suicidés, obsédés par un verbe trompeur, soldats perdus d’un royaume au songe millénaire et bientôt aboli. Les autres furent frappés d’amnésie. Le pays se mit à ressembler au château de la belle endormie, version parc de loisirs. L’oubli est frère du sommeil et par-là même de la mort. Aussi les mortels, désormais semblables aux compagnons lotophages du vieil Ulysse, erraient-il sans but, en troupeaux revenus, ignorant, de leur voyage, la nature et le sens. Le mensonge, malgré eux, devint langue maternelle. Aux vastes questionnements, ils opposaient un mot, jouissance. Et ce mot comme le a d’une grenade éclatait dans leurs bouches insolentes de santé, génération fluor, avant qu’ils ne se ceinturent la taille de grenades, dans l’inutile espoir d’annihiler le néant. Se croyant condamnée par la domination de l’économie et de maître Profit, la Jeunesse, horde dominante, ne concevait d’autre alternative à sa douleur que de prendre la vague, s’emplir l’âme de musique, tenter de vivre une fraternité imaginaire avec quelques hors-caste, révoltes immédiatement initiées en modes et toujours pratiquées en bandes. Ces âmes errantes s’autoproclamaient rebelles, usant d’un vieux mot dont le sens leur échappait. Cette classe d’âge, érigée en valeur absolue, se tenait debout des nuits entières dans des champs dévastés, les narines pleines de substances hallucinogènes, à danser et hurler jusqu’à la dissolution complète, totale, absolue du sentiment temporel. De cette espèce, il en venait par milliers qui rollaient dans les rues des grandes villes, entourés de vastes cordons sanitaires, s’évadant dans des camps sans voir d’autres indigènes que des esclaves porteurs de miel et d’hydromel. Au travail comme au repos, le même sentiment d’irréalité triomphait du vif. Du but de l’existence, ils avaient cessé de se fabriquer une idée.
De la guerre qui les avaient opposés si longtemps à un autre peuple, ils ne parlaient jamais. Désormais frères, battant même monnaie, ils se voulaient pour l’éternité retrouvée compagnons d’arme dans une seule et même unité, en attendant de parler une langue commune, Jouvence. En ce jargon, ils paradaient ontologiquement fiers, gays ou lesbiens, végétariens ou végétaliens, carnivores jamais. Parfois ces damnés qui se croyaient élus évoquaient leurs arrières-grands-pères disparus par millions dans une guerre ancienne qu’ils jugeaient inutile. Celle-ci, ils la qualifiaient de Grande, ayant tout oublié de la Petite qui avait suivi. La pressentaient-ils trop laide pour donner naissance à des contes et légendes, trop irréelle pour la pouvoir enfermer même dans un songe ?
Leurs vies et leurs livres se confondaient. L’authenticité de leurs récits devenait le garant de la forme, la marque de l’écrivain, comme elle justifiait leurs existences, occupées du seul souci de soi. En réalité, il s’agissait d’un génocide sans cadavres, exit la Littérature. Fini le temps offert à la reconstruction de l’expérience humaine, évanouie l’aspiration à la transfiguration du réel, foin de l’effort d’inscrire un événement, un récit, un songe ou un instant dans une tradition, et par-là même, adieu la révolte. Les faits parlaient d’eux-mêmes. L’hypocrite lecteur enfin devenu semblable et frère, l’unicité de leurs existences avaient valeur d’universel.
Les pères parlaient à leurs fils en copains et les filles recevaient les confidences des mères. En cette fusion extrême des générations et des catégories, ce qui avait mû leurs aînés était devenu lettre morte, surgissant seulement au détour d’un slogan publicitaire à l’usage d’une firme, d’une banque ou d’un parti politique. Les hommes continuaient à donner le nom de cité à des ensembles vides où des individus arrachaient au néant des instants de glisse, au-dessus des contingences. Ils vivaient en paix, loin de la hache de l’Histoire, l’esprit entièrement occupé des choses à acquérir pour meubler, non seulement leurs demeures, mais ces trous noirs auxquels ils donnaient par habitude le nom d’existence.
Si d’aventure leur béatitude se troublait comme l’eau d’un lac aux abords de l’orage, ils rejoignaient un village sans clocher ni mairie. Certains prétendaient, techniciens habiles, attaquer le cœur même de l’État, mettre en péril l’ordre et la sécurité du monde, en tapant sur la touche shift de merveilleux engins qui, en lieu et place des dieux assassinés et des catégories anciennes, ordonnaient l’incohérence du monde.
L’amour même se faisait sériel en ce temps là, à l’instar du crime, de la musique et de la mathématique. Les femmes achetaient des chaussures en série, couraient les magasins afin d’emplir leurs armoires de vêtements qu’elles ne mettraient jamais. Certaines d’entre elles, dans un geste en tous points similaire, vomissaient immédiatement après avoir mangé. Les habitants du pays ne se contentèrent plus, mâles ou femelles, androgynes ou vieillards, de collectionner les amants : ce furent bientôt les vies qu’ils multiplièrent, changeant d’emploi, de famille, les recomposant à l’infini, dans l’espoir délétère de voir tous ces éclats composer une rhapsodie qui ne naîtrait jamais. L’amertume veillait, dragon d’un autre temps, qui, à leurs oreilles, fredonnait le chant du nevermore et de la vanité.
Les premières rides prenaient, dans ce monde, une importance extrême. Quel moyen, à cinquante ans, quand les corps s’alourdissent, de prendre la grande vague ? Des guérisseurs, souvent, leur offraient de quoi supporter l’épreuve. Parfois, lassés d’avoir bu et mangé des substances caloriquement faibles, ils ouvraient un vieux livre. Leurs yeux et leurs cerveaux saturés par l’amoncellement d’images découvraient d’étranges phonèmes qui avaient cessé de faire sens. Abjection, héroïsme, vertu, beauté, passion… Démagnétisés, les mots vaguaient. Le couteau de la valeur, resté sur la table du banquet, le temps s’était arrêté. La pendule marquait midi – heure de l’acédie – aux clochers des églises, aux frontons des mairies, à la porte des synagogues, des mosquées et des temples, charity, shoa business, souillure post-coloniale, à laver comme Jésus les plaies des Lépreux. Confusion générale : la mathématique quantique avait même annulé le «Je sais que 2 et 2 font 4» de Don Juan. Le visage humain ne se conformait plus au modèle ancien. Amaigri, pommettes saillantes, blanchi outrageusement, yeux noircis, gothic style, il renvoyait à l’image des larves, des gargouilles. Obèses ou anorexiques, les humains avaient à cœur de narguer toute règle.
C’était vraiment une époque formidable, grouillante de révolutionnaires et d’homme libres qui chérissaient la mer, le soleil, la plage et qui, sans discontinuer, Incroyables de Centre Commercial et Merveilleuses de banlieue, entonnaient La Ballade des gens heureux dans l’air vicié. Les queers n’étaient désormais plus les seuls à modeler leurs corps. Les poubelles se remplissaient de déchets humains, de boules de graisse superflue, de fragments de seins et de nez jugés trop longs ou trop gros. En lieu et place des lèvres, des mollets, des seins encore, du silicone. La nature, mère ou sœur de l’Histoire, s’était réfugiée dans des posters figurant des îles désertes, des îles préhistoriques. Il semblait que, pour paraître homme, il fallût, en ce temps-là, se déshumaniser. Le diktat de la mode, de la minceur, la tentative aboutie de ne plus rien conserver du monde ancien, sauf à titre dérisoire d’indices du passé, entretenait un lien encore invisible avec ce nuage rose plus terrible que celui d’Hiroshima tombé sur le Pays, un matin de 1945. Amnésie : Je est un autre, Je ferai de vos deuils des fêtes, cours Camarade, le vieux monde est derrière toi. Pourtant, c’était là se déplaçant à la vitesse des métastases dans la chaîne nucléique, acide qui grignotait les cerveaux, aussi présent que le bleu de la robe de Marie dans le miel des discours humanitaires, trace jamais résorbée de martyrs chantant dans l’incendie de Rome.
Certains mortels ne souffraient plus cette singulière non-vie dans un monde de zombies qui, un certain 11 septembre, se mirent à genoux. On les vit qui remerciaient le Ciel, la Providence, le Destin, Allah ou l’Antéchrist, qu’importe, d’avoir à ce monde apporté le détergent capable d’effacer le cauchemar climatisé qui leur avait tenu lieu de maison paternelle.
Ainsi, une amnésie chassant l’autre, l’espérance d’un monde nouveau leur fit rêver que les zombies chassés, ils retrouveraient un monde conforme à des rêves plus humains. L’espérance des lendemains qui chantent ne les quittait pas, ils croyaient, comme des générations avant eux, à l’efficace de la tabula rasa, ignorant qu’après eux, dans un monde, une nouvelle fois dévasté, d’autres jeunes gens, à leur tour, reprendrait le couplet : c’est arrivé, un point c’est tout.

10/02/2006

Toutes sortes de secrets moins l'essentiel : sur Jacquemond, Boutang, Bloy et Massignon

Crédits photographiques : David Millard.

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08/02/2006

Géographie mentale de la Shoah, par Jean-Luc Evard

Crédits photographiques : Gaston Brito (Reuters).

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07/02/2006

Munich de Steven Spielberg : videmus nunc per speculum ?



Certes, dans ce film facile à bien trop d'égards, beaucoup d'images sont d'une évidente banalité dont cette scène finale, proprement ridicule, d'orgasme israélo-palestinien : du sperme, de la bave et du sang, mélangés de la plus maladroite façon. Une autre image de Munich peut sembler tout aussi facile, si on n'y prend garde : juste avant que n'apparaisse son étrange informateur français, Louis, Avner, le chef du groupe chargé de liquider, l'un après l'autre, les commanditaires et exécutants de l'attentat anti-israélien de Munich en 1972, se tient devant une vitrine de magasin qui lui renvoie son reflet et contemple, l'air stupide, une splendide cuisine, clinquante et sans doute hors de prix, comme Louis, amateur d'arts exquis, le lui fait d'ailleurs ironiquement remarquer. N'y a-t-il rien d'autre ? Quel élément passé inaperçu légitime cette curieuse scène et lui confère, peut-être, une aura trouble, lui évitant de tomber, une fois de plus, dans l'ornière de la facilité confondante (sans compter une foule de détails incongrus peu dignes de l'attention d'un réalisateur de téléfilms ouralo-altaïques) dans laquelle avait déjà sombré La guerre des mondes ? Oui, il y a tout de même autre chose dans cette scène sans intérêt. Les spectateurs attentifs auront noté que l'air absent d'Avner s'explique par le fait que, désormais, ses mains de plus en plus couvertes de sang arabe et alors même qu'il est devenu le père d'une petite fille, il songe à l'un de ses hommes, Robert l'artificier, mort : le visage de son ami apparaît sur la vitre qu'Avner fixe, à l'endroit même où le visage de Louis va effacer, trait pour trait, le visage souriant du disparu, qu'Avner d'ailleurs aura tenté de saisir de sa main avant qu'il ne s'évanouisse. Méthodiquement, fidèle en tout cas à son extrême prudence, l'informateur exceptionnel qu'est Louis effacera la trace laissée par la main d'Avner sur la vitrine du magasin. Est-ce là tout ce que nous aurions dû voir ? Non, il reste encore un élément, je le concède bien discret, peut-être même exagéré par le souvenir que j'en garde : devant la vitrine illuminée de ce magasin vendant des cuisines haut de gamme, Avner, perdu dans ses sombres pensées, paraît basculer d'avant en arrière, comme s'il esquissait, dans une espèce d'insomnie diabolique, l'attitude bien connue des Juifs en prière devant le Mur des Lamentations.
C'est peut-être là l'image la plus troublante de Munich, la seule qu'il convienne de retenir avant qu'elle ne s'efface, charriée par le flot de toutes ces autres images sans intérêt, ce basculement devant une vitrine ne renvoyant rien de plus que le reflet du visage enfiévré du tueur et le séparant d'un saint des saints frelaté, de pacotille, sans autre réelle présence, sans autre possibilité de transcendance que celle d'une cuisine, fût-elle flambant neuve et, certes, hors de prix. Et puis, aussi, Munich ayant plutôt dû s'appeler, à mon goût, Avner, c'est assez payer tous ces morts de Juifs et d'Arabes (ainsi que d'une magnifique Hollandaise) que la conscience d'un homme hantée par les innombrables fantômes des liquidés, ne croyant plus de surcroît que le sang versé l'a été pour la survie d'Israël, tueur errant de ville en ville et incapable de dormir, devenu aussi apatride que les terroristes palestiniens qu'il a pourchassés, éliminés, et qui ne cessent pourtant de renaître sous ses yeux.

04/02/2006

Allahou Akbar



«Une démocratie ne saurait instaurer une police de l'opinion, sauf à fouler aux pieds les droits de l'homme.»
Le Monde, éditorial du 2 février 2006.


Dieu est grand bien sûr, et la Presse est toute petite, qui tente pourtant de Lui ravir sa place, qui prétend Le chasser du Saint des saints et, abomination de la désolation de la Parole, se repaître des sacrifices immolés à l'Idole. Regardez quel dédain à l'égard des croyants, de toute personne même qui, incroyante, respecterait tout de même le sacré, regardez quel extraordinaire mépris ces chiens hirsutes (qui de la religion ne croquent le plus souvent rien de plus que quelques clichés aussi jaunis que les dents de l'increvable pourriture Voltaire à la mamelle sèche duquel s'abreuvent une multitude de petits Onfray), témoignent à celles et ceux qui prient Le Dieu pour ensuite, ô scandale inadmissible, s'étonner que les fidèles les plus rigoristes profèrent à leur égard des menaces de mort à peine voilées, c'est le cas de le dire. Certes, il est bien vrai que les hyènes de la Presse n'étaient guère habituées, jusqu'alors, à une quelconque réaction venant des catholiques, sinon de pure forme, se limitant bien souvent à une bulle fulminée par le vieillard irascible depuis longtemps claquemuré dans l'in-pace de sa maladie ou, à défaut, telle lettre sentant bon l'encens épiscopal, de facto jugée inoffensive par le Tribunal révolutionnaire de la sempiternelle répétition, cette Presse qui ne peut ni admettre ni surtout comprendre l'intrusion d'une parole souveraine. Dans ces conditions humides, où les champignons de la libre pensée, de la tolérance de droit divin, du devoir intangible de la Presse à se répandre, poussaient d'un bel élan consensuel vers le soleil blafard du lieu commun, il était de bon ton de moquer les catholiques (souvent, aussi, tout chrétien), le Christ fait Homme, son Père et bien évidemment, sa représentante visible, qui il est vrai a perdu de sa superbe depuis quelques siècles au moins, se contentant de nos jours de vanter les vertus de la séparation entre les pouvoirs temporel et religieux. L'Église pouvait ainsi se déclarer profondément choquée par telle campagne de presse (il y a quelques années déjà, l'affiche du film Amen de Costa-Gavras) où ses ouailles étaient tirées comme des lapins, levées comme des palombes; elle pouvait encore témoigner du désarroi de ses millions de fidèles face aux caricatures les plus grossières, rien à faire : le Veau gras de la Presse se déclarait lui-même scandalisé qu'on ose se scandaliser et, de la sorte, qu'on tente de limiter sa prescience miraculeuse, sa ravageuse alacrité, sa mordante ironie à l'égard de tout dogme, aussi impénétrable, aussi suspect à ses yeux que le sens d'une destinée mystique de saint.
L'affaire était donc vite conclue même si, bien rarement, de belles voix dénonçant courageusement l'odieux chantage forçaient les dos de quelques fidèles précautionneusement prosternés devant l'Idole à se redresser et obligeaient même le veau d'or à se regarder dans une glace à sa toute petite mesure. Qu'y voyait-il, dans ce reflet, l'espace d'une trop courte seconde ? Certes pas un animal sauvage, noble, libre. La Presse est une hyène et, adoptant avec un mimétisme assez remarquable les coutumes de cette espèce charognarde, impudique et veule, sait parfaitement qu'il serait mortel, pour elle, d'attaquer un tigre autrement que mourant, crevant de ne plus pouvoir bondir dans l'immensité, de zébrer l'espace de sa signature divine. La Presse a grossi dans le cadavre deux fois crevé de la France et de l'Église. La Presse, pour naître et grandir indéfiniment, a dû se nourrir de la carne putrescente de ces deux charognes.


Charogne de la France devant sans cesse se battre la coulpe et proférer, contre le risque d'être déclarée relapse, de pénibles amendements à sa propre histoire, ni bonne ni mauvaise, mais tout simplement grande, et petite lorsque elle a systématiquement voulu se renier, s'excuser, s'abaisser, cracher sur elle-même bref, faire amende honorable qui la mena tout droit au déshonneur, et à la sortie de l'Histoire aussi. Charogne de l'Église que la Presse, cette communauté invisible annonçant la bonne parole de l'opinion universelle, promettant le paradis de la conscience vide à ses milliards de fidèles communiant dans une sainte jouissance du fait divers, a réduit à n'être plus que la portion congrue, l'os qu'elle n'a de cesse de ronger où s'accrochent encore quelques lambeaux de liberté de culte, tout juste tolérée malgré les vertueuses professions de bonne foi des oulémas de la plus stricte obédience. La Presse, étant une hyène, ne saurait tout de même ne point s'abaisser à lécher sans relâche le corps immense en décomposition, abandonné de tous, surtout de ses sœurs protestante, orthodoxe et anglicane mais il lui faut encore, pour excuser ses amours décomposées, que chaque chrétien admette avec candeur que sa croyance ne peut qu'être embastillée dans la sphère étroite de la vie privée. Alors, réjouie, la hyène peut reprendre sans le plus petit scrupule sa patiente dévoration, et se contenter de sucer l'os plutôt que de vouloir le broyer.
Comme il est amusant, aussi, de voir que la carcasse de la France ne cesse de trembler devant le tigre de l'Islam, qui s'en est déjà repu et flaire de plus nobles conquêtes, et ce quels que soient les sursauts nous faisant croire, peut-être, au fait que le cadavre bouge encore. Comme il est drôle de constater, encore, que le cadavre de l'Église, habilement, cherche à ne point salir la robe altière du tigre, fût-ce d'un de ses crachats de puceron : l'heure, mesdames et messieurs, est à l'œcuménisme et quiconque affirmera le contraire méritera de finir sur le trébuchet de l'inquisition publique, puisque l'Église n'a plus le pouvoir d'exécuter elle-même ses décrets. En somme, elle, cette Église, autrefois grande comme la France, grande parce que la France, entre autres intersignes d'honneur, avait été désignée pour l'accomplissement d'une mission, demeurait sa fille aînée et était elle-même grande, en somme cette Église rend son propre cadavre présentable pour attirer le Prince messianique qui, d'un baiser ô combien douloureux, lui rendra peut-être la vie, la jeunesse, la grandeur de son scandale : Dieu fait Homme, ce que nul n'a osé proclamer avant ou après Elle, ce que nul n'osera plus faire dans les siècles des siècles.


Ainsi le tigre est revenu, il s'est réveillé de siècles d'assoupissement, comme s'il était l'un de ces sept dormants mystiques qui doivent se lever au Jour du Jugement. Et le tigre cherche maintenant, selon l'ancienne prédiction de l'apôtre, qui dévorer, ses adversaires de longue date bien sûr, les Juifs, mais aussi ses placides brebis, parquées dans le parc européen, qu'il contribue à engraisser en les gavant de manne pétrolière. Et bientôt, n'en doutons pas, ce sera au tour de l'Occident tout entier d'être dévoré, à moins qu'il ne soit vassalisé comme, ici ou là, le prétendent quelques romanciers et écrivains immédiatement taxés de folie et à leur tour parqués, cette fois dans l'horreur du camp de concentration réactionnaire diligemment ouvert pour eux par la Presse. Et puis enfin, annonçant le Silence dernier, ce sera au tour de la hyène d'être mangée, cette Presse qui, avant de se coucher puis d'écarter les cuisses dans une évidente parade de séduction censée la protéger des morsures du félin, hurle qu'elle est serve, c'est-à-dire qu'elle est libre, libre de reprocher au tigre sa force, libre de lui dicter sa conduite et de décider quel sera l'empan de ses bonds, la taille de ses crocs, la note, au crépuscule, de ses terribles feulements, la couleur même de ses déjections. La force se soucie-t-elle de comptabiliser les dégâts qu'elle fait ? Non bien sûr puisque la force n'a nulle nécessité de légitimer son action, qu'elle soit désacralisée et alors les milliers de figures dolentes rejoignent sans un mot de plainte (ou presque) le bord du charnier communiste où elles vont être jetées dans quelques instants ou qu'elle soit religieuse, et qu'elle tente ainsi de justifier l'horreur de ses guerres saintes qui se passent de raisons mais creusent toujours le puits sans fond de la légitimité. Le faible quête toujours la légitimité qu'il n'a pas, convoquant les arcanes de la Tradition et sondant les puits, souvent peu profonds et nauséabonds, du Sacré. Le fort, lui, se revêt de cette légitimité comme d'un manteau impérial dont il ne se dépouillera qu'au moment, tragique, où il s'avisera d'en définir les pouvoirs mystérieux, d'en repriser le tissu impalpable. La force détruit et c'est bien là tout ce que nous sommes en droit de constater, sans pouvoir le lui reprocher. Le faible, lui, qui inverse la triple prière du père de tous les croyants, Abraham, et la transforme en un ignoble marchandage où caquettent les dupes, la hyène n'hésite pas à demander au tigre de se rendormir, afin d'abord que le fort ne dévore point les brebis qui ont été mises là de toute éternité par Dieu pour nourrir son animal roi et flatter la méchanceté du faible, afin ensuite que le tigre ne prétende point tout de même se repaître de la propre graisse suintante de mots profanés que ricane la hyène, enfin pour qu'il ne soit pas trop violent avec le cadavre de la France, celui de l'Église ayant été depuis longtemps jeté sans ménagement dans la fosse commune, et oublié.


Le tigre dévorera bien sûr les brebis et, s'il n'a pas assez de force pour jeter à terre l'immense Idole à mufle porcin, espérons au moins qu'il ne se gênera pas pour la transformer en ridicule borne compissée. Reste à savoir si le lion, évidemment de Juda, acceptera que l'Islam prétende l'asservir et le détruire, s'il acceptera que le tigre veuille conquérir son territoire de déserts et de rares sources qu'il a gardé durant des millénaires d'une veille inquiète, jamais relâchée, l'ardeur et la patience demeurant cachées au plus profond du cœur des Juifs. Reste à savoir si nous saurons, nous, chrétiens s'il en demeure, et, eux, vous, musulmans, s'il en demeure n'étant point fascinés par la violence du guerrier et la drogue des assassins, faire nôtre la prière de Louis Massignon (intitulée : Pour une paix sereine entre chrétiens et musulmans dans Parole donnée) que voici : «Ce n'est que dans l'honneur partagé, avec un «pain licite», des camarades de travail, qu'ils [Massignon évoque les «ultras» français et musulmans] trouveront la parole de vérité, libératrice.» Reste à savoir surtout si le tigre, lui aussi flatté par les prestiges faciles de l'Occident et que ce dernier prétend «intégrer» à son propre corps pourri, «assimiler» c'est-à-dire dissoudre dans sa mélasse tiède, trouvera assez de force pour se garder de toute compromission avec la horde innombrable des hyènes, leur puanteur inaliénable, partagée comme un étrange schiboleth par chacun des membres de la confrérie jamais silencieuse, ricanant dans le désert, foulant de ses pattes toute trace sainte des dieux enfuis, du Dieu introuvable. Je ne suis pas certain en effet que la fierté qu'évoque Massignon dans un autre de ses textes, sublime (Les trois prières d'Abraham père de tous les croyants), soit encore bien longtemps de quelque contenance face à la morsure de l'acide de la médiocrité, distillé à l'occidentale, c'est-à-dire sans que nous nous en rendions compte, sans que nous comprenions que le poison envahit lentement notre sang, tôt ou tard vicié. La saignée prochaine, qui ne peut que nous être prescrite par le savant docteur qu'a toujours été l'Islam, cette saignée indispensable nous videra, nous tuera et, peut-être, nous régénèrera si nous ne sommes pas dès à présent invinciblement pourris.


Aujourd'hui, l'Islam crève du cancer de l'Occident, qui s'attaque ainsi au dernier organe encore relativement sain de l'Orient (à moins, je l'ai dit, qu'il n'y ait là qu'apparence de santé et que le mal, désormais, soit irréparable), puisqu'il ne peut plus rien consommer de son propre cadavre, que même les hyènes hésitent désormais à venir renifler. Massignon donc, l'amoureux de l'Islam, désignant pourtant, contre nos petits docteurs gentiment optimistes, gentiment lettrés, gentiment béats : «Pour l'Islam, toute paix en ce monde est bâtarde, qui n'est pas fondée sur la reconnaissance du Dieu d'Abraham. Et même avec les Chrétiens et les Juifs, qu'ils tolèrent, les Musulmans n'envisagent d'accord que sous forme de menace d'ordalie, de «capitulation» vassalisante, abandonnant d'ailleurs dédaigneusement à ces deux groupes tout ce qui, dans la vie économique joue idolâtriquement sur les «faits de Dieu», assurances maritimes, taxes indirectes, commerce des métaux précieux et usure, bourses. Le Musulman ne veut pas de ces avantages, suspects à ses yeux autant que les privilèges religieux dont ces deux groupes se targuent.» Je crois au contraire que le Musulman moyen, tout comme le Chrétien moyen, s'il n'y a pas là quelque évident pléonasme, veut ces assurances, ces taxes et les métaux précieux, et l'usure, et le profit invisible de la Bourse, et les putains superbes stériles car engrossées par l'argent facile. Si l'Islam obtempère, si le tigre somptueux et implacable se laisse dresser comme un caniche de cirque, si la hyène triomphe de la bête indomptable, alors la Chrétienté, elle aussi, faute de cet intercesseur caché, maintenant révélé sous son terrible éclat de violence qui, pour elle, signifie la mort et la renaissance, alors la Chrétienté disparaîtra sans même que soit conservé son pieux souvenir, si ce n'est par quelque fulgurant et mélancolique Hallâj futur.