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30/03/2006

Solaris de Stanislas Lem et le Dieu incompréhensible

Crédits photographiques : James Nicholson, NOAA NOS NCCOS Coral Culture and Collaborative Research Facility, Charleston, South Carolina (Nikon Small World).

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28/03/2006

Les bases du terrorisme islamiste, par Alexandre Del Valle



Alexandre Del Valle, Le Dilemme turc ou les vraies raisons de la candidature d’Ankara (Les Syrtes, 2005)Alexandre Del Valle, géopolitologue, collabore à différentes revues et journaux (Le Figaro, Spectacle du Monde, France Soir, Politique Internationale, Outre Terre, Ring, etc.). Il est également l’auteur d'essais géopolitiques publiés par les éditions des Syrtes tels que Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démoctraties (2002), La Turquie dans l’Europe, un cheval de Troie islamiste ? (Les Syrtes) et Le Dilemme turc ou les vraies raisons de la candidature d’Ankara (avec Emmanuel Razavi, 2005).
Le texte que nous donnons à lire, déjà publié par Le Figaro le 24 septembre 2001, a été entièrement revu par l'auteur, que je remercie.

Les affaires de «caricatures» de ces derniers mois, tout comme les délires verbaux de l’Iranien Ahmadinejad appelant à la destruction d’Israël, sans oublier la montée des Frères Musulmans dans le monde entier (Maroc, Algérie, Autorité Palestinienne, Égypte, etc.) et la poursuite du Jihad salafiste en Irak et aux quatre coins du globe ont un point commun, un fils conducteur essentiel : l’islamisme radical est le nouveau totalitarisme du XXIe siècle, il n’est encore qu’à ses débuts et il est porté partout, indépendamment de ses multiples tendances et divisions, par un but de guerre commun, un «programme commun minimum» : l’islamisation de la planète. De sorte que nous avons affaire à quelque chose de comparable au nazisme à la différence près que le Lebensraum des islamistes n’a aucune limite territoriale…
Certes, depuis le 11 septembre 2001, observateurs et analystes n’ont jamais autant parlé de «l’islamisme» et même de l’Islam. Jamais autant de publications sur ces thèmes n’ont été produites en Occident. Omniprésents sur les plateaux télé et les flash infos, les différents commentateurs ou «experts» autorisés ou autoproclamés croient de mieux en mieux identifier le nouvel ennemi que d’aucuns nomment «le nihilisme» ou «la terreur globale», nous assurant qu’il convient à tout prix d’éviter l’amalgame islam = terrorisme islamiste, voire que l’Islam n’a rien à voir là-dedans. Plus étonnant encore, les réguliers attentats islamistes sont à chaque fois autant d’occasions, sous prétexte de dénoncer l’amalgame, de vanter les qualités intrinsèques du Coran, «texte de paix» et de l’Islam, «religion d’amour», réceptacle inversé et rédempteur de toute la mauvaise conscience occidentale judéo-chrétienne. Essayons d’y voir un peu plus clair.

Du caractère unique du totalitarisme islamiste

À la différence du fondamentalisme protestant et de l’intégrisme catholique, l’islamisme (el-islamiyya) est caractérisé par sa triple dimension, théocratique, conquérante et violente, ce qui en fait plus une idéologie de type totalitaire qu’un simple intégrisme religieux. Ni le judaïsme, rebelle à tout prosélytisme, ni le christianisme, dont les textes sacrés réprouvent toute violence et sont à l’origine de l’idée spécifiquement occidentale de laïcité, n’ont produit l’équivalent de l’islamisme. Certes l’Islam n’est pas l’islamisme, et les Musulmans en sont les premières victimes. Mais les origines profondes du fascisme islamiste résident dans les fondements mêmes de l’orthodoxie islamique, enseignée dans les grandes Universités musulmanes du monde entier et demeuré immuable depuis le XIe siècle, le Coran et les Hadiths («dits et faits de Mahomet»), sources de la Charià, proclamant explicitement la guerre sainte. Car le Jihad constitue l’un des moyens d’expansion naturels de l’Islam, Mahomet ayant lui-même participé à près de quatre-vingt combats et prélevé les butins de guerre sur les Infidèles. Dans le Coran, le combat armé est appelé le «Sentier d’Allah» et les Moujahidines tombés sont comparés à des «martyrs de la Foi» (IX, 52; LVIII, 19). Le Coran regorge de sourates appelant à la guerre contre les Juifs et les Chrétiens insoumis ou les Polythéistes : «Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, au jour dernier, qui ne considèrent pas comme illicite ce que Dieu et son prophète ont déclaré illicite, ainsi que ceux qui, parmi les gens des Écritures (ahl al-kitab) ne pratiquent pas la religion de la vérité, jusqu’à ce qu’ils paient, humiliés, et de leurs propres mains, le tribut» (9, 29); «Le combat vous est prescrit et cependant vous l’avez en aversion...» (2, 216); «...Lorsque tu portes un coup, ce n’est pas toi qui le portes, mais Dieu qui éprouve ainsi les Croyants par une belle épreuve...» (8, 17); «Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de luttes doctrinales et qu’il n’y ait pas d’autre religion que celle de Dieu. S’ils cessent Dieu le verra» (8, 39); «Lorsque les mois sacrés seront expirés, tuez les infidèles partout où vous les trouverez. Faites-les prisonniers ! Assiégez-les ! Placez-leur des embuscades ! ...» (9, 5); «O Croyants ! Combattez les infidèles qui sont près de vous. Qu’ils trouvent en vous de la rudesse !...». (9, 123); ou encore : «Lors donc que vous rencontrerez ceux qui mécroient, alors frappez aux cols. Puis quand vous avez dominé, alors serrez le garrot» (47, 4). Ainsi, les grands penseurs musulmans orthodoxes et commentateurs des Hadiths : El-Bokhari, El-Ghazali (1058-1111), Nawawi, Ibn Taimiyya, Malik, ont théorisé «la guerre sainte (ou «effort») sur le sentier d’Allah» (jihad fi sabill’illah) et ont réglementé les modalités d’extermination des «Infidèles» : «La loi défend de tuer, dans la guerre contre les Infidèles : des mineurs, des aliénés, des femmes et des hermaphrodites […] mais on peut tuer légalement : les moines [non reclus], des mercenaires que les Infidèles ont pris dans leur service, des vieillards, et des personnes faibles, etc. (1), écrit Nawawi. L’assassinat de sept moines cisterciens de la Trappe de Tibhirine le 21 mai 1996 par un commando du GIA repose donc sur un fondement juridico-théologique légal…

De l’absence de réforme de l’Islam au fondement «légal» du terrorisme islamiste

D’après le Grand Mufti de Marseille Souheib Bencheikh, théologien adepte d’un Islam «républicain», «les hommes du GIA [...] agissent de manière très canonique, c’est pourquoi on les voit aussi bien en train de prier que de violer […], la femme fait partie du butin de guerre dans cette même logique canonique [...]. Je dénonce l’hypocrisie des théologiens musulmans qui, certes, dénoncent ces pratiques et tueries, mais ne mettent pas en cause la théologie qui les sous-tend», ose affirmer Bencheikh. «Ils doivent saisir l’occasion pour désacraliser le droit musulman, notamment sur certains points qui offrent un prétexte à ces barbares qui habillent leurs actions criminelles par une certaine canonisation» (2). C’est en effet parce que le Jihad est chargé d’une considérable légitimité islamique que tous les Islamistes contemporains (Mawdoudi, El-Banna, Qotb, Kichk, Farag, Oussama Bin Laden, etc.) en ont fait leur leitmotiv central.
Nier cette réalité permettra-t-elle d’éviter de nouveaux World Trade Center ? Rien n’est moins sûr, car les causes profondes de l’échec du réformisme musulman, et donc de la résurgence islamiste, sont à rechercher dans le caractère indiscutable des textes sacrés musulmans et dans le refus, typiquement islamique, de toute innovation (bidaà) théologique. Des tentatives de réformes ont certes existé durant la vague réformiste (salafiyyah) qui agita le monde musulman à la fin du XXe siècle. Les hérauts de ce courant, Jamal ed-din-El-Afghani et Mohammad Abdoù, voulaient adapter le droit musulman aux exigences modernes. Al Afghani demanda ainsi la dissolution des quatre écoles juridiques sunnites (shafiisme, hanafisme, malikisme et hanbalisme), déplorant la sclérose de l’Islam et la «fermeture des portes de l’Idjtihad» (ou interprétation des textes sacrés), cause de la décadence du monde islamique et de l’humiliation coloniale. Mais, dès le départ, la Salafiyyah décida d’écarter du champ des réformes les questions théologiques. Les réformateurs laïcisants furent d’autant plus rapidement concurrencés par les ancêtres des Islamistes modernes que ces derniers se recommandent également de la Salafiyya, l’Islam des «pieux ancêtres» (salaf). Salafistes laïques et anti-laïques ne reprochaient pas la même chose au conservatisme religieux, et l’utilisation d’une même rhétorique permit aux Islamistes de récupérer le mouvement «réformiste» à leur profit. Aujourd’hui, d’ailleurs, les fanatiques sanguinaires du Gama'a al-Islamiya égyptien, du GIA algérien ou encore du groupe d’Oussama Bin Laden se réclament du salafisme sunnite !… Ce point nous permet de battre en brèche le lieu commun selon lequel les Chiites (10 % des Musulmans) seraient les Islamistes terroristes par excellence (les «fous d’Allah» iraniens ou libanais du Hezbollah), et les Sunnites (85 %) les «modérés». Rappelons qu’à la différence du sunnisme, bien plus figé que le chiisme, ce dernier n’a jamais accepté la «fermeture des portes de l’Idjtihad», pas plus que le principe du taqlid (conformisme théologique et juridique), la capacité de réinterprétation propre au chiisme expliquant l’origine chiite de la plupart des hétérodoxies de l’islam, condamnées par les Sunnites : ismaïlisme, druzisme, alaouisme, babisme, bahaïsme, etc. La guerre larvée qui oppose aujourd’hui l’Iran aux Talibans illustre également cette réalité.
Les réformateurs musulmans furent par ailleurs toujours accusés de faire leurs les idéologies laïques «étrangères» importées par le colonisateur occidental, l’idée même d’une séparation de la religion (din) de la société (dunya) et de l’État (dawla) étant dénuée de sens dans l’islam classique, et a fortiori pour les Islamistes, qui se réfèrent à la pensée du hanbalite Ibn Taimiyya, référence commune aux Wahhabites saoudiens et aux Salafistes afghans ou frères musulmans. C’est ainsi que les tendances réformistes et laïcisantes de l’Islam, discréditées ab origine et frappées d’allogénéité, seront progressivement marginalisées. Soutenue par les pétrodollars du Golfe, la vague de réislamisation radicale sera en outre portée par une explosion démographique sans précédent, elle même liée à l’obscurantisme et facteur de paupérisation, terrain d’action privilégié des Islamistes.
Ainsi, l’un des tous premiers mouvements islamistes, l’Association des Frères-musulmans (El-Ikhwàn El-Muslimûn), fondé en Égypte en 1928 par Hassan El-Banna, disciple de Rachid Rida, pourtant héritier de Jamal Eddine, Abdoù et Rachid Rida, est né en réaction aux régimes musulmans de l’époque qui, sous l’influence de l’Occident, avaient tendance à se séculariser. Toujours fort puissante en Égypte et dans le monde islamique (Koweït, Turquie, Tunisie, etc.), l’organisation poursuit son but : instaurer des États islamiques partout dans le monde, tantôt via la violence, tantôt au moyen de la compétition électorale. Ce même objectif sera poursuivi par l’équivalent pakistanais des Frères : la Jama’at-i-islami, fondée en 1941 par A.A. Mawdoudi, lequel prône l’instauration d’un État islamique séparé appliquant la Charià, seule solution permettant d’échapper au «pouvoir infidèle» (houkoum al jahili) des Hindouistes. Cette démarche «séparatiste» sera à l’origine de la création de l’État du Pakistan en 1947. Le principe de «refus du pouvoir infidèle» explique par ailleurs la plupart des conflits qui opposent Musulmans et «Impies» au Cachemire, au Soudan, en Arménie, en Tchétchénie ou même au Kosovo et en Macédoine, où les populations musulmanes sont devenues majoritaires, le Coran précisant : «N’appelez point à la paix alors que vous avez la supériorité» (XLVII, 35).

L’Europe : terre d’asile ou terre de Jihad pour les Islamistes ?

En Europe et en territoire non-musulman en général, l’impératif islamique de fuir ou combattre le «pouvoir infidèle» s’exprime de manière différente, «l’orthodoxie» islamique proposant une doctrine géopolitique divisant le monde en différentes zones ennemies : la «demeure de l’Islam» (dar-el-islam) – l’ensemble des pays où domine l’islam – et la «demeure de la guerre» – (dar-el-harb), le monde infidèle. Dans le dar-el-islam, les non-Musulmans sont «tolérés», moyennant le paiement d’un tribut et la soumission à la Charià, s’ils sont adeptes d’une religion abrahamique, juifs ou chrétiens. Quant au dar-el-harb, il constitue un espace géopolitique et religieux foncièrement hostile, avec lequel seules des relations de guerre peuvent exister. Toutefois, le Coran prévoit une exception : la «demeure de l’Islam» peut contracter une trêve avec la «demeure de la guerre» si cette «trêve», due au principe de nécessité (darura), permet aux Musulmans, contraints de résider dans le dar-el-harb, d’y prêcher leur doctrine sans exiger en contrepartie le même droit de prédication non-musulmane en terre d’Islam. Mieux : les Islamistes peuvent s’exprimer plus librement en terre occidentale que dans leurs pays d’origine ! Cette situation intermédiaire est nommée «terre de la conciliation» (dar-el-sulh ou dar-el-ahd) ou «terre de la prédication» (dar-el-dawaà), en référence à l’impératif de prosélytisme. C’est ainsi qu’en Europe, les Islamistes et les garants de l’islam «orthodoxe», notamment le très médiatique Tariq Ramadan, actuellement leader incontesté de la mouvance des «frères» en Europe (représentée par l’UOIF en France) et petit-fils de Hassan al-Banna, confirment le caractère licite de la présence musulmane en Europe au titre du dar-el-dawaà. De ce point de vue, l’Occident semble avoir d’ores et déjà intériorisé le principe de supériorité de l’Islam – phénomène que l’islamologue anglo-égyptienne Bat Yé’Or nomme la «dhimmitude» – en acceptant l’accord de dupes en vertu duquel le prosélytisme d’États islamistes comme l’Arabie saoudite, à l’origine en 1994, de la mosquée de Rome, plus grande d’Europe), est officiellement consacré par les États occidentaux sans qu’une seule chapelle ne puisse être ouverte en contrepartie en Arabie... C’est que dans l’Islam classique, les relations pacifiques avec les territoires non-musulmans sont conditionnées par le respect de ce principe d’unilatéralité. Ceci explique pourquoi la Grande-Bretagne ou la Suède, qui accordent une liberté quasi totale aux Islamistes, ont jusqu'à lors été épargnés par les attentats terroristes, à la différence de la France laïque – coupable d’avoir «persécuté» les filles voilées, ou même de l’Amérique, qui a rompu le contrat du dar-el-ahd en occupant le territoire interdit (haram) aux Infidèles d’Arabie, qui abrite les lieux saints de l’Islam. Certains rétorquent que l’Arabie saoudite est un allié de l’Amérique et que les GI’s l’ont occupé après avoir secouru le Koweït et la Saoudie contre Saddam. C’est oublier que l’Islam doit toujours dominer et que l’allié infidèle doit se soumettre à ce principe, le Coran précisant : «Vous formez la meilleure communauté suscitée parmi les hommes; vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable» (III, 110).
Encore une fois, la geste de Mahomet – qui remercia les Juifs de Médine – qui l’avaient accueilli après son exil de La Mecque païenne, en les passant au fil de l’épée – et l’invocation d’une scolastique musulmane jamais remise en questions, constituent, tant que l’islam n’aura pas connu de «Vatican II», les sources de légitimation premières de la violence islamistes. Magistrale et terrible leçon pour une Amérique qui persiste à soutenir l’Arabie saoudite fondamentaliste et esclavagiste après avoir soutenu Bin Laden et les Talibans contre le Bloc communiste slavo-orthodoxe (la guerre du Kosovo ayant marqué l’apogée de la stratégie de la «ceinture verte»), mais aussi pour l’Occident dans son ensemble, qui continue d’accueillir les pires fanatiques islamistes au nom de la «liberté d’expression» et du «droit d’asile», les attentats du 11 septembre derniers montrent que la leçon de l’ayatollah Khomeiny, qui remercia ses protecteurs français et américains avec les prises d’otages et les attentats de Dakar, n’a pas encore été retenue…

Notes :
(1) Nawawi, Minhadj, III, pp. 261-264.
(2) Souheib Bencheikh, Le Matin (journal algérien indépendant), 11 janvier 1998.

26/03/2006

La sociologie n’a pas de chance, par Jean-Gérard Lapacherie

Manifestation contre le CPE le 23 mars à Strasbourg. Photographie Frédérik Florin, AFP


J'accueille, dans la Zone, un explorateur opiniâtre de notre modernité malade, Jean-Gérard Lapacherie, que je connais à vrai dire indirectement, non seulement par le biais des nombreux articles qu'il a publiés dans les revues Liberté politique ou Libres en plus de ses analyses sur Liberty Vox mais encore, désormais, sur son propre blog, par un superbe travail de dissection des mots frelatés de la NLF. Je le remercie de cette salutaire analyse des slogans mensongers que nous entendons des dizaines de fois par jour être prononcés par des journalistes, hurlés par les imbéciles qui, de la langue française et du sens des mots, ont à présent oublié le peu qu'ils avaient appris.

Il est un mot qui revient souvent dans la «loi sur l’égalité des chances», dite aussi «loi CPE», c’est lutte. La loi «lutte», comme d’autres se battent. Mortes aux frontières, les antiques vertus guerrières de la France renaissent en lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt c’est pour. À un contre, correspond un pour, contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Égalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. D’un point de vue rhétorique, la machine tourne rond. À coups de clairon, la lutte rend la loi martiale. Elle prend le sentier de la guerre. Le calumet de la paix ne sera plus jamais fumé. Ce n’est pas tout à fait la «lutte des classes» ou «la lutte finale», mais ça ne saurait tarder : une prochaine loi enjoindra aux «damnés de la terre» d’être «debouts» et à «l’inteeernationaaaa-aleu» de devenir «le genre humain». C’est le nom même de la «Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité» ou Halde, dont la loi renforce le pouvoir, qui cristallise la spécificité de cette loi – comme son essence et ce qu’elle dit vraiment. Le comique de l’affaire est qu’il soit institué, pour mener la lutte, une nototorité qui désigne l’ennemi ou qui décide du terrain où aura lieu la lutte. Sur quelle montagne est-elle érigée pour mériter le qualificatif haute ? Sur le site de cètototorité, qui n’est pas une montagne, mais une morne plaine, ou qui, si elle était une montagne, serait le Golgotha, il est écrit ceci : «La HALDE identifie et diffuse les bonnes pratiques et les expériences en matière de lutte contre les discriminations dans tous les secteurs d’activité» et «[Elle] émet des recommandations, auprès du gouvernement, du parlement et des autorités publiques pour lutter contre les discriminations, afin d’améliorer les textes de loi, de faire progresser le principe d’égalité et l’état du droit français dans ce domaine». En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. Déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé de nombreuses frontières pour atteindre la France, où il a pacsé la proscription du Mal à la prescription de la Vertu. La HALDE est l’Empire du Bien, dirait le regretté Muray – là où tout ce que le Bien touche empire. Le seul bruit de ce nom renverse le fascisme et stoppe le racisme. En lui, raisonne une injonction germanique. C’est HALTE au Mal et à tout ce que l’on voudra d’autre.

Les locaux de l'EHESS saccagés le 24 mars, photographie de Thomas Coex, AFP


La «loi sur l’égalité des chances» est, pour ce qui est des mots, de la même mauvaise farine, trop pleine de son ou de la consistance du plâtre. En Afrique du Sud ou aux États-Unis, les discriminations, réelles, tangibles, visibles, étaient inscrites dans la loi, avant de devenir les réalités qui nous font horreur. Il en va ainsi au Maroc, en Algérie, en Arabie ou ailleurs, sans que, dans ces pays ou ailleurs, quiconque moufte quoi que ce soit, et a fortiori lutte, contre ces discriminations qui, elles, sont a) légales et b) réelles, en dépit ce que l’on constate en France – ou plus exactement, bien que l’on ne constate rien en France qui puisse s’apparenter à des discriminations. Une loi discriminatoire, s’il y en avait une seule, serait hors-la-loi ipso facto. Les discriminations sont bannies par la Déclaration de 1789 et interdites dans la Constitution de la Ve République. Elles sont fictives, et pourtant tout le beau monde proteste contre des fictions, non pas contre ces représentations fictives et mensongères, mais contre des ombres prises pour des réalités. C’est que les sciences sociales en ont fait leur fonds de commerce. Il est vrai que, dans la lutte des races que l’on cherche à susciter, comme si on ressuscitait Boulainvilliers, tous les coups bas sont permis. Les discriminations resteraient confinées dans le roman social ou dans le conte de fées ou, mieux, dans les «Mille et une Nuits», si nos fabulistes entendaient seulement divertir leurs lecteurs. Mais ils poursuivent d’autres buts, pervers et politiques. Il faut que la France soit souillée et pour cela, il faut qu’elle soit raciste ou fondée sur la discrimination. Ainsi, les Français et les hommes, où qu’ils vivent, la tiendront pour une guenille bonne à jeter dans les poubelles de l’Histoire (avec une grande H). Car, ce qu’insinuent ces «Mille et Une Nuits» de Paris, c’est que l’apartheid est la règle en France et que l’Afrique du Sud blanche de la Honte est ressuscitée dans l’hexagone. Ainsi, les Français sont sommés de restituer aux nouveaux fils de Dieu stigmatisés ce dont ils les ont indûment spoliés. Pour ce qui est de la blague, les incivilités contre lesquelles loi la lutte, valent les moulins à vent de ces discriminations fictives. Avant que le nom civilisation n’ait été fabriqué au XVIIIe siècle par Mirabeau, l’Ami des Hommes, c’est le mot civilité qui était en usage. Précédé de la préposition sans, il s’appliquait aux naturels des Indes occidentales, à qui il était dénié qu’ils aient une «âme». Dans le titre même de la loi, les mots égalité des chances révèlent incidemment le sens de ce texte. La chance est ce qui «tombe» ou ce qui échoit. Elle relève du sort, du hasard, de la fortune. Mettre de l’égalité là-dedans, c’est-à-dire de la loi ou du droit, c’est aussi vain que de faire briller le soleil à minuit ou d’atteindre la lune en grimpant à une corde à nœuds. Le Loto a pour slogan «Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance». Celui de la loi sur l’égalité des chances se résume par «Cent pour cent de ceux qui vont en bénéficier bénéficieront de la lutte qu’elle a déclarée». Le mauvais sort, les aléas, les infortunes sont épargnés également à tous. Il était entendu naguère qu’une loi enjoignait ou qu’elle réprimait. En 2006, elle multiplie les contrats : première embauche, apprentissage junior, responsabilité parentale, pré-professionnalisation. Depuis qu’il est social, le contrat est partout : tout est contrat, même la famille. Comme les (inter)minables contrats d’assurance, il est signé les yeux fermés, en toute ignorance de ce à quoi le signataire s’engage ou de ce que à quoi il souscrit.

Les locaux de l'EHESS saccagés le 24 mars, photographie (éloquente) de Thomas Coex, AFP


L’esprit de la loi, jadis, jaillissait, croyait-on, de la raison. Dans l’égalité des chances, il descend tout droit d’un manuel de DEUG pour étudiants en sciences sociales. Le nouveau Saint Esprit ne parle plus les langues du monde, mais la langue de la sociologie. Lutte, contrat, discriminations, cohésion sociale, incivilités, auxquels on peut ajouter citoyen, font résonner la nouvelle glossolalie dans nos codes de loi. Comme toujours quand le Saint Esprit descend de trop bas, les objectifs fixés sont lettre morte. La loi était censée prévenir par le social toutes voiles dehors la répétition des émeutes de l’automne; c’est de nouvelles émeutes qu’elle provoque au centre des villes. Elle suscite ce qu’elle est censée empêcher. Au lieu d’éteindre les braises, elle les attise. Il est un fait qui condense en lui toute la signification de la loi : c’est l’occupation de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Cette institution est au cœur du sociocentrisme discriminatoire, incivil, contractuel, égalitariste, lutteur, etc. Le directeur en avait ouvert les portes pour que les militants anti-CPE disposent de lieux où débattre. Tout de suite, les débats ont tourné court. Les portes des bureaux ont été forcées, le matériel a été volé ou détruit, les salles ont été squattées. Depuis plus de trente ans, les sciences sociales jettent l’huile sociologique sur le feu social. Ce n’est pas la société qu’elles ont embrasée, mais leur propre Institution. Il fallait s’y attendre pourtant. Si les parents interdisent à leurs enfants de jouer avec les allumettes, ce n’est pas par caprice, mais par expérience. La télé a montré des sociologues de l’EHESS en train de déménager des ordinateurs pour les préserver de leurs chers objets de recherche. On a appris aussi qu’ils avaient demandé aux CRS d’expulser les objets d’étude qu’ils avaient invités à occuper leurs locaux. L’EHESS est le foyer ardent de la sociologisation des arts, de la langue, de la littérature, de la société, de l’histoire, de la science, des lois, de tout, etc. Elle a lancé le boomerang qui lui est revenu en pleine face.


105, bd. Raspail, état des lieux le 24/03/2006 au matin, photographie de Gunthert


Déjà, les gazettes évoquent le 22 mars 1968. Alors le spectre la révolution a été sorti des oubliettes pour effrayer les chaisières et les rosières. La révolution en 2006 n’est pas pour demain, ni pour après-demain. Certes, la souveraineté du peuple est violée, mais c’est la règle depuis si longtemps que plus personne n’y prête attention. Les agitateurs semblent souhaiter «levez-vous, orages désirés», mais, au premier grain, ils rentrent dare-dare chez papa et maman. En fait, la révolution, s’il y en a une, ne chamboule pas la société, mais la sociologie – nos pas le réel, mais la représentation biaisée qu’en donnent les sociologues. C’est le vieux monde de Comte, de Bourdieu, de Durkheim, de Touraine et alii que vent emporte : les idoles sont brisées, les statues sont renversées, les mensonges sont mis à nu. Courage, camarades, le vieux monde de la sociologie est derrière vous. Les émeutes de l’automne étaient sociales, 100% garantis sociales, même par les RG. Pour les atténuer, on a fait souffler la panacée sociale. Sous ce mistral en folie, les émeutes reprennent de plus belle. De même, de 1956 à 1958, les gouvernements de la IVe République à l’agonie ont multiplié les mesures sociales en faveur des Algériens pour les convaincre qu’il était de leur intérêt que l’Algérie restât française : ils en ont tiré la conclusion inverse, sachant, sans avoir jamais fait d’études, que le social ou le sociologique ne pèse pas lourd face à l’identité ou à «l’être français» ou à son contraire «l’être algérien» et que les rustines de la sociologie, mais avec de la colle forte, n’adhèrent pas à la nation, à l’être, à l’identité, à tout ce que l’histoire a déposé chez les hommes. Il a fallu, en 2006, à peine deux mois pour que les billevesées nées des émeutes de l’automne fondent comme neige aux premiers feux du soleil.

25/03/2006

Tsunami au royaume de Lilliput



«La presse, ce goitre du monde, s'enfle de sa soif de conquêtes, éclate sous la pression des victoires qu'apporte chaque jour.»
Karl Kraus, La Découverte du pôle Nord, in Cette grande époque.


Vous ne le savez pas, personne ne le sait d'ailleurs, hormis quelques manchots de la terre Adélie qui les premiers ont assisté au terrible raz-de-marée et, nous disent les dépêches de l'AFP, depuis sont morts par dizaines de milliers, leurs petits cadavres affreusement démembrés flottant au milieu d'un chaos indescriptible de blocs de glace arrachés de l'Antarctique. Vous me direz encore que tout le monde s'en contrefiche à l'exception sans doute, ici, de quelques amoureux de cette vaillante race de pingouins qui s'affligent d'une extermination à grande échelle de ces animaux et, là, quelques heureux passionnés des tracés des sismographes qui, grâce à l'ampleur du séisme, ont pu de fait affiner leurs modèles mathématiques. En effet, ce que la blogosphère, ébranlée, vient de subir en quelques secondes intenses comme une explosion de novæ, n'est rien de moins que l'une de ses crises de croissance les plus fortes, le passage, sur un territoire immatériel grand comme plusieurs Europe géantes, d'un dévastateur ouragan Katrina pourtant invisible. Je n'irai pas par quatre chemins en vous disant que la Toile vient ni plus ni moins que d'enregistrer les secousses d'un tsunami dont l'épicentre est le nano-blog (je n'invente rien...) de... Cyril Fiévet.
Pardon ? Comment ? Vous me dites que vous ne comprenez pas de quoi je parle et me demandez, en plus, qui est ce Cyril Fiévet ? Comment cher monsieur, vous ne le connaissez pas, sans rire ? Oui, bon, certes, notre amitié est certes fort récente puisqu'elle est née au cours d'un de mes séjours en cette lointaine terre australe où ce savant émérite et reconnu de ses pairs étudiait le rare phénomène de la migration des pingouins adolescents mais... Effectivement, je vous le concède, c'est un peu loin tout de même, le pôle... Et les pingouins sont le cadet de vos soucis à l'heure où les rats anarchistes, sortis de leur cave d'ignorance puante, envahissent par dizaines de milliers les rues de Paris ? Bien... Je vois que vous n'êtes pas prêt de me faciliter la tâche... C'est vrai, c'est vrai, je ne savais rien, moi aussi, de cet illustre explorateur du pôle Sud virtuel jusqu'à ce que je lise ce nadir de la culture journalistique qu'est Netizen... Mais quoi encore, une nouvelle fois, vous me soupçonnez ? Je vous assure, puisque je ne puis décidément rien vous cacher : oui, j'ignorais jusqu'à l'existence de ce Cyril Fiévet il y a encore quelques jours à peine puisque cet homme est tout de même le rédacteur en chef d'une revue qui n'est, vous avez raison de le souligner, pas grand chose, un assemblage commercial d'articles publicitaires mal écrits dont le contenu est aussi pauvre qu'une terre congelée sous un kilomètre de permafrost.
Est-ce tout me demandez-vous ? Euh, oui, je le crains mais il y a tout de même de quoi réfléch... Non ? Quoi d'autre encore ? Que je me dépêche de poursuivre mon histoire qui s'enlise sur la banquise alors même qu'elle ne parvient pas à se mettre en marche, comme l'une de ces longues files de manchots empereurs à tout jamais balayées par la catastrophe polaire ? Vous êtes bien dur l'ami mais ces rudes manières me vont assez et puis, voyez-vous, à peine revenu du pôle, mon cerveau a bien dû mal à se dégourdir, en somme, à se décongeler, comme la pensée de tel intellectuel anglais, forcément et férocement communiste... Bien, je vous livre donc toute l'affaire, oui, les faits, rien que les faits c'est juré, en vous apprenant que Cyril Fiévet a annoncé hier, roulant ses tambours insonores, qu'il quittait avec pertes consubstantielles et fracas dirimants l'aventure (dans des cas aussi insignes, il s'agit toujours, n'est-ce pas, d'aventures ou de petits pas pour l'homme qui n'en sont pas moins de fantastiques bonds pour... oui, je me doute bien que vous connaissez la suite, cher monsieur. Reste que... poussez-les un peu et ces nains lâcheraient sans rire le mot odyssée pour décrire leur téméraire saut de puce...), l'aventure donc Pointblog, une grosse cylindrée bien huilée qui, en cette noble et difficile carrière qu'est le blog, s'était frayée un passage à même le granit le plus dur, faisait apparemment la pluie et le beau temps sur le potager des blogueurs par la qualité de ses analyses, la fraîcheur de ses informations, la douce tempérance de son écriture invertébrée, aussi inventive qu'une culasse de moteur de tondeuse à gazon. Est-ce tout ? Mais oui, voyons... Quoi ? Vous me dites que vous ne savez rien de cette catastrophe, qu'aucun de vos proches n'a même été emporté par l'une des immenses vagues de ce tsunami qui, dit-on mais l'information reste à vérifier, a été ressenti jusqu'au pôle Nord, à plusieurs milliers de kilomètres de l'épicentre ravageur ? C'est tout de même bien étrange parce que, selon mes informations dûment recoupées, plusieurs blogs, sentinelles du vide, éclaireurs du désert des Tartares placés aux avant-postes de la Toile en deuil, ont sonné l'hallali comme les fières balises virtuelles qu'ils ont prêté serment d'être, annonçant d'un beau clairon moutonnier l'immense tragédie qui eût fait écrire à Voltaire, s'il était encore des nôtres, des poèmes dignes de ceux peignant le dramatique tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755. Pourquoi Voltaire me demandez-vous ? Ah, mais c'est que vous remarquez absolument tout... Pardi, Voltaire parce que Cyril, justement, est l'un de ses admirateurs transis, quelque chose comme son plénipotentiaire surgeon bloguscule.
Je suis tout de même en mesure d'établir une chronologie, certes grossière, de la catastrophe médiatique qui a frappé nos esprits, comme suit : le jour de disgrâce vendredi 23 mars, à 15 heures 31 minutes et 28 secondes, Cyril Fiévet annonce, en des termes d'une magnifique sobriété taisant une douleur que l'on devine shakespearienne, qu'il ne participera plus à l'odysséenne aventure de Pointblog. Quelques secondes plus tard, à 15 heures 31 minutes et 32 secondes, le premier scrutateur des ténèbres de l'Extérieur répercute la nouvelle, lançant une question devenue fameuse (Pointblog avec un point d'interrogation) mais restée toutefois sans réponse, en lui donnant la somptueuse et tragique beauté de l'horrible qui, désormais, auréolera le déroulement implacable de toute l'affaire. C'est ensuite un unique tumulte mêlant des voix tremblantes de douleur qui, dans des termes dont je me dois de saluer l'absolue originalité linguistique, crient, toutes s'interrogent, bouleversées et inquiètes, traversent, comme le Satan de Milton, des distances effroyables de vide pour parvenir au Centre de Commandement des Opérations Stratégiques, puis de là s'enfoncent dans les couloirs de l'immense Palais de la Veille Médiatique (communément appelé le Paradis) jamais désert, centre névralgique de la Toile sonnant comme un seul tam-tam infini, toujours frémissant d'une bourdonnante activité, tandis que, dès 15 heures 31 minutes et 36 secondes à peine après que la première onde de choc ait décimé une paisible colonie de manchots arnaqueurs, les images du tsunami sont alors disponibles, filmées au péril de la vie de plusieurs membres d'équipage et alors même que les milliers de cadavres de pingouins, soulevés par des vagues de 200 mètres de hauteur comme l'annonçait l'Apocalypse de Jean, pleuvent sur le ponton du navire Le Débordant.

Ayant donc modestement rappelé le déroulement des événements, alors même qu'au moment où j'écris ces lignes, d'autres foyers de résistance rougeoient d'une belle ardeur jacassière, je profite de cette éphémère accalmie pour entonner avec vous mes frères, hommes de paille en l'an de paille, les Très Pieuses Antiennes du Réseau qui nous donneront assurément la force de bâtir, sur cet Armaguédon annonçant les temps sombres de l'abomination de la désolation, une arche nouvelle où préserver toutes les races de pingouins s'élançant sur toutes faces glacées de ce monde :
Sur la Toile, rien de ridiculement petit ne peut se produire, absolument rien de nanoscopique qui ne soit immédiatement répercuté, transmis, amplifié, grondé, grossi, tonné, glosé, stratifié, ramassis, conspué, épinglé, interprété, insignifié, amoindri, digéré, évacué, oublié.
Sur la Toile, ce Flatland absolu qui s'auto-engendre en permanence, la vitesse de propagation du virus est inversement proportionnelle à la gravité de l'infection : quelques secondes seulement ont suffi pour que la nouvelle du tsunami exterminateur, comme une vague médiatique d'une puissance inédite, ait été relayée jusqu'aux plus lointaines vigies virtuelles, par exemple cette désertique Zone qui tout juste vient de s'équiper d'un poêle à charbon.
Sur la Toile, la durée de l'érection n'excède jamais plus de quelques millisecondes, l'éjaculation pouvant souvent être déclenchée sans que le moindre frôlement ni contact, voire la plus légère trace d'activité mentale suspecte ou phantasmatique, n'aient été détectés par les instruments les plus sensibles.
Sur la Toile, la stérilité étant l'un des piliers marmoréens de la charia rhizomique et le plaisir un commandement divin, toute éjaculation est à la fois immédiatement transmise, augmentant la taille de la goutte insignifiante de l'éjaculat et pourtant parfaitement inefficace, ne provoquant jamais un grossissement qui serait, par exemple une réelle grossesse.
Sur la Toile, les plus terribles événements, les vaguelettes déformant la surface du ruisselet dans lequel nul ne peut prétendre s'être baigné deux fois, sont toujours suivis d'un brouhaha qui est silence de l'esprit, dans lequel la Termitière recueille ses forces, mobilise ses ouvrières chargées d'ériger non seulement de nouvelles digues mais de percer une multitude de tunnels informatifs ou plutôt : dubitativo-informatifs.
Sur la Toile, tous les fiévreux Fiévet, tous les Cyril labiles, aussitôt nés, sont radicalement avalés par la Matrice et transformés en liquide amniotique nourricier à destination de la Machine, la multitude des minuscules co-machines prélevant au passage leur part microscopique du cadavre ainsi impeccablement recyclé.
Sur la Toile, tous, les quelques exceptions étant traquées sans aucune pitié, nous nous passons de l'invention inutile de Gutenberg.
Sur la Toile, nul ne peut espérer, pour s'échapper du royaume de Lilliput, devenir Gulliver.
Sur la Toile enfin, les singes se réchauffent même en hiver et se demandent si, par malchance destinale, ils ne seraient décidément rien d'autre que de bavardes putes.

Prions mes frères ou... rions.

21/03/2006

Michel Crépu lecteur de George Steiner : tout va bien !

Crédits photographiques : Jim Bourg (Reuters).

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20/03/2006

Durtal au Salon du Livre



Il n'y a vraiment pas besoin de se rendre au Salon du Livre (comme du reste je l'ai fait, mon invitation pour deux personnes en poche !), encore moins tenter de trouver une quelconque pertinence à son pathétique et ridicule blog, apparemment très peu fréquenté si j'en juge par la maigreur des commentaires qui y sont déposés, puisque, par avance, en 1891, Joris-Karl Huysmans nous avait décrit le bifide public que nous y trouverions. Il est vrai que bien peu des lecteurs ont, de nos jours, de la mémoire... Peut-être même d'ailleurs ne savent-ils rien de Huysmans... Dans ce cas, en effet, le Salon du Livre est un temple aimanté où ils sauront dénicher le dernier nanar de... Francis Huster (à moins qu'il ne s'agisse d'Amélie Nothomb : peu importe, tous sont égaux sous l'immense drapeau du cloportisme), spécialiste, comme Durtal paraît-il, du diabolique Gilles de Rais.

«Durtal avait cessé, depuis près de deux années, de fréquenter le monde des lettres; les livres d'abord, puis les racontars des journaux, les souvenirs des uns, les mémoires des autres, s'évertuaient à représenter ce monde comme le diocèse de l'intelligence, comme le plus spirituel des patriciats. À les en croire, l'esprit fusait en baguettes d'artifices et les reparties les plus stimulantes crépitaient dans ces réunions. Durtal s'expliquait mal la persistance de cette antienne, car il jugeait, par expérience, que les littérateurs se divisaient, à l'heure actuelle, en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d'abominables mufles.
Les uns, en effet, étaient les gens choyés du public, tarés par conséquent, mais arrivés; affamés de considération ils singeaient le haut négoce, se délectaient aux dîners de gala, donnaient des soirées en habit noir, ne parlaient que de droits d'auteurs et d'éditions, s'entretenaient de pièces de théâtre, faisaient sonner l'argent.
Les autres clapotaient en troupe dans les bas-fonds. C'était la racaille des estaminets, le résidu des brasseries. Tout en s'exécrant, ils se criaient leurs œuvres, publiaient leur génie, s'extravasaient sur les banquettes et, gorgés de bière, rendaient du fiel.»
Joris-Karl Huysmans, Là-bas, 1891.

18/03/2006

La philosophie, les sans-philosophe et moi, par Boris Sirbey



Préambule

L’article qui suit a initialement été publié sur le blog d’Edysseus. Je l’ai rédigé suite à la parution de Théorie-rébellion. Un ultimatum, dans le but d’expliquer dans quel esprit j’avais participé à ce collectif. Par la suite, ayant lu la critique que Francis Moury à faite du livre ici-même, je me suis rendu compte que j’avais par anticipation répondu à un certain nombre des objections qu’il mettait en avant, et c’est pourquoi je profite à présent du droit de réponse offert par Juan Asensio pour proposer mon article en contrepoint du sien. J’en profite aussi pour revenir plus précisément sur l’attaque portant sur la qualité des contributeurs du collectif. Car si la ligne d’argumentation générale de Francis Moury – qui est pour l’essentiel une apologie de la tradition philosophique – est avant tout affaire de position, il me semble mensonger de laisser entendre que les auteurs de Théorie-rébellion. Un ultimatum rejettent cette même tradition au nom d’un quelconque nihilisme ou parce qu’ils l’ont insuffisamment fréquentée. Pour l’essentiel, les auteurs qui ont participé au collectif sont des chercheurs ou des professeurs d’université qui ont passé une bonne partie de leur existence a étudier les philosophes de la tradition, et peuvent donc prétendre en parler en connaissance de cause. Quant à la «position» qu’ils défendraient, je crois qu’elle n’existe tout simplement pas, l’intérêt de l’ouvrage étant justement de mettre au prise des points de vue différents, exprimés par des textes incisifs et inventifs. Je remercie toutefois Francis Moury d’avoir pris la peine d’écrire un article aussi nourri sur l’ouvrage, une riche polémique étant mille fois préférable à un silence stérilisant !

«Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion intérieure»
Victor Hugo.


Vers la mi-octobre, est paru aux éditions l’Harmattan un petit ouvrage à la couverture rouge intitulé : Théorie-rébellion. Un ultimatum. Publié sous la direction de Gilles Grelet, on y trouve les articles de quarante-deux auteurs rassemblés sous la bannière des sans-philosophie, ce terme désignant à la fois un mouvement de pensée et la collection dans lequel le livre a été publié. Qui sont les sans-philosophie ? A une définition réductrice, je préfère le récit d’un parcours qui, je l’espère, fera sentir pourquoi ce mouvement naissant me semble prendre aujourd’hui une importance toute particulière dans le petit monde de la pensée contemporaine.

Il était une fois…

Pour moi, le début de l’aventure des sans-philosophie a commencé lorsque j’ai rencontré Gilles Grelet, il y a environ deux ans de cela. J’avais été orienté vers lui par mon directeur de thèse, François Laruelle (fondateur de la non-philosophie), car Gilles avait comme moi consacré son doctorat à la gnose, et était – entre autres – l'auteur d'un ouvrage portant sur le sujet (Déclarer la gnose – D'une guerre qui revient à la culture). A cette époque, Gilles travaillait au développement de l’ONPhI, organisation rassemblant des penseurs proches ou issus du courant de la non-philosophie. Ce projet me semblait alors particulièrement intéressant, car la non-philosophie est aujourd’hui l’un des derniers mouvements de pensée actif et innovant dans un contexte universitaire particulièrement morne, où l’acte philosophique créateur est découragé, pour ne pas dire étouffé (le «non» de la non-philosophie portant, notamment, sur le refus de la philosophie envisagée comme reproduction à l’identique des mêmes schémas de pensée).Cette description étonnera sans doute le lecteur étranger au monde universitaire (et paraîtra sans doute excessive à l'universitaire lui-même), mais je crois néanmoins qu'elle peut prétendre à une certaine pertinence. Encore aujourd’hui, la plupart des gens, lorsqu’ils entendent parler d’études de philosophie, tendent à s’imaginer un enseignement centré sur le développement de la pensée individuelle et faisant large part à la libre recherche de la vérité. Cependant, si la tradition philosophique continue à afficher ces principes dans son credo, j'ai le sentiment qu'elle n’a quasiment plus les moyens de le mettre effectivement en œuvre. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord – et ce depuis ses origines – la philosophie a toujours été en proie à une profonde contradiction. Sa naissance, en effet, s’est produite à un moment très particulier de l’Antiquité, et à tous points de vue, ce qui a germé sous le ciel attique a véritablement été une sorte de supernova de l’esprit. Toutefois, au moment précis de son épanouissement, deux tendances au moins étaient en lutte en elle : canaliser ce potentiel dans une maïeutique, par définition limitée puisque concentrée sur la réforme progressive de la cité par l’engagement auprès de l’individu, ou se retirer loin du monde afin de se lancer dans une recherche globale des mécanismes et du sens de la nature. Socrate a choisi la première voie, mais pas Platon, chez qui ces deux aspirations ont constamment été en conflit. Or, depuis deux millénaires et demi, c’est de façon très nette la deuxième tendance qui a triomphé, l’amour du système l’ayant largement emporté sur l’amour de l’individu, ce qui faisait d’ailleurs dire à Hegel qu’il n’y a jamais eu qu’un philosophe, et qu’après lui, il n’y a plus eu que des philosophies (dont la sienne reste d’ailleurs un des plus puissants prototypes…). Par la suite, cet oubli initial s’est traduit par une série d’autres, qui en ont finalement été les conséquences logiques. La philosophie moderne, par exemple, s’est elle-même définie comme un «retour au sujet pensant», mais il est difficile de ne pas voir que derrière ce regain d’intérêt soudain pour l’homme, se cachent en réalité des préoccupations d’un tout autre ordre, qui tiennent beaucoup du jeu de pouvoir.
Depuis l’essor des sciences exactes et des sciences humaines, la suprématie de la philosophie comme discipline reine est très fortement discutée, et pour défendre la continué de sa propre tradition, elle a adopté une stratégie consistant à se rabattre sur le sujet, non tant par intérêt pour l’humanité et ses problèmes concrets que pour en tirer une théorie de la connaissance qui lui permette de se débarrasser de la métaphysique – désormais compromise – et de garder sa mainmise sur le champ théorique.
C’est pourquoi, depuis Kant, la philosophie s’est mise a exclure hors de son champ d’investigation toutes les recherches qui ne pouvaient pas aboutir à des connaissances exactes, déclenchant une telle surenchère critique que la forêt luxuriante qu’elle était à ses débuts s’est transformée en un véritable désert. La métaphysique, en effet, a la première fait les frais de ce délestage, mais elle a été suivie par la morale et l’esthétique, matières qui ne sont pour ainsi dire plus étudiée dans le monde de la philosophie anglo-saxonne, qui se concentre presque exclusivement sur la logique et sur la linguistique.
Or, plus elle s’est rétrécie et asséchée, et plus la philosophie s’est mise, à l’image des sciences, à se (sur-)spécialiser. Tout en continuant, par principe, à mettre en avant les vertus de la clarté d’expression, principalement pour condamner les doctrines qualifiées d’hermétiques ou de mystiques, le monde universitaire a admis l’hermétisme comme l’un de ses principaux critères de reconnaissance interne. C’est devenu une sorte de règle du jeu incontournable, au point que même les penseurs qui condamnent l’artificialité et défendent les belles vertus de la simplicité en viennent, comme Heidegger, à développer un langage extrêmement technique, qui demande une formation spécifique pour être compris (j’ai d’ailleurs été intéressé de voir que ce problème a été souligné par plusieurs auteurs de Théorie-rébellion, dont Fabrice Flipo : «les philosophes semblent aujourd’hui pris dans le même travers que le reste de la société. Ils ont développé une expertise disciplinaire très riche. Cela s’est traduit par une spécialisation et la construction d’un langage ésotérique. La qualité d’un philosophe semble se mesurer à sa capacité à manier le langage. Chacun met un point d’honneur à ne pas regarder ce que font les autres, comme si la recherche d’un bien commun était en soi porteuse de dangers totalitaires»).
De ce point de vue, je ne cherche pas à faire un énième procès au monde académique, mais simplement à constater qu’il s’est produit, par rapport à ce que la philosophie a été ou aspirait à être à ses débuts, une dérive énorme. Le système universitaire tend à fonctionner aujourd’hui comme un appareil de cryptage du langage, le travail des étudiants consistant désormais à intégrer le système de décryptage correspondant. Or, il s’agit, pour l’essentiel, d’un circuit qui tourne à vide, sans parler du fait qu’il finit par porter préjudice à la société entière.
La conscience commune, en effet, tend naturellement à aligner sa représentation du monde sur celle fournie par les intellectuels. Le prestige dont disposent «ceux qui savent» fait d’eux des catalyseurs privilégiés de la conscience collective. C’est pourquoi, lorsqu’un intellectuel fait l’effort de simplifier son discours, de le rendre accessible, en montrant que la trame de ses pensées est, dans son fond, identique à celle de l’homme ordinaire, il accomplit un acte réellement charitable, parce qu’il dessaisit ce dernier de son sentiment d’impuissance. Or, le monde intellectuel actuel fonctionne au contraire comme un appareil d’humiliation de la conscience ordinaire. Il tente ainsi d’exorciser son propre sentiment d’impuissance, de la plus tragique des manières.
A ses débuts, la philosophie avait l’ambition de spiritualiser la vie de la cité en développant la conscience des individus. Mais, plus les choses sont allées, et plus elle s’est placée en commentatrice de ses propres engagements. L’histoire des idées, aujourd’hui, occupe la majeure partie de l’enseignement, ce qui revient bien à dire qu’elle conditionne les étudiants au conservatisme et à l’impuissance.
Autant dire que comme discipline visant au renforcement et à l’épanouissement de la conscience individuelle, l’enseignement philosophique n’a plus les moyens de ses ambitions. La philosophie voulait donner à l’homme les moyens de conquérir sa propre liberté, mais elle s’est intégrée au paysage, et à présent, elle tourne discrètement et sans heurts, comme une machine bien huilée…
Pour autant, je ne rejette pas ce que m’a apporté ma formation. Dans les classes de terminale et dans le monde universitaire, la tradition philosophique offre un tremplin privilégié pour éveiller l’intelligence et le sens critique, et parfois, quand la magie prend, c’est comme un voile qui se soulève, révélant au cœur des êtres cette énergie qui a le pouvoir de tout changer, de tout renverser. Seulement, ces éclaircies sont devenues très rares, et sont presque toujours le fait de personnes qui ont su garder leur fraîcheur et leur individualité en dépit d’un conditionnement fortement normalisateur. Par contraste, je tiens l’immersion dans le monde académique pour très dangereuse, parce que sous prétexte de nous former à une méthode, elle nous amène en réalité à intérioriser toutes sortes d’inhibitions et d’interdits anxiogènes.
Pour se rendre compte de la portée de la dérive, il suffit de trouver un enfant avec un esprit particulièrement éveillé, et de discuter un peu de philosophie avec lui. Dans la mesure où il perçoit la réalité avec beaucoup de moins de filtres, on se rend assez vite compte que la sophistication qui a accompagné le développement de la philosophie moderne est, pour sa plus grande part, totalement artificielle, et qu’au lieu de clarifier notre regard et exalter nos forces intérieures, elle tend au contraire à nous entraîner dans des labyrinthes intellectuels sans fin, qui sont un vrai tombeau pour l’esprit.

Les sans-philosophie

Pour en revenir au début de mon récit, on comprendra donc pourquoi, dans un tel contexte, j'ai été heureux de voir prendre forme un projet qui venait répondre spécifiquement à cette apathie. Gilles Grelet est en effet, avec François Laruelle, le directeur d’une collection intitulée «Nous, les sans-philosophie», dont l’ambition est pour le moins d’éditer des textes tranchant avec la grisaille théorique ambiante. Après un premier ouvrage de synthèse sur la non-philosophie, il était d’abord question d’y publier le compte rendu d’un colloque de non-philosophie qui s’était tenu à Londres, mais il apparaissait évident qu’il manquait à ce projet une certaine radicalité.
C’est alors qu'a émergé l’idée de réaliser un ouvrage collectif qui puisse briller, dans la galaxie théorique, comme un astre d’un genre nouveau. Cette originalité s’est rapidement traduite par un certain nombre de conditions prenant à contre-pied les caractéristiques habituelles de ce type de publication :

- Chaque article ne devait guère excéder 1 000 mots maximum, pour couper avec la diarrhée de textes et d’analyses dont on nous gavait en permanence. Ce que nous voulions, ce n’était pas du verbiage, mais des textes qui fassent rayonner un Verbe.

- Chaque article devait avoir un caractère vital. Trop souvent, en effet, les philosophes tendent à utiliser la forme du système philosophique pour amoindrir l’individualité fondamentale de leurs intuitions. Or, à notre sens, c’est justement cette force créatrice qui est essentielle.

- Une ouverture à tout le champ philosophique, sans discrimination due à la notoriété ou aux positions de pensée des uns et des autres.

- Enfin, que chaque texte soit un texte de rébellion (à charge de chacun d’interpréter le génitif).

C’est sur cette base que Gilles Grelet à mis en œuvre le projet, avec une discipline et une persévérance dignes de Saint Paul parcourant l’Empire romain pour aller prêcher la bonne parole ! Contacter et convaincre les auteurs, en effet, était une véritable gageure, surtout au vu des conditions imposées (la philosophie consistant fondamentalement à présenter sous forme systématique une pensée valant universellement, il n’y a rien de plus contre-intuitif, pour un philosophe, que d’écrire un texte théorique court et véritablement personnel), et quand à organiser les contributions en un tout cohérent, n’en parlons même pas !
Je rends ici un hommage appuyé au travail qu’il a accompli, d'une part parce que j'ai eu l'occasion de mesurer à quel point il était difficile d'aller au bout d'un projet comme celui qu'il a entrepris, et ensuite en raison d’une certaine incompréhension qui me semble entourer sa position.
Gilles, en effet, est le fondateur du théorisme, c’est-à-dire d’une gnose radicale débarrassée de toute récupération par la religion, ce terme renvoyant, dans sa pensée, à tout ce qui participe à l’aliénation au Monde. Pour déployer cette approche, il analyse d’abord en détail la façon dont cette aliénation s’est reproduite à travers toutes les tentatives de la dépasser, puis s’appuie sur les acquis de la non-philosophie afin d’énoncer les conditions d’une théorie unilatérale, qui procède et se tienne rigoureusement à l’homme, et se révèle par conséquent impossible à détourner ou à récupérer (ce qu’il appelle une «rébellion qui ne serait pas du semblant»).
Pour Gilles, la publication de Théorie-rébellion s’inscrit naturellement dans cette exigence de rigueur. Cependant, j’ai eu l’occasion de m’apercevoir que ce qui, pour lui, était un gage d’intégrité et de probité avait tendance à être interprété comme une forme de prétention intellectuelle agressive.
Mes positions différent de celles de Gilles : sa gnose s’inscrit dans la tradition matérialiste, alors que mon approche est au contraire spiritualiste. Toutefois, ce qui m’a convaincu de lui donner mon soutien est avant tout la très grande générosité humaine dont il a fait preuve, aussi bien vis-à-vis de moi que des autres auteurs.
Compte tenu de la nature particulière de sa démarche, il va probablement continuer à attirer sur lui toutes sortes d’accusations et de réactions de défense, mais j’aimerais tout de même souligner que grâce à lui, un grand nombre de personnes auront eu l’occasion de faire entendre leur voix et de créer quelque chose de nouveau.
Ma contribution a cette phase du projet a été limitée, mais malgré tout, ça été pour moi un grand plaisir de pouvoir contacter personnellement des écrivains et des philosophes qui ont joué un rôle dans ma formation intellectuelle pour leur proposer de se lancer dans l’aventure avec nous (entre autres, Richard Sünder et Pierre Riffard), et au bout de quelques mois, grâce aux efforts de Gilles et de toutes les personnes qui ont décidé de s’impliquer dans le projet, la dynamique était en place.

Rébellions intérieures

Cependant, ce n’est qu’à la publication de l’ouvrage, lorsque j’ai commencé à recueillir les réactions des uns et des autres que j’ai commencé à mieux mesurer ce qui avait été fait.
Il y a encore peu de temps, je n’aurais pas su définir la spécificité de Théorie-rébellion. La diversité des textes était elle, en effet, qu’il semblait difficile d’y trouver une quelconque unité thématique. Néanmoins, comme je l’ai souligné, la première chose qui nous a rassemblé autour de se projet n’était pas la volonté de défendre le même point de vue, mais celui d’affirmer notre refus du marasme qui caractérise la philosophie contemporaine.
La majorité des textes de philosophie que je lis aujourd’hui me regardent avec des yeux de poisson mort. Très peu arrivent encore à me faire vibrer. Quelle qualité leur manque-t-il ? En fait, si le renoncement peut se présenter sous les dehors les plus contradictoires, il se traduit toujours par le fait que quelque chose s’éteint. Qu’une lumière cesse de briller. A l’inverse, les pensées que je qualifierais de vivantes peuvent aussi prendre des formes très diverses, mais dans tous les cas, elles possèdent cette force particulière, cet «air tombé du ciel» qui ne saurait se réduire à une position de pensée, et qui pour cette raison, se révèle plus fort que tout système.
Théorie-rebellion : un ultimatum est un livre vivant. Il appelle, interpelle, joue avec ses propres contradictions, ses impasses, construisant progressivement un étonnant itinéraire.
Les premiers articles s’ouvrent sur la constatation d’un échec, celui d’un système qui tourne en rond pour tenter de conjurer son sentiment d’impuissance : «aigris, tristes, sont ceux qui ont trahi un beau rêve», constate Michel Maffesoli dans son article, où il dénonce le cynisme de l’intelligentsia moderne, qui se contente désormais de dénoncer une injustice dont elle est le premier vecteur.
Mais que faire ? Se révolter ? Qu’est-ce qu’une révolte de plus dans la longue histoire d’un Monde qui en compte tant ? Est-ce que l’homme ne s’est pas toujours libéré de ses prisons intérieures que pour aller s’égarer dans d’autres, plus complexes encore ? Pourquoi faudrait-il qu’il en aille autrement aujourd’hui ?
«Le passé à fait son temps, notre présent est incertain, l’avenir lourd d’inconnus dont nul prophète ne peut prédire la rédemption» souligne Francis Wybrands. Pourtant, il dit aussi qu’il nous faut nous tenir à cette incertitude, et être là, accepter de «toucher ce fonds».
Cesser de nous complaire dans notre propre amertume. Prendre acte du fait qu’avant d’être une prison, le monde est un miroir. «La réalité n’est ni notre amie, ni notre ennemie : elle est comme l’Ange de Jacob. Beaucoup s’en tiennent à ce degré zéro de la réalité qui n’exige rien de nous, et du coup, rien d’elle» dit Mathias Daval dans son article intitulé L’Age d’Or est toujours devant. Il nous incite alors à aller «dévoiler cet angle mort en nous-mêmes.»
Sur cette base, l’analyse commence alors à se déployer par touches, pour ouvrir sur un vaste panorama, et une série de questions, posées aux marges de la philosophie, depuis son centre, pointant vers son dehors.

Routes et déroutes

Mais là encore, surgit le doute sur le sens même d’une démarche de rébellion : quel sens, demande Laurent Carraz, peut-il y avoir à réactiver une ultime attaque contre une philosophie qui n’existe presque plus, en laquelle plus personne ne croit, et dont on n’attend finalement plus rien ? Est-ce que cela ne revient pas à «bricoler des papiers pour en faire des cocottes et des avions à lancer contre les tours abolies et les forteresses vides de l’institution philosophique ?».
Et quand on parle de révolte contre le Monde, peut-on vraiment donner un sens intelligible à ce dernier concept, s’interroge Olivier Feltham dans un article intitulé : La philosophie pourrait-elle désocialiser le Monde ?.
De plus, si nous autre européens, de guerre lasse ou par sentiment de saturation, devenons allergiques à la philosophie, les penseurs sud-américains nous rappellent que chez eux, la situation est à l’inverse : «Il se pourrait donc qu’en Europe on devienne sans-philosophie par excès de philosophie. Il en va tout autrement au Brésil. L’horizon philosophique brésilien est dominé par un «doute existentiel» au sujet de la «philosophie brésilienne» : y a-t-il ou non une philosophie authentiquement brésilienne ? […] Ainsi, parler de sans-philosophie au Brésil ne renvoie-t-il pas à l’excès, mais au manque.»
Devant tous ces arguments, on se mettrait facilement à douter du sens que peut prendre un appel à la révolte. Et pourtant, les raisons de se révolter ne manquent pas ! s’exclame Jean-Pierre Faye, qui dénonce le fait qu’aujourd’hui encore, la «Profession de foi en Adolf Hitler et en l’État national-socialiste» et le «Séminaire hitlérien» de Martin Heidegger «ont été tenus pour négligeables, jamais examinés, jamais mis en débat honnêtement dans le champ de la philosophie.» Il en profite alors pour dénoncer cette soit-disant «philosophie de la liberté» qui fait «au moins autant de morts à Fallouja, près du Tigre, qu’au World Trade Center à New York».

Hors de la philosophie

A sa suite, Pierre Riffard nous rappelle, dans son article Non-philosophe : ce n’est pas moi c’est toi, à quel point la philosophie, sous le couvert de libre examen de la vérité, a dès le départ posé la raison en divinité, négligeant la richesse des autres approches et modes de connaissance de la réalité. Comparant le champ de la pensée au spectre des couleurs, il invite alors à en explorer les franges marginales, à rendre leur dignité à celles que la tradition philosophique a toujours négligées : «Du côté de l’infrarouge, se trouve la philosophie populaire. C’est une pensée de tous les instants, qui se heurte aux question de base : les besoins, et leur priorité, la souffrance, et son sens, l’amour, ses solutions, ses formes… Chaque matin est un combat, qui a besoin de son manuel de survie. Et qui donne la force de survivre ? Le sens ! […] Du côté de l’ultraviolet, se trouve la philosophie ésotérique, Pythagore, le microcosme, l’arithmosophie, les gnostiques, etc. Quand on lit les ésotéristes, les philosophes ressemblent à des gamins de collège par rapport à des adolescents de lycée. La philosophie ésotérique, parallèle à la philosophie convenue, est un continent inexploré de la culture occidentale, avec ses concepts, ses méthodes, ses héros, ses martyres.»
Gilbert Kieffer, dans son article sur les sophistes, renchérit encore sur cet appel à l’ouverture en nous invitant à réinvestir la raison des puissances créatrices de la déraison, et à inventer une non-religion qui soit enfin une vraie religion de l’homme, et qui, dans la droite ligne de la pensée de Saint-Exupéry, fasse de chaque homme un prince, car «s’il est vrai qu’un prince habite en lui, alors il n’est plus possible d’humilier l’individu, de le réduire en esclavage, de lui enlever toute grandeur, de le bannir et de l’exterminer. Car c’est un prince qu’on humilierait. Et tout le monde aurait à y perdre.»
A sa suite, viennent les articles de Bruno Duval, Richard Sünder et Lafcadio Mortimer, qui osent, contre tous les renoncements de la pensée moderne, rendre au langage son cosmos, et à l’univers sa cosmogénèse. Richard Sünder affirme ainsi : «Depuis Wittgenstein et l’avènement de la Physique quantique, la Philosophie a renoncé à découvrir le sens du Cosmos. Les savants philosophent et les philosophes ne s’avancent plus. La Philosophie a perdu son objet parce qu’en dépit de Fichte, de Hegel et de Wittegenstein, elle n’a pas compris que la syntaxe, qui gouverne les six couples dialectiques de contraires qui constituent le Cosmos (à savoir le couple sujet/objet, couple verbe actif/verbe passif, couple projet/trajet, couple espace/temps, couple énergie/inertie et leur corollaire, le sixième couple conscient/inconscient), est le ceint axe métaphysique du Langage absolu qui articule toute la physique cosmique : l’Arithmétique.»
Après une telle ouverture cosmologique, difficile de ne pas se demander à quel point les petits équilibres de pensée dont la philosophie contemporaine a fait son ordinaire ne reposent pas sur de bien arbitraires césures ! Et si le philosophe était comme ce fou qui se dit que l’air est irrespirable alors qu’il serre de toutes ses forces sa propre gorge ? Relâchons la pression ! Laissons entrer d’autres pratiques, d’autres expériences, nous dit Nathalie Depraz, qui propose de renouveler la phénoménologie en mettant côte à côte «sept contextes» différents, qui incluent aussi bien les sciences de la vie et du cerveau que l’expérience de la prière du cœur, la méditation bouddhiste et l’expérience de la jouissance artistique. Autre vaste programme !

NON !

Il m’est impossible ici de citer chacun des quarante-deux articles de l’ouvrage, mais pour donner un aperçu de la richesse des thèmes qu’ils traitent, je parlerais encore celui de Paul Hegarty, Le dernier des sens, qui nous invite à redécouvrir notre ouïe pour que nos corps ne soient plus en «état de bruit», condition nécessaire pour nous soustraire à l’assujettissement au monde; celui de Rosane Azevedo de Araujo, «La ville c’est moi», qui porte sur les enjeux de l’urbanisme au troisième millénaire; celui de Didier Moulinier sur «philosophie en France», qui s’interroge sur le destin paradoxal d’une France qui est simultanément la patrie de la suffisance de la philosophie et celle de la conscience la plus aiguë de ses insuffisances; celui de Jacques Fradin sur la non-économie, qui énonce une disjonction radicale de l’économie et de sa récupération idéologique, ouvrant la possibilité d’une «science des pauvres»; celui de François Laruelle, qui fait grincer les engrenages clairs-obscurs de la philosophie par une interprétation radicale de l’ultimatum des sans-philosophie : «Démuni de l’armure philosophique, l’homme est encore assez fort pour forcer ses symptômes à accoucher de leur guérison. La non!philosophie est née comme effort pour penser selon sa propre loi la simplicité de l’Un. Ultimatum qui frappe comme l’acte de sa reconnaissance, une fois chaque fois au long d’un interminable combat avec la duplicité, ses rets et ses lacets, ses nœuds et ses torsions.»
C’est, au total, une vaste fresque, parsemé de surprises, d’explosions et d’implosions, de chutes et de moments de grâce. Un chœur hétéroclite, mais d’où se dégage pourtant un chant commun, exploit pour le moins remarquable quand on sait que les auteurs n’avaient presque aucune information sur la nature de leurs contributions mutuelles !
Quand aux articles qui concluent l’ouvrage, je laisse au lecteur le plaisir de découvrir en quoi ils consistent. Je dirais simplement qu’après avoir suivi le mouvement d’une spirale ouverte, la constellation déployée par tous ces textes se condense et s’élance hors des limites du champ de bataille, hors des limites du monde : «Oui, dans une partie classique d’échecs, Babel l’emporterait. Mais le cadre n’est plus un carré de 64 cases, c’est une sphère, la logique de la bataille terrestre ne saurait donc y être la même. L’intelligence consiste à s’élever, à se tourner vers le ciel, pas à rivaliser sur le terrain. La pensée sans épaisseur de Babel s’enferrera dans les règles lorsque la sagesse de David en invitera d’autres… Il n’y avait rien, et l’amour fit du monde un présent.» (Cyril Epstein, Les deux tours).
Ce recueil est un appel à se battre, à lutter, à tout réinventer. Tout peut finalement s’y résumer à une question de volonté et de générosité. Il soulève le voile de ce que pourrait être la philosophie, de ce qu’elle pourrait accomplir si elle se libérait de ses doutes. Comment ne pas se dire, dès lors, que si la pensée contemporaine est dénuée de toute énergie et de toute combativité, ce n’est pas parce qu’elle a épuisé le réel, mais parce qu’elle a été coupée de ses forces créatrices par deux millénaires et demi de renoncements successifs ?

L’ultériorité de la philosophie

Je sens la philosophie actuelle extrêmement empêtrée dans ses intentions : elle veut à la fois défendre son histoire, s’assurer la crédibilité qui lui permettra de rester dans l’enceinte de l’Académie, assurer le développement de ses spécialités internes, et éventuellement, si elle trouve un peu de temps entre tous ces fatigants impératifs, se consacrer aux individus.
Le seul problème, c’est que quand un être humain s’éveille, tout le reste s’effondre. Il y a en chaque individu une force de création inouïe, qu’aucun système ne pourra jamais contenir. Comme le soulignait Bergson, la tradition philosophique, à l’instar de la religion chrétienne, est devenue un pouvoir mondain majeur uniquement parce qu’elle a reçu son impulsion initiale de la part d’êtres qui se sont tenus droit dans leur âme, et ont rayonné de cette flamme intérieure.
Richard Sünder m’a plus d’une fois fait part de son étonnement devant le caractère extrêmement timoré de la philosophie contemporaine, qui n’ose plus croire en une plénitude possible. Pour ma part, je vois une relation évidente entre le fait que la philosophie soit aveugle à l’individu et qu’elle soit devenue incapable de développer une cosmogonie. Dès le moment où l’on reconnaît pleinement le réel en l’homme, toutes les lignes d’intelligibilité se rétablissent naturellement.
Mais cette identité ne peut pas être conquise par simple décision intellectuelle. Je me rends clairement compte, aujourd’hui, qu’il n’y a même plus sens à analyser sans fin les raisons de notre emprisonnement pour en tirer les bonnes leçons.
Tout ce que peut constater la raison face au spectacle du Monde, c’est que les tentatives de le changer n’ont fait que le reproduire. Face à cela, il n’y a que deux réponses possibles : soit se résigner, en donnant au Monde exactement ce dont il a besoin pour nous maintenir capturés en lui : soit se révolter contre tout ce qui nous amoindrit, y compris les discours qui prétendent nous dire le sens de notre situation.
De ce point de vue, je réalise aujourd’hui à quel point toute l’énergie que j’ai pu consacrer, à une période de ma vie, à vouloir «penser» l’Histoire et le Monde revenait en réalité à jouer au Démiurge. L’appel que je sens aujourd’hui est plus immédiat et plus simple. Il consiste simplement à me tenir dans la conscience claire que la libération est un processus chaque jour remis en enjeu. Il consiste à faire converger mes forces vives vers l’instant présent, parce que c’est la seule façon que je connais de me libérer de ce besoin de sécurité factice qui fige les cœurs et nous maintient dans l’oubli de nous-mêmes.

La croisée des chemins

C’est, en dernière analyse, la réponse que je donne à toutes les personnes qui me demandent pourquoi je suis si critique vis-à-vis de la philosophie. Cette discipline a porté en elle un fabuleux espoir de libération. Se contenter de ce qu’elle est devenue aujourd’hui, c’est se contenter d’un échec.
Le désinvestissement quasi terminal dont la philosophie contemporaine fait preuve a un inconvénient et un avantage. L’inconvénient, c’est qu’elle abouti à un marécage. L’avantage, c’est que sous ce marécage, dorment les fondations d’une cité céleste. La philosophie, en effet s’est tellement automutilée et autocensurée qu’elle a, par réaction, emmagasinée une quantité sidérante d’énergie résiduelle. Cette dernière forme une sorte de réservoir bouillonnant sur lequel elle agonise, sans réaliser de quoi elle s’est coupée.
Tout ce qu’il faut maintenant, c’est déchirer cette membrane pour libérer ces flots d’eau vive. C’est réaliser qu’il y a en nous des forces qui nous poussent au bord de notre propre monde non pour nous faire souffrir, mais pour nous délivrer d’une logique de sursis. Pour nous permettre enfin d’expérimenter l’existence autrement que comme une oscillation constante entre le stress résultant de la peur d’être rejetés par le système et le soulagement de pouvoir y participer.
Au sein du système de tensions économiques, sociales, politiques dans lequel nous vivons aujourd’hui, la philosophie joue un rôle central, parce qu’elle représente la quintessence du conflit qui maintient en place les murs de nos prisons intérieures. Par sa situation unique, elle est à la croisée de tous les chemins.

Deleuze, les Nouveaux Philosophes et les tristes certitudes de la grille des programmes

Pour ma part, je suis en plus en plus certain que si le mouvement des sans-philosophie doit se développer et prendre la stature qui lui revient, cela passera nécessairement par une nouvelle façon de penser le rapport au médias.
En 1977, Gilles Deleuze avait écrit un article incendiaire sur le mouvement des Nouveaux Philosophes qui émergeait alors, et qu’il avait d’ailleurs intitulé : Faut-il brûler les Nouveaux Philosophes ? Il y disait, avec beaucoup de justesse, que les Nouveaux philosophes avaient les premiers introduit la notion de marketing dans la philosophie, clôturant ainsi le processus de normalisation des consciences : «Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s'ils s'évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée. Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes. Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d'auteur - d'autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.
Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d'être des auteurs qui n'ont plus que l'insolence des domestiques ou les éclats d'un clown de service. Beckett, Godard ont su s'en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l'audio-visuel, la musique, les sciences, les livres... Mais les nouveaux philosophes, c'est vraiment l'infection qui s'efforce d'empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s'ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.»
Il est évident que la philosophie a aujourd’hui oublié une de ses vocations les plus cruciales, à savoir celle d’empêcheuse de tourner en rond. Elle ne dérange plus personne. En grande partie à cause des dérives comme celles qu'a connu la Nouvelle Philosophie, les philosophes français actuels tendent à mépriser les médias (d’ailleurs, les spécialistes du show TV comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut ou Luc Ferry ne sont pas considérés par eux comme des philosophes à proprement parler, mais comme des «intellectuels»), mais en restant ainsi sur leur réserve, ils cautionnent indirectement le mal. Et faute de miroir pour leur renvoyer leur image, les médias baignent dans un tel sentiment de sécurité intellectuelle qu’ils en viendraient à ne plus alimenter que des faux débats, donnant l’impression d’un point de vue critique, mais ne faisant en réalité qu’entretenir une forme de discours circulaire.
En ce sens, si le mouvement des sans-philosophie a peut-être un certain nombre de points communs avec celui des Nouveaux Philosophes, je crois qu’il doit s’en distinguer sur ce point essentiel. L’appel de Gilles Deleuze à créer une charte est plus actuel que jamais, et il faut à présent, comme il le suggérait, subvertir complètement ces outils de communication.
Il faut oser parler, il faut oser inventer. Ou alors choisir un silence qui interpelle comme un cri. Je ne peux que souhaiter, à ce propos, que le séminaire des sans-philosophie saura faire entendre sa voix claire dans le brouhaha du Monde. Je cite ici de mémoire l’Abbé Pierre : «le pouvoir est aveugle, et les pauvres sont silencieux. Il faut des voix pour porter leur révolte.»

16/03/2006

Max Nordau, Gustave Le Bon et Édouard Drumont ou la trinité diabolique

Crédits photographiques : Dr. Andrew Gillis.

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15/03/2006

Netizen n°2 : portrait du blogueur en jeune con



J'organise un grand jeu-concours. Le lecteur qui trouvera par quel auteur ces lignes ont été écrites (je puis seulement dire : il est mort depuis des lustres et ne fait à l'évidence pas partie du panthéon littéraire des rédacteurs de Netizen), lignes qui me paraissent admirablement évoquer l'impérissable figure du blogueur, gagnera une semaine de vacances dans la Zone, accompagné de la cicérone de son choix, Samantha, Natacha ou Sandra, trois adorables droïdes de dernière génération, plus vraies que nature je le garantis. Ce prix peut bien sûr être échangé, sur simple demande écrite, contre un abonnement à vie au magazine dont il va être traité dans les lignes qui suivent.

Voici l'extrait dont l'auteur est pour l'instant inconnu. J'attends donc, amusé, vos réponses angoissées : «À l’incapacité d’agir se rattache l’amour de la rêverie creuse. Le dégénéré n’est pas capable de diriger longuement ou même un instant son attention sur un point, pas plus que de saisir nettement, d’ordonner, d’élaborer en aperceptions et jugements les impressions du monde extérieur que ses sens fonctionnant défectueusement portent à sa conscience distraite. Il lui est facile et plus commode de laisser produire à ses centres cérébraux des images demi-claires, nébuleusement fluides, des embryons de pensées à peine formés, de se plonger dans la perpétuelle ébriété de phantasmes à perte de vue, sans but ni rive, et il n’a presque jamais la force d’inhiber les associations d’idées et les successions d’images capricieuses, en règle générale purement automatiques, ni d’introduire de la discipline dans le tumulte confus de ses aperceptions fuyantes. Au contraire. Il se réjouit de son imagination, qu’il oppose au prosaïsme du philistin, et se voue avec prédilection à toutes sortes d’occupations libres qui permettent à son esprit le vagabondage illimité, tandis qu’il ne peut pas se tenir dans des fonctions bourgeoises réglées qui exigent de l’attention et un égard constant pour la réalité. Il nomme cela «une disposition à l’idéal», s’attribue des penchants esthétiques irrésistibles, et se qualifie fièrement d’artiste.»

Netizen est assurément, pour quelques heures de célébrité, dans la Zone mais, après la lecture de ces lignes (bien suffisantes, car cette lecture m’a beaucoup coûté) consacrées à leur revue, il y a fort à parier que ses rédacteurs décident que la Zone, elle, jamais ne sera saluée par Netizen. Tant mieux, je le dis sans la moindre ironie ni même déception malgré le fait que, encore naïf, j’ai signalé à plusieurs reprises et sur son propre blog, au responsable de cette revue (je le suppose, puisque je ne dispose point de son adresse électronique personnelle), l’existence de blogs littéraires, dont le mien, pourquoi le cacher, qui méritaient sans conteste de retenir son attention. Il est vrai que je n’avais pas encore acheté Netizen et que je ne pouvais donc pas, d’emblée, condamner une entreprise qui me semble à présent beaucoup plus commerciale que qualitative, si j’en juge par la présence, dans les pages de ce deuxième numéro, d’un Michel-Édouard Leclerc lequel, on s’en serait douté, n’a strictement rien d'autre à dire que de profondes banalités… Et encore, nous restons tout de même, avec Leclerc, dans un domaine peu ou prou apparenté à une forme de discours argumenté puisque j’allais oublier de vous signaler la présence, dans ces mêmes pages, du patron de Skyblog, Pierre Bellanger qui nous livre ses analyses (ici complètes) les plus inspirées : avec ce dernier et malgré une utile réserve exprimée par la rédaction de Netizen quant à la politique pour le moins laxiste de Skyblog à l’égard de ses blogueurs (cf. p. 22), nous quittons la terre ferme de l’insignifiante banalité pour voguer sur l’étendue immense d’un océan de vulgarité sans bornes connues.
Avançons, car le temps passé à lire ce magazine ne me sera point rendu je le crains. Je ne suis donc pas certain, d’abord, que l’idée de consacrer une revue entière, de surcroît payante, au phénomène des blogs par essence gratuits soit, de prime abord, excellente. Reste ensuite, une fois cette malformation de naissance plus ou moins acceptée par ses parents, à nourrir l’enfant difforme, et pour cela tenter de franchir la barrière altissime d’un ridicule éditorial (signé par Cyril Fiévet, rédacteur en chef) confondant de banalité, entassant les truismes à l’occasion de l'affaire des caricatures du prophète Mahomet, sur la sacro-sainte liberté de la presse, dans un texte se mordant finalement la queue de bien laide façon, qui plus est autoritaire, donc en contradiction flagrante avec le dessein du propos : «A vrai dire, écrit ainsi Fiévet, s’agissant d’un pilier de notre démocratie, elle [il s’agit de la liberté d’expression bien sûr] ne devrait même pas être débattue». Curieux, n'est-ce pas ? Oui, bien étrange argument (qualifié, comme par hasard, d'autorité) consistant à faire taire cette liberté devant l’existence même de la démocratie, critiquable de facto comme n’importe quelle autre réalité historique, de surcroît relative et rien de moins qu'assurée d'être pérenne. Bien sûr, il faut comprendre que, dans l’esprit de Fiévet, c’est bel et bien le système démocratique considéré comme la panacée absolue (qui d’ailleurs me permet d’écrire ces lignes de critique, me fera-t-on assez peu finement remarquer), qui a pris, au ciel des fixes cher à Du Bos, la place de «la multitude des croyances et des superstitions qui abondent en ce monde». Magnifique tirade qui sent (mauvais) son petit voltairianisme de salon car, si notre tolérant et ouvert (cela va de soi) Fiévet avait bien lu ce qui s’est écrit sur certains blogs (ceux, assurément, qu’il ne lit jamais), il aurait remarqué que bon nombre vantaient l’idée d’un respect de ces mêmes croyances. Je l’ai écrit : non seulement, donc, il n’est pas certain que la liberté absolue que réclament nos moutons républicains et laïcs (cela, aussi, va de soi) soit la meilleure garantie de qualité de l’art, de la pensée, de la presse même mais il est en outre parfaitement inadmissible que la crasse ignorance, en matière religieuse, s’étale dans des canards indignes, désireux d'augmenter leurs ventes. Je renvoie Fiévet, sur ce point d'une critique de la liberté totale, à un ouvrage, encore un, qu’il n’a pas lu : La Persécution et l’art d’écrire de Leo Strauss.
Car, dans cette affaire dite des caricatures de Mahomet, nos modernes et invétérés défenseurs de la liberté n’avancent jamais le bon argument, celui-là même qui a pourtant dicté leur conduite bien évidemment au-dessus de tout soupçon, puisqu'ils se proclament citoyens sans frontières de la Toile (le sens même du mot anglais netizen, citoilien en somme). Quel est donc ce point noir, cette écharde dans la chair qui gênent nos petits apôtres répandant, sans souffrir la moindre contestation, la bonne nouvelle de leur épuratrice mission voulant éradiquer tout fanatisme ? Ce n’est tout de même pas le secret le mieux gardé du tout-Paris blogueur, n’est-ce pas ? Le voici, ce secret d'alcôve sollersienne : habitués comme ils le sont à cracher en toute impunité sur les symboles chrétiens, les décisions prises par la hiérarchie catholique, voire sur les pratiquants eux-mêmes moqués dans leurs plus intimes croyances, nos petits Bernard Gui virtuels ne supportent point que des fidèles, ici musulmans, aient clamé avec une violence certes inadmissible que leur foi ne saurait être attaquée par de petits imbéciles bien à l’abri dans leur salle de rédaction. Que ces crétins payent, et non d’autres, innocents, pour l’offense commise, je ne vois rien de bien choquant. Après tout, si, armé de mon seul courage de fier occidental définitivement débarrassé de l'Infâme stigmatisé par l'immonde Voltaire, j’allais, par exemple sur une place de Ryiad à l'heure de la prière, hurler mes moqueries à la barbe du prophète, il y a fort à parier qu'on ne me laisserait pas beaucoup de temps pour terminer mon prêche et exercer démocratiquement l’usage de ma langue, voire celui de ma tête, subitement séparée de mon corps d'infidèle pour avoir clamé mon irréfragable droit à la critique démocratique. Faites donc le même essai, par exemple à l’intérieur touristique de Notre Dame, comme l’ont fait les irresponsables imbéciles d’Act Up : que se passera-t-il alors ? Rien, absolument rien. De bons et placides catholiques, croyant sans doute qu’il s’agit là de quelque manifestation festive organisée par M. le curé pour attirer de nouvelles ouailles, glisseront dans votre poche des piécettes pieusement consacrées, tout heureux de participer à peu de frais à une si caritative manifestation de tolérance.
Je disais qu’il fallait déjà, pour tenter de parcourir cette revue, franchir le massif pratiquement himalayen d’une crétinerie auto-satisfaite, pieusement confite dans quelques lieux communs dont n’osent même plus se servir les journaliers décérébrés des Inrockuptibles ou de Technikart. La suite vaut toutefois son poids d’encens (malgré la pertinence de certains articles purement informatifs : par exemple sur les moteurs de recherche, sur le blogging structuré ou encore sur la naissance d’une blogosphère juridique française), et ne m’a pas vraiment poussé à faire preuve de plus d’aménité. Une fois de plus, c’est l’un des articles de ce même Cyril Fiévet, décidément pilier friable de la rédaction, que j’ai punaisé sur la planche des lieux communs les plus incroyablement sots. Dans le dossier racoleur consacré aux blogs d’ados, la double page rédigée, sans doute à la hâte, par Fiévet peut ainsi justement apparaître comme le modèle absolu de l’article auto-suffisant, incapable de proposer une dialectique rigoureuse (pour preuve, les laborieuses transitions censées cheviller ses différents paragraphes), liant ses nombreuses maladresses en un pitoyable bouquet de mauvaise foi, à moins qu’il ne s’agisse réellement du credo imbécile de notre malhabile libre penseur. Je résume son propos, qui sous ma plume gagnera je l’espère en clarté : certes, la grande majorité des adolescents sont absolument incapables d’utiliser un vocabulaire d’un niveau à peine simiesque. Certes encore, lorsqu’ils y parviennent au prix de minutes intenses de concentration douloureuse, c’est pour ne strictement rien nous apprendre de plus que la couleur des ongles de pieds de Patricia ou la marque de la nouvelle tire du voisin vachement cool, Raoul. Mais, nous affirme Fiévet qui fait preuve, pour l’occasion, d’un remarquable sens de l’enchaînement dialectique, «est-ce là le plus important ?». De peur que nous ne suivions plus son argumentaire, il va même jusqu’à nous demander de nouveau, quelques lignes plus loin, visiblement inquiet d’avoir raté son impeccable démonstration : «Mais là aussi, est-ce le plus important ?». Vous vous doutez dès lors de la courageuse réponse que nous donne notre imparable logicien : non bien sûr, ce n'est pas le plus important car il apparaît au contraire «légitime – et souhaitable – que le monde adulte s’intéresse très sérieusement à ces blogs, et aux jeunes qui les animent» puisque, dans le cas contraire nous assure, sans rire, notre bon maître es-logique, ce «serait non seulement dommage mais, probablement, coupable» ! Fichtre, mon optimisme en a pris un mauvais coup. J’ai en tout cas ri de bon cœur, quelques minutes durant tout de même, devant cette baudruche qui, à peine gonflée et aux prix de quels efforts, échappe à notre anxieux souffleur et se propulse au travers de la pièce en lâchant un bruit suspect de dégazage.
Voyez d’ailleurs, semble nous dire Cyril Fiévet dans ces lignes qu’il n’a même pas écrites, estimant sans doute qu'il en avait suffisamment dit, voyez d’ailleurs tous ces admirables jeunes en colère qui, durant des semaines, ont récemment mis à feu et à sang les banlieues de la France entière, sans doute parce que nul ne les écoutait. Voyez encore ces autres jeunes que l’on moque, frères nantis des défavorisés parqués dans les zones citadines où ils ne peuvent que rouiller, auxquels on promet un avenir de précarité absolue (je demande à ces imbéciles et à leur preux défenseur : qu’ils contestent donc, s’ils le peuvent, le caractère absolument précaire de n’importe quelle vie d’homme), voyez-les donc, ces courageux morveux enturbannés dans leur crasse, leur kéfié, surtout dans leur inculture prodigieuse et leurs préjugés idéologiques, prendre d’assaut les universités, vandaliser la Sorbonne et, bons démocrates qu’ils sont, demander l’abrogation non-démocratique d’une mesure qui les gêne, peut-être mauvaise d'ailleurs, là n'est pas mon propos, mais en tout cas votée au Parlement, ayant donc force de loi.
Vous en voulez encore, chers lecteurs ? Pardon mais je dois vous avouer que mon exemplaire unique de Netizen, en fait non point acheté mais ramassé par terre comme le dernier livre houellebecquien naguère critiqué par Angelo Rinaldi dans un ridicule papier, a gagné quelques centimètres de hauteur en rejoignant le fond de ma poubelle de bureau. Allez mes amis, gardez le sourire ou, comme le disent les jeunes : LOL pour Laughing Out Loud, je traduis pour les nuls.
Effectivement, il y a de quoi rire…

13/03/2006

Madrid, 11 mars 2004. Deux ans et deux jours plus tard : tout va bien !

Espagne, 11 mars 2004, l'horreur


«Tout homme qui est décidé à mourir peut agir sur les événements. Derrière tous les événements il y a un homme qui a été décidé à mourir.»
Édouard Drumont, La Fin d’un monde (Éditions Charlemagne, Beyrouth, 1995), p. 229.



Voici la liste des victimes de l'attentat, d'abord faussement imputé à l'ETA, qui a eu lieu le 11 mars 2004 dans la banlieue de Madrid.

Dans certaines des listes nécrologiques établies après l'attentat (ou plutôt les attentats), le nombre des morts a pu varier, s'établissant à 190 ou 191 personnes. Le nombre final des morts est bel et bien de 192 femmes et hommes assassinés puisque Nicolás Jiménez Morán, un bébé né jour pour jour deux mois après l'attentat, mourut rapidement des suites des blessures que reçut sa mère. De plus, Francisco Javier Torrenteras Gadea (42 ans), membre de l’unité policière d’élite GEO (ou Grupo Especial de Operaciones) fut tué alors qu'étaient encerclés, le 3 avril à Leganés, les auteurs de l’attentat qui décidèrent de mourir en faisant exploser leur appartement : une façon plutôt claire de témoigner qu'ils ne plaisantaient pas. Parmi ces 190 personnes, 67 moururent dans la gare d’El Pozo, 64 dans la rue Téllez, 34 dans la gare d’Atocha, 16 dans la gare de Santa Eugenia, les autres décédèrent alors qu'elles étaient soignées dans les divers hôpitaux qui les avaient accueillies.

Shmuel Trigano, Les Frontières d'Auschwitz, Le Livre de pocheJe n'ai bien sûr pas la moindre intention, n'en ayant tout simplement pas la compétence, de proposer avec ces quelques lignes une analyse de ces terribles événements. J'ai lu, comme bien des honnêtes hommes je l'imagine, des dizaines de ces analyses plus ou moins pertinentes, voire, quelques jours après ce 11 mars 2004, des textes d'une mauvaise foi manifeste, et ils ne m'ont absolument rien appris sur un phénomène que je nommerai : la sidération de l'Occident devant son ennemi intime. Peut-être cette étrange paralysie de tous nos muscles (bien plus que de notre cerveau qui, au moins chez les plus lucides, semble à peu près être conscient du danger qui le guette) s'apparente-t-elle à la raideur létale qui s'empare paraît-il de tous les membres de la proie littéralement hypnotisée par le serpent, quelques secondes avant qu'elle ne soit avalée, quelques heures avant qu'elle ne soit digérée. Peut-être encore ressemble-t-elle à ce bizarre mécanisme mimétique que Shmuel Trigano décrit dans son intéressant et polémique ouvrage intitulé Les Frontières d'Auschwitz consacré aux ravages du devoir de mémoire : selon l'auteur, nous pleurons comme si nous étions des vierges de tragédie antique les millions de morts juifs de la Shoah; nous célébrons avec faste la naissance puis la pérennité miraculeuses d'Israël mais nous paraissons strictement incapables de voir celles et ceux, également juifs, qui sont insultés, torturés à mort sous nos yeux comme l'a été Ilan Halimi et nous conspuons Israël, accusé de tous les maux envers les christiques Palestiniens, bien sûr sans reproches aux yeux de leurs iréniques défenseurs tiers-mondistes. Sur ce point, Trigano nous ouvre les yeux prouvant, textes à l'appui, les innombrables ruses dont se servent, et ce depuis des lustres, les Arabes pour pénétrer, par exemple à l'occasion des mal nommés accords d'Oslo, dans la citadelle occidentale, tout de même extraordinairement mal défendue par nos gardiens de troupeau. Nous ne voyons rien parce que nous refusons, tout simplement, de voir ce qui n'est pas notre futur mais notre présent.
Il est donc temps, grand temps, faisant taire les discours paraît-il circonstanciés des belles âmes, maudissant ce qui en fait n'est que leur propre trouille infecte et leur haine de l'Occident, de ce qu'ils sont, de ce dont ils proviennent, il est plus que temps que nous ouvrions les yeux sur la barbarie de ces chiens illuminés qui, c'est une banalité acceptée même des plus candides, sont dès à présent parmi nous. Il est vrai que nous, petits Français préoccupés par le CPE et le prix du litre d'essence, bien incapables d'endiguer, sur notre propre sol, la haine des chiens pour d'autres Français de confession juive, nous, zapatériens indolents, espagnols volages se recueillant, deux années après ces attentats qui nous ont pourtant meurtris, dans une immonde indifférence de quelques minutes et une peine et une colère de façade, nous, européistes soucieux des droits de l'homme et littéralement terrorisés à l'idée de commettre le monstrueux attentat de l'amalgame, sommes déjà morts, pas simplement dans l'esprit des barbus que nous n'osons pas voir (ils sont pourtant plus visibles qu'une cinquième colonne, non ?...), encore moins nommer vraiment. Nous sommes morts et ils sont vivants quoique leur vie ne vaille pas grand-chose, comme ils le clament, en transe et invincibles. Nous sommes morts, nous n'existons pas, non seulement dans leur esprit drogué par un rêve fou de grandeur et de destruction mais demain, aujourd'hui, en raison même de l'horreur emportant tout que déchaîneront leurs actes ignobles, inévitables, inéluctables comme l'est notre propre disparition. Nous sommes bel et bien déjà morts, parce que notre peur est leur première victoire. Car voici leur prière, que nous serions bien avisés de faire nôtre, avant d'être éparpillés aux quatre vents, soufflés par leur volonté de fer : Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi.


Voici donc la liste complète des personnes (leur pays d'origine et leur âge) qui furent assassinées au nom de l'Islam :

Eva Belén Abad Quijada, Espagne, 30 ans.
Óscar Abril Alegre, Espagne, 19 ans.
Liliana Guillermina Acero Ushiña, Équateur, 26 ans.
Florencio Aguado Rojano, Espagne, 60 ans.
Juan Alberto Alonso Rodríguez, Espagne, 38 ans.
María Joséfa Alvarez González, Espagne, 48 ans.
Juan Carlos Del Amo Aguado, Espagne, 28 ans.
Andriyan Asenov Andrianov, Bulgarie, 22 ans.
María Nuria Aparicio Somolinos, Espagne, 40 ans.
Alberto Arenas Barroso, Espagne, 24 ans.
Neil Hebe Astocondor Masgo, Pérou, 34 ans.
Ana Isabel Avila Jiménez, Espagne, 43 ans.
Miguel Ángel Badajoz Cano, Espagne, 34 ans.
Susana Ballesteros Ibarra, Espagne, 42 ans.
Francisco Javier Barahona Imedio, Espagne, 34 ans.
Gonzalo Barajas Díaz, Espagne, 32 ans.
Gloria Inés Bedoya, Colombie, 40 ans.
Sanaa Ben Salah Imadaquan, Espagne, 13 ans.
Esteban Martín De Benito Caboblanco, Espagne, 39 ans.
Rodolfo Benito Samaniego, Espagne, 27 ans.
Anka Valeria Bodea, Roumanie, 26 ans.
Livia Bogdan, Roumanie, 27 ans.
Florencio Brasero Murga, Espagne, 50 ans.
Trinidad Bravo Segovia, Espagne, 40 ans.
Alina Maria Bryk, Pologne, 39 ans.
Stefan Budai, Roumanie, 37 ans.
Tibor Budi, Roumanie, 37 ans.
María Pilar Cabrejas Burillo, Espagne, 37 ans.
Rodrigo Cabrero Pérez, Espagne, 20 ans.
Milagros Calvo García, Espagne, 39 ans.
Sonia Cano Campos, Espagne, 24 ans.
Alicia Cano Martínez, Espagne, 63 ans.
José María Carrilero Baeza, Espagne, 39 ans.
Álvaro Carrion Franco, Espagne, 17 ans.
Francisco Javier Casas Torresano, Espagne, 28 ans.
Cipriano Castillo Muñoz, Espagne, 55 ans.
María Inmaculada Castillo Sevillano, Espagne, 39 ans.
Sara Centenera Montalvo, Espagne, 19 ans.
Oswaldo Manuel Cisneros Villacís, Équateur, 34 ans.
Eugenia María Ciudad-Real Díaz, Espagne, 26 ans.
Jacqueline Contreras Ortiz, Pérou, 22 ans.
María Soledad Contreras Sánchez, Espagne, 51 ans.
María Paz Criado Pleiter, Espagne, 52 ans.
Nicoleta Diac, Roumanie, 27 ans.
Beatriz Díaz Hernandez, Espagne, 30 ans.
Georgeta Gabriela Dima, Roumanie, 35 ans.
Tinka Dimitrova Paunova, Bulgarie, 31 ans.
Kalina Dimitrova Vasileva, Bulgarie, 31 ans.
Sam Djoco, Sénégal, 42 ans.
María Dolores Durán Santiago, Espagne, 34 ans.
Osama El Amrati, Maroc, 23 ans.
Sara Encinas Soriano, Espagne, 26 ans.
Carlos Marino Fernández Dávila, Pérou, 39 ans.
María Fernández del Amo, Espagne, 25 ans.
Rex Ferrer Reynado, Phillipines, 20 ans.
Héctor Manuel Figueroa Bravo, Chili, 33 ans.
Julia Frutos Rosique, Espagne, 44 ans.
María Dolores Fuentes Fernández, Espagne, 29 ans.
José Gallardo Olmo, Espagne, 33 ans.
José Raúl Gallego Triguero, Espagne, 39 ans.
María Pilar Gamiz Torres, Espagne, 40 ans.
Abel García Alfageme, Espagne, 27 ans.
Juan Luis García Arnaiz, Espagne, 17 ans.
Beatriz García Fernández, Espagne, 27 ans.
María de las Nieves García García-Moñino, Espagne, 46 ans.
Enrique García González, République dominicaine, 28 ans.
Cristina Aurelia García Martínez, Espagne, 34 ans.
Carlos Alberto García Presa, Espagne, 24 ans.
José García Sánchez, Espagne, 45 ans.
José María García Sánchez, Espagne, 47 ans.
Javier Garrote Plaza, Espagne, 26 ans.
Petrica Geneva, Roumanie, 34 ans.
Ana Isabel Gil Pérez, Espagne, 29 ans.
Óscar Gómez Gudiña, Espagne, 24 ans.
Felix González Gago, Espagne, 52 ans.
Ángelica González García, Espagne, 19 ans.
Teresa González Grande, Espagne, 38 ans.
Elías González Roque, Espagne, 30 ans.
Juan Miguel Gracia García, Espagne, 53 ans.
Javier Guerrero Cabrera, Espagne, 25 ans.
Berta María Gutiérrez García, Espagne, 39 ans.
Sergio de las Heras Correa, Espagne, 29 ans.
Pedro Hermida Martín, Espagne, 51 ans.
Alejandra Iglesias López, Espagne, 28 ans.
Mohamed Itaiben, Maroc, 27 ans.
Pablo Izquierdo Asanza, Espagne, 42 ans.
María Teresa Jaro Narrillos, Espagne, 32 ans.
Oleksandr Kladkovoy, Ukraine, 56 ans.
Laura Isabel Laforga Bajón, Espagne, 28 ans.
María Victoria León Moyano, Espagne, 30 ans.
María Carmen Lominchar Alonso, Espagne, 34 ans.
Myriam López Díaz, Espagne, 31 ans.
María Carmen López Pardo, Espagne, 50 ans.
María Cristina López Ramos, Espagne, 38 ans.
José María López-Menchero Moraga, Espagne, 44 ans.
Miguel de Luna Ocaña, Espagne, 36 ans.
María Jesús Macías Rodríguez, Espagne, 30 ans.
Francisco Javier Mancebo Záforas, Espagne, 38 ans.
Ángel Manzano Pérez, Équateur, 42 ans.
Vicente Marín Chiva, Espagne, 37 ans.
Antonio Marín Mora, Espagne, 43 ans.
Begoña Martín Baeza, Espagne, 25 ans.
Ana Martín Fernández, Espagne, 43 ans.
Luis Andrés Martín Pacheco, Espagne, 54 ans.
María Pilar Martín Rejas, Espagne, 50 ans.
Alois Martinas, Roumanie, 27 ans.
Carmen Mónica Martínez Rodríguez, Espagne, 31 ans.
Míriam Melguizo Martínez, Espagne, 28 ans.
Javier Mengíbar Jiménez, Espagne, 43 ans.
Álvaro de Miguel Jiménez, Espagne, 26 ans.
Michael Mitchell Rodríguez, Cuba, 28 ans.
Stefan Modol, Roumanie, 45 ans.
Segundo Víctor Mopocita Mopocita, Équateur, 37 ans.
Encarnación Mora Donoso, Espagne, 64 ans.
María Teresa Mora Valero, Espagne, 37 ans.
Julita Moral García, Espagne, 53 ans.
Francisco Moreno Aragonés, Espagne, 56 ans.
José Ramón Moreno Isarch, Espagne, 37 ans.
Eugenio Moreno Santiago, Espagne, 56 ans.
Juan Pablo Moris Crespo, Espagne, 32 ans.
Juan Muñoz Lara, Espagne, 33 ans.
Francisco José Narváez de la Rosa, Espagne, 28 ans.
Mariana Negru, Roumanie, 40 ans.
Ismael Nogales Guerrero, Espagne, 31 ans.
Inés Novellón Martínez, Espagne, 30 ans.
Miguel Ángel Orgaz Orgaz, Espagne, 34 ans.
Ángel Pardillos Checa, Espagne, 62 ans.
Sonia Parrondo Antón, Espagne, 28 ans.
Juan Francisco Pastor Férez, Espagne, 51 ans.
Daniel Paz Manjón, Espagne, 20 ans.
Josefa Pedraza Pino, Espagne, 41 ans.
Miryam Pedraza Rivero, Espagne, 25 ans.
Roberto Pellicari Lopezosa, Espagne, 31 ans.
María del Pilar Pérez Mateo, Espagne, 28 ans.
Felipe Pinel Alonso, Espagne, 51 ans.
Martha Scarlett Plasencia Hernandez, République dominicaine, 27 ans.
Elena Ples, Roumanie, 33 ans.
María Luisa Polo Remartinez, Espagne, 50 ans.
Ionut Popa, Roumanie, 23 ans.
Emilian Popescu, Roumanie, 44 ans.
Miguel Ángel Prieto Humanes, Espagne, 37 ans.
Francisco Antonio Quesada Bueno, Espagne, 44 ans.
John Jairo Ramírez Bedoya, Colombie, 37 ans.
Laura Ramos Lozano, Honduras, 37 ans.
Miguel Reyes Mateos, Espagne, 37 ans.
Marta del Río Menéndez, Espagne, 40 ans.
Nuria del Río Menéndez, Espagne, 38 ans.
Jorge Rodríguez Casanova, Espagne, 22 ans.
Luis Rodríguez Castell, Espagne, 40 ans.
María de la Soledad Rodríguez de la Torre, Espagne, 42 ans.
Ángel Luis Rodríguez Rodríguez, Espagne, 34 ans.
Francisco Javier Rodríguez Sánchez, Espagne, 52 ans.
Ambrosio Rogado Escribano, Espagne, 56 ans.
Cristina Romero Sánchez, Espagne, 34 ans.
Patricia Rzaca, Pologne, 7 mois.
Wieslaw Rzaca, Pologne, 34 ans.
Antonio Sabalete Sánchez, Espagne, 36 ans.
Sergio Sánchez López, Espagne, 17 ans.
María Isabel Sánchez Mamajón, Espagne, 37 ans.
Juan Antonio Sánchez Quispe, Pérou, 45 ans.
Balbina Sánchez-Dehesa France, Espagne, 47 ans.
David Santamaría García, Espagne, 23 ans.
Sergio dos Santos Silva, Brésil, 28 ans.
Juan Carlos Sanz Morales, Espagne, 33 ans.
Eduardo Sanz Pérez, Espagne, 31 ans.
Guillermo Senent Pallarola, Espagne, 23 ans.
Miguel Antonio Serrano Lastra, Espagne, 28 ans.
Rafael Serrano López, Espagne, 66 ans.
Paula Mihaela Sfeatcu, Roumanie, 27 ans.
Federico Miguel Sierra Serón, Espagne, 37 ans.
Domnino Simón González, Espagne, 45 ans.
María Susana Soler Iniesta, Espagne, 46 ans.
Carlos Soto Arranz, Espagne, 34 ans.
Mariya Ivanova Staykova, Bulgarie, 38 ans.
Marion Cintia Subervielle, France, 30 ans.
Alexandru Horatiu Suciu, Roumanie, 18 ans.
Danuta Teresa Szpila, Pologne, 28 ans.
José Luis Tenesaca Betancourt, Équateur, 17 ans.
Iris Toribio Pascual, Espagne, 20 ans.
Neil Torres Mendoza, Équateur, 38 ans.
Carlos Tortosa García, Espagne, 31 ans.
María Teresa Tudanca Hernández, Espagne, 49 ans.
Jesús Utrilla Escribano, Espagne, 44 ans.
José Miguel Valderrama López, Espagne, 25 ans.
Saúl Valdez Ruiz, Honduras, 44 ans.
Mercedes Vega Mingo, Espagne, 45 ans.
David Vilela Fernández, Espagne, 23 ans.
Juan Ramón Zamora Gutiérrez, Espagne, 29 ans.
Yaroslav Zojniuk, Ukraine, 48 ans.
Csaba Olimpiu Zsigovski, Roumanie, 26 ans.

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