29/11/2008
Et de ceo se mettent en le pays (Méridien de sang, 5) ou McCarthy le nomade

«Mon livre ou un autre, dit le juge. Ce qui doit être ne s’écarte pas d’un iota du livre où ce qui doit être est écrit. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce serait un faux livre et un faux livre n’est pas un livre.»
Paroles du juge Holden, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 179.
Paroles du juge Holden, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 179.
11/11/2008
L'arbre en feu (Méridien de sang, 4)

«C’était un arbre solitaire qui brûlait sur la surface du désert. Un arbre héraldique auquel l’orage avait mis le feu au passage. Le voyageur solitaire arrêté devant lui avait fait un long chemin pour venir jusqu’ici et il s’agenouilla dans le sable brûlant et avança ses mains insensibles tandis que des congrégations de plus humbles acolytes étaient rassemblées tout autour de ce cercle, attirées par l’insolite lumière, petites chouettes silencieusement accroupies s’appuyant tantôt sur un pied tantôt sur l’autre, tarentules et solifuges et vinaigriers et mygales vénéneuses et lézards granuleux à la queue noire de chiens chowchow, mortels pour l’homme, et petits basilics du désert dont les yeux lancent du sang et petites vipères des sables pareilles à de gracieuses divinités, silencieuses et immuables, à Djedda, à Babylone. Constellation d’yeux ignés qui délimitaient l’anneau de lumière, tous unis dans une trêve précaire devant cette torche dont l’éclat avait repoussé les étoiles dans leurs orbites.»
Cormac McCarthy, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 270.
«Cette nuit-là Glanton resta longtemps devant le feu à contempler les braises. Tout autour de lui ses hommes étaient endormis mais bien des choses avaient changé. Il y en avait tant qui étaient morts. Les Delawares tous massacrés. Il contemplait le feu et s’il y voyait des présages ça ne comptait guère pour lui. Il vivrait assez longtemps pour voir la mer occidentale et il était indifférent à ce qui viendrait ensuite car il était à toute heure achevé. Que l’histoire de sa vie suive le cours des hommes ou des nations ou qu’elle prenne fin. Il avait depuis longtemps renoncé à toute interrogation sur les conséquences et tout en considérant que le sort de tout homme, comme il en était convaincu, lui est donné par avance il prétendait qu’il y avait en lui tout ce qu’il serait jamais et tout ce que le monde serait jamais pour lui et la charte de sa destinée fût-elle inscrite dans la pierre originelle il s’arrogeait l’autorité et le disait et il eût conduit l’inexorable soleil à son extinction définitive comme s’il l’avait tenu sous ses ordres depuis le commencement des temps, avant qu’il y eût ici ou là des chemins, avant qu’il y eût des hommes ou des soleils pour y passer.»
Ibid., p. 305.
Cormac McCarthy, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 270.
«Cette nuit-là Glanton resta longtemps devant le feu à contempler les braises. Tout autour de lui ses hommes étaient endormis mais bien des choses avaient changé. Il y en avait tant qui étaient morts. Les Delawares tous massacrés. Il contemplait le feu et s’il y voyait des présages ça ne comptait guère pour lui. Il vivrait assez longtemps pour voir la mer occidentale et il était indifférent à ce qui viendrait ensuite car il était à toute heure achevé. Que l’histoire de sa vie suive le cours des hommes ou des nations ou qu’elle prenne fin. Il avait depuis longtemps renoncé à toute interrogation sur les conséquences et tout en considérant que le sort de tout homme, comme il en était convaincu, lui est donné par avance il prétendait qu’il y avait en lui tout ce qu’il serait jamais et tout ce que le monde serait jamais pour lui et la charte de sa destinée fût-elle inscrite dans la pierre originelle il s’arrogeait l’autorité et le disait et il eût conduit l’inexorable soleil à son extinction définitive comme s’il l’avait tenu sous ses ordres depuis le commencement des temps, avant qu’il y eût ici ou là des chemins, avant qu’il y eût des hommes ou des soleils pour y passer.»
Ibid., p. 305.
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01/11/2008
Méridien de sang de Cormac McCarthy, 3

Au fond, le reproche essentiel que j'adresse à l'étude de Florence Stricker consacrée à Méridien de sang tient en peu de mots : sous prétexte de privilégier ce que le romancier nomme étrangement une «démocratie optique» (1), Stricker fait fi d'une dimension pourtant absolument essentielle de notre roman et, sans aucun doute, du dernier livre de McCarthy, La Route, n'en déplaise à ceux qui n'ont guère compris, comme Ygor Yanka dans une note cependant intéressante, son sens éminemment parabolique (donc, théoriquement : obvie) et à ceux, encore plus nombreux, taupes privées de vision qui, ayant tout de même quelque peu flairé ce point qui les incommode, ont immédiatement appliqué aux conceptions de McCarthy l'épithète infamante de réactionnaire.
Cette dimension, déposée comme une couche épaisse de sédiments dans chacun des romans de McCarthy (singulièrement depuis Suttree datant de 1979), est celle qui consiste à se nourrir de la tradition, à puiser dans les livres les éléments, quitte, bien évidemment, à les modifier et les critiquer, y compris de façon extrême selon l'exigence exprimée par Harold Bloom (2), que l'on s'apprête à inclure dans les livres que l'on va écrire. Un grand auteur est d'abord cela, une chose de plus en plus rare en notre époque de démocratie médiatique : un grand lecteur, c'est-à-dire un homme qui tente de conserver les traces d'un passé (3) certes reçu mais qu'il faut, à tout prix, essayer de se réapproprier, s'il est vrai que ce qu'il est convenu d'appeler un livre classique (le Moby Dick de Melville aux yeux de McCarthy) tient sa légitimité du futur, des cohortes de lecteurs à venir plutôt que d'un passé sclérosé qu'il débordera de toutes parts.
29/10/2008
Méridien de sang de Cormac McCarthy, 2
Grotte d'Altamira, Santillana del Mar, photographie de Juan Asensio.
«Les ombres des plus petites pierres étaient comme des lignes griffonnées sur le sable et les formes des hommes et de leurs chevaux s'allongeaient devant eux comme les filins de la nuit d'où ils étaient venus, comme des tentacules pour les enchaîner à l'obscurité encore à venir.»
Cormac McCarthy, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 59.
«Les flammes se tordaient au vent et les braises pâlissaient puis s’assombrissaient puis pâlissaient encore puis s’assombrissaient comme la pulsation sanguine d’une chose vivante gisant éviscérée sur le sol devant eux et ils contemplaient le feu qui contient en lui quelque chose de l’homme lui-même tant il est vrai que sans lui l’homme est diminué et coupé de ses origines et comme exilé. Car chaque feu est tous les autres feux, le premier feu et le dernier feu qui sera jamais.»
Ibid., p. 307.
Rappels
Sur Méridien de sang.
Apologia pro Vita Kurtzii, 2 : Méridien de sang.
Sur les autres romans de Cormac McCarthy.
Suttree.
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme.
La Route, 1, 2 et 3.
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