25/03/2006
Tsunami au royaume de Lilliput

«La presse, ce goitre du monde, s'enfle de sa soif de conquêtes, éclate sous la pression des victoires qu'apporte chaque jour.»
Karl Kraus, La Découverte du pôle Nord, in Cette grande époque.
Vous ne le savez pas, personne ne le sait d'ailleurs, hormis quelques manchots de la terre Adélie qui les premiers ont assisté au terrible raz-de-marée et, nous disent les dépêches de l'AFP, depuis sont morts par dizaines de milliers, leurs petits cadavres affreusement démembrés flottant au milieu d'un chaos indescriptible de blocs de glace arrachés de l'Antarctique. Vous me direz encore que tout le monde s'en contrefiche à l'exception sans doute, ici, de quelques amoureux de cette vaillante race de pingouins qui s'affligent d'une extermination à grande échelle de ces animaux et, là, quelques heureux passionnés des tracés des sismographes qui, grâce à l'ampleur du séisme, ont pu de fait affiner leurs modèles mathématiques. En effet, ce que la blogosphère, ébranlée, vient de subir en quelques secondes intenses comme une explosion de novæ, n'est rien de moins que l'une de ses crises de croissance les plus fortes, le passage, sur un territoire immatériel grand comme plusieurs Europe géantes, d'un dévastateur ouragan Katrina pourtant invisible. Je n'irai pas par quatre chemins en vous disant que la Toile vient ni plus ni moins que d'enregistrer les secousses d'un tsunami dont l'épicentre est le nano-blog (je n'invente rien...) de... Cyril Fiévet.
Pardon ? Comment ? Vous me dites que vous ne comprenez pas de quoi je parle et me demandez, en plus, qui est ce Cyril Fiévet ? Comment cher monsieur, vous ne le connaissez pas, sans rire ? Oui, bon, certes, notre amitié est certes fort récente puisqu'elle est née au cours d'un de mes séjours en cette lointaine terre australe où ce savant émérite et reconnu de ses pairs étudiait le rare phénomène de la migration des pingouins adolescents mais... Effectivement, je vous le concède, c'est un peu loin tout de même, le pôle... Et les pingouins sont le cadet de vos soucis à l'heure où les rats anarchistes, sortis de leur cave d'ignorance puante, envahissent par dizaines de milliers les rues de Paris ? Bien... Je vois que vous n'êtes pas prêt de me faciliter la tâche... C'est vrai, c'est vrai, je ne savais rien, moi aussi, de cet illustre explorateur du pôle Sud virtuel jusqu'à ce que je lise ce nadir de la culture journalistique qu'est Netizen... Mais quoi encore, une nouvelle fois, vous me soupçonnez ? Je vous assure, puisque je ne puis décidément rien vous cacher : oui, j'ignorais jusqu'à l'existence de ce Cyril Fiévet il y a encore quelques jours à peine puisque cet homme est tout de même le rédacteur en chef d'une revue qui n'est, vous avez raison de le souligner, pas grand chose, un assemblage commercial d'articles publicitaires mal écrits dont le contenu est aussi pauvre qu'une terre congelée sous un kilomètre de permafrost.
Est-ce tout me demandez-vous ? Euh, oui, je le crains mais il y a tout de même de quoi réfléch... Non ? Quoi d'autre encore ? Que je me dépêche de poursuivre mon histoire qui s'enlise sur la banquise alors même qu'elle ne parvient pas à se mettre en marche, comme l'une de ces longues files de manchots empereurs à tout jamais balayées par la catastrophe polaire ? Vous êtes bien dur l'ami mais ces rudes manières me vont assez et puis, voyez-vous, à peine revenu du pôle, mon cerveau a bien dû mal à se dégourdir, en somme, à se décongeler, comme la pensée de tel intellectuel anglais, forcément et férocement communiste... Bien, je vous livre donc toute l'affaire, oui, les faits, rien que les faits c'est juré, en vous apprenant que Cyril Fiévet a annoncé hier, roulant ses tambours insonores, qu'il quittait avec pertes consubstantielles et fracas dirimants l'aventure (dans des cas aussi insignes, il s'agit toujours, n'est-ce pas, d'aventures ou de petits pas pour l'homme qui n'en sont pas moins de fantastiques bonds pour... oui, je me doute bien que vous connaissez la suite, cher monsieur. Reste que... poussez-les un peu et ces nains lâcheraient sans rire le mot odyssée pour décrire leur téméraire saut de puce...), l'aventure donc Pointblog, une grosse cylindrée bien huilée qui, en cette noble et difficile carrière qu'est le blog, s'était frayée un passage à même le granit le plus dur, faisait apparemment la pluie et le beau temps sur le potager des blogueurs par la qualité de ses analyses, la fraîcheur de ses informations, la douce tempérance de son écriture invertébrée, aussi inventive qu'une culasse de moteur de tondeuse à gazon. Est-ce tout ? Mais oui, voyons... Quoi ? Vous me dites que vous ne savez rien de cette catastrophe, qu'aucun de vos proches n'a même été emporté par l'une des immenses vagues de ce tsunami qui, dit-on mais l'information reste à vérifier, a été ressenti jusqu'au pôle Nord, à plusieurs milliers de kilomètres de l'épicentre ravageur ? C'est tout de même bien étrange parce que, selon mes informations dûment recoupées, plusieurs blogs, sentinelles du vide, éclaireurs du désert des Tartares placés aux avant-postes de la Toile en deuil, ont sonné l'hallali comme les fières balises virtuelles qu'ils ont prêté serment d'être, annonçant d'un beau clairon moutonnier l'immense tragédie qui eût fait écrire à Voltaire, s'il était encore des nôtres, des poèmes dignes de ceux peignant le dramatique tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755. Pourquoi Voltaire me demandez-vous ? Ah, mais c'est que vous remarquez absolument tout... Pardi, Voltaire parce que Cyril, justement, est l'un de ses admirateurs transis, quelque chose comme son plénipotentiaire surgeon bloguscule.
Je suis tout de même en mesure d'établir une chronologie, certes grossière, de la catastrophe médiatique qui a frappé nos esprits, comme suit : le jour de disgrâce vendredi 23 mars, à 15 heures 31 minutes et 28 secondes, Cyril Fiévet annonce, en des termes d'une magnifique sobriété taisant une douleur que l'on devine shakespearienne, qu'il ne participera plus à l'odysséenne aventure de Pointblog. Quelques secondes plus tard, à 15 heures 31 minutes et 32 secondes, le premier scrutateur des ténèbres de l'Extérieur répercute la nouvelle, lançant une question devenue fameuse (Pointblog avec un point d'interrogation) mais restée toutefois sans réponse, en lui donnant la somptueuse et tragique beauté de l'horrible qui, désormais, auréolera le déroulement implacable de toute l'affaire. C'est ensuite un unique tumulte mêlant des voix tremblantes de douleur qui, dans des termes dont je me dois de saluer l'absolue originalité linguistique, crient, toutes s'interrogent, bouleversées et inquiètes, traversent, comme le Satan de Milton, des distances effroyables de vide pour parvenir au Centre de Commandement des Opérations Stratégiques, puis de là s'enfoncent dans les couloirs de l'immense Palais de la Veille Médiatique (communément appelé le Paradis) jamais désert, centre névralgique de la Toile sonnant comme un seul tam-tam infini, toujours frémissant d'une bourdonnante activité, tandis que, dès 15 heures 31 minutes et 36 secondes à peine après que la première onde de choc ait décimé une paisible colonie de manchots arnaqueurs, les images du tsunami sont alors disponibles, filmées au péril de la vie de plusieurs membres d'équipage et alors même que les milliers de cadavres de pingouins, soulevés par des vagues de 200 mètres de hauteur comme l'annonçait l'Apocalypse de Jean, pleuvent sur le ponton du navire Le Débordant.
Ayant donc modestement rappelé le déroulement des événements, alors même qu'au moment où j'écris ces lignes, d'autres foyers de résistance rougeoient d'une belle ardeur jacassière, je profite de cette éphémère accalmie pour entonner avec vous mes frères, hommes de paille en l'an de paille, les Très Pieuses Antiennes du Réseau qui nous donneront assurément la force de bâtir, sur cet Armaguédon annonçant les temps sombres de l'abomination de la désolation, une arche nouvelle où préserver toutes les races de pingouins s'élançant sur toutes faces glacées de ce monde :
Sur la Toile, rien de ridiculement petit ne peut se produire, absolument rien de nanoscopique qui ne soit immédiatement répercuté, transmis, amplifié, grondé, grossi, tonné, glosé, stratifié, ramassis, conspué, épinglé, interprété, insignifié, amoindri, digéré, évacué, oublié.
Sur la Toile, ce Flatland absolu qui s'auto-engendre en permanence, la vitesse de propagation du virus est inversement proportionnelle à la gravité de l'infection : quelques secondes seulement ont suffi pour que la nouvelle du tsunami exterminateur, comme une vague médiatique d'une puissance inédite, ait été relayée jusqu'aux plus lointaines vigies virtuelles, par exemple cette désertique Zone qui tout juste vient de s'équiper d'un poêle à charbon.
Sur la Toile, la durée de l'érection n'excède jamais plus de quelques millisecondes, l'éjaculation pouvant souvent être déclenchée sans que le moindre frôlement ni contact, voire la plus légère trace d'activité mentale suspecte ou phantasmatique, n'aient été détectés par les instruments les plus sensibles.
Sur la Toile, la stérilité étant l'un des piliers marmoréens de la charia rhizomique et le plaisir un commandement divin, toute éjaculation est à la fois immédiatement transmise, augmentant la taille de la goutte insignifiante de l'éjaculat et pourtant parfaitement inefficace, ne provoquant jamais un grossissement qui serait, par exemple une réelle grossesse.
Sur la Toile, les plus terribles événements, les vaguelettes déformant la surface du ruisselet dans lequel nul ne peut prétendre s'être baigné deux fois, sont toujours suivis d'un brouhaha qui est silence de l'esprit, dans lequel la Termitière recueille ses forces, mobilise ses ouvrières chargées d'ériger non seulement de nouvelles digues mais de percer une multitude de tunnels informatifs ou plutôt : dubitativo-informatifs.
Sur la Toile, tous les fiévreux Fiévet, tous les Cyril labiles, aussitôt nés, sont radicalement avalés par la Matrice et transformés en liquide amniotique nourricier à destination de la Machine, la multitude des minuscules co-machines prélevant au passage leur part microscopique du cadavre ainsi impeccablement recyclé.
Sur la Toile, tous, les quelques exceptions étant traquées sans aucune pitié, nous nous passons de l'invention inutile de Gutenberg.
Sur la Toile, nul ne peut espérer, pour s'échapper du royaume de Lilliput, devenir Gulliver.
Sur la Toile enfin, les singes se réchauffent même en hiver et se demandent si, par malchance destinale, ils ne seraient décidément rien d'autre que de bavardes putes.
Prions mes frères ou... rions.
21/03/2006
Michel Crépu lecteur de George Steiner : tout va bien !

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, george steiner, michel crépu |
|
Imprimer
20/03/2006
Durtal au Salon du Livre

Il n'y a vraiment pas besoin de se rendre au Salon du Livre (comme du reste je l'ai fait, mon invitation pour deux personnes en poche !), encore moins tenter de trouver une quelconque pertinence à son pathétique et ridicule blog, apparemment très peu fréquenté si j'en juge par la maigreur des commentaires qui y sont déposés, puisque, par avance, en 1891, Joris-Karl Huysmans nous avait décrit le bifide public que nous y trouverions. Il est vrai que bien peu des lecteurs ont, de nos jours, de la mémoire... Peut-être même d'ailleurs ne savent-ils rien de Huysmans... Dans ce cas, en effet, le Salon du Livre est un temple aimanté où ils sauront dénicher le dernier nanar de... Francis Huster (à moins qu'il ne s'agisse d'Amélie Nothomb : peu importe, tous sont égaux sous l'immense drapeau du cloportisme), spécialiste, comme Durtal paraît-il, du diabolique Gilles de Rais.
«Durtal avait cessé, depuis près de deux années, de fréquenter le monde des lettres; les livres d'abord, puis les racontars des journaux, les souvenirs des uns, les mémoires des autres, s'évertuaient à représenter ce monde comme le diocèse de l'intelligence, comme le plus spirituel des patriciats. À les en croire, l'esprit fusait en baguettes d'artifices et les reparties les plus stimulantes crépitaient dans ces réunions. Durtal s'expliquait mal la persistance de cette antienne, car il jugeait, par expérience, que les littérateurs se divisaient, à l'heure actuelle, en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d'abominables mufles.
Les uns, en effet, étaient les gens choyés du public, tarés par conséquent, mais arrivés; affamés de considération ils singeaient le haut négoce, se délectaient aux dîners de gala, donnaient des soirées en habit noir, ne parlaient que de droits d'auteurs et d'éditions, s'entretenaient de pièces de théâtre, faisaient sonner l'argent.
Les autres clapotaient en troupe dans les bas-fonds. C'était la racaille des estaminets, le résidu des brasseries. Tout en s'exécrant, ils se criaient leurs œuvres, publiaient leur génie, s'extravasaient sur les banquettes et, gorgés de bière, rendaient du fiel.»
Joris-Karl Huysmans, Là-bas, 1891.
16/03/2006
Max Nordau, Gustave Le Bon et Édouard Drumont ou la trinité diabolique

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, max nordau, gustave le bon, édouard drumont, joris-karl huysmans |
|
Imprimer
15/03/2006
Netizen n°2 : portrait du blogueur en jeune con

J'organise un grand jeu-concours. Le lecteur qui trouvera par quel auteur ces lignes ont été écrites (je puis seulement dire : il est mort depuis des lustres et ne fait à l'évidence pas partie du panthéon littéraire des rédacteurs de Netizen), lignes qui me paraissent admirablement évoquer l'impérissable figure du blogueur, gagnera une semaine de vacances dans la Zone, accompagné de la cicérone de son choix, Samantha, Natacha ou Sandra, trois adorables droïdes de dernière génération, plus vraies que nature je le garantis. Ce prix peut bien sûr être échangé, sur simple demande écrite, contre un abonnement à vie au magazine dont il va être traité dans les lignes qui suivent.
Voici l'extrait dont l'auteur est pour l'instant inconnu. J'attends donc, amusé, vos réponses angoissées : «À l’incapacité d’agir se rattache l’amour de la rêverie creuse. Le dégénéré n’est pas capable de diriger longuement ou même un instant son attention sur un point, pas plus que de saisir nettement, d’ordonner, d’élaborer en aperceptions et jugements les impressions du monde extérieur que ses sens fonctionnant défectueusement portent à sa conscience distraite. Il lui est facile et plus commode de laisser produire à ses centres cérébraux des images demi-claires, nébuleusement fluides, des embryons de pensées à peine formés, de se plonger dans la perpétuelle ébriété de phantasmes à perte de vue, sans but ni rive, et il n’a presque jamais la force d’inhiber les associations d’idées et les successions d’images capricieuses, en règle générale purement automatiques, ni d’introduire de la discipline dans le tumulte confus de ses aperceptions fuyantes. Au contraire. Il se réjouit de son imagination, qu’il oppose au prosaïsme du philistin, et se voue avec prédilection à toutes sortes d’occupations libres qui permettent à son esprit le vagabondage illimité, tandis qu’il ne peut pas se tenir dans des fonctions bourgeoises réglées qui exigent de l’attention et un égard constant pour la réalité. Il nomme cela «une disposition à l’idéal», s’attribue des penchants esthétiques irrésistibles, et se qualifie fièrement d’artiste.»
Netizen est assurément, pour quelques heures de célébrité, dans la Zone mais, après la lecture de ces lignes (bien suffisantes, car cette lecture m’a beaucoup coûté) consacrées à leur revue, il y a fort à parier que ses rédacteurs décident que la Zone, elle, jamais ne sera saluée par Netizen. Tant mieux, je le dis sans la moindre ironie ni même déception malgré le fait que, encore naïf, j’ai signalé à plusieurs reprises et sur son propre blog, au responsable de cette revue (je le suppose, puisque je ne dispose point de son adresse électronique personnelle), l’existence de blogs littéraires, dont le mien, pourquoi le cacher, qui méritaient sans conteste de retenir son attention. Il est vrai que je n’avais pas encore acheté Netizen et que je ne pouvais donc pas, d’emblée, condamner une entreprise qui me semble à présent beaucoup plus commerciale que qualitative, si j’en juge par la présence, dans les pages de ce deuxième numéro, d’un Michel-Édouard Leclerc lequel, on s’en serait douté, n’a strictement rien d'autre à dire que de profondes banalités… Et encore, nous restons tout de même, avec Leclerc, dans un domaine peu ou prou apparenté à une forme de discours argumenté puisque j’allais oublier de vous signaler la présence, dans ces mêmes pages, du patron de Skyblog, Pierre Bellanger qui nous livre ses analyses (ici complètes) les plus inspirées : avec ce dernier et malgré une utile réserve exprimée par la rédaction de Netizen quant à la politique pour le moins laxiste de Skyblog à l’égard de ses blogueurs (cf. p. 22), nous quittons la terre ferme de l’insignifiante banalité pour voguer sur l’étendue immense d’un océan de vulgarité sans bornes connues.
Avançons, car le temps passé à lire ce magazine ne me sera point rendu je le crains. Je ne suis donc pas certain, d’abord, que l’idée de consacrer une revue entière, de surcroît payante, au phénomène des blogs par essence gratuits soit, de prime abord, excellente. Reste ensuite, une fois cette malformation de naissance plus ou moins acceptée par ses parents, à nourrir l’enfant difforme, et pour cela tenter de franchir la barrière altissime d’un ridicule éditorial (signé par Cyril Fiévet, rédacteur en chef) confondant de banalité, entassant les truismes à l’occasion de l'affaire des caricatures du prophète Mahomet, sur la sacro-sainte liberté de la presse, dans un texte se mordant finalement la queue de bien laide façon, qui plus est autoritaire, donc en contradiction flagrante avec le dessein du propos : «A vrai dire, écrit ainsi Fiévet, s’agissant d’un pilier de notre démocratie, elle [il s’agit de la liberté d’expression bien sûr] ne devrait même pas être débattue». Curieux, n'est-ce pas ? Oui, bien étrange argument (qualifié, comme par hasard, d'autorité) consistant à faire taire cette liberté devant l’existence même de la démocratie, critiquable de facto comme n’importe quelle autre réalité historique, de surcroît relative et rien de moins qu'assurée d'être pérenne. Bien sûr, il faut comprendre que, dans l’esprit de Fiévet, c’est bel et bien le système démocratique considéré comme la panacée absolue (qui d’ailleurs me permet d’écrire ces lignes de critique, me fera-t-on assez peu finement remarquer), qui a pris, au ciel des fixes cher à Du Bos, la place de «la multitude des croyances et des superstitions qui abondent en ce monde». Magnifique tirade qui sent (mauvais) son petit voltairianisme de salon car, si notre tolérant et ouvert (cela va de soi) Fiévet avait bien lu ce qui s’est écrit sur certains blogs (ceux, assurément, qu’il ne lit jamais), il aurait remarqué que bon nombre vantaient l’idée d’un respect de ces mêmes croyances. Je l’ai écrit : non seulement, donc, il n’est pas certain que la liberté absolue que réclament nos moutons républicains et laïcs (cela, aussi, va de soi) soit la meilleure garantie de qualité de l’art, de la pensée, de la presse même mais il est en outre parfaitement inadmissible que la crasse ignorance, en matière religieuse, s’étale dans des canards indignes, désireux d'augmenter leurs ventes. Je renvoie Fiévet, sur ce point d'une critique de la liberté totale, à un ouvrage, encore un, qu’il n’a pas lu : La Persécution et l’art d’écrire de Leo Strauss.
Car, dans cette affaire dite des caricatures de Mahomet, nos modernes et invétérés défenseurs de la liberté n’avancent jamais le bon argument, celui-là même qui a pourtant dicté leur conduite bien évidemment au-dessus de tout soupçon, puisqu'ils se proclament citoyens sans frontières de la Toile (le sens même du mot anglais netizen, citoilien en somme). Quel est donc ce point noir, cette écharde dans la chair qui gênent nos petits apôtres répandant, sans souffrir la moindre contestation, la bonne nouvelle de leur épuratrice mission voulant éradiquer tout fanatisme ? Ce n’est tout de même pas le secret le mieux gardé du tout-Paris blogueur, n’est-ce pas ? Le voici, ce secret d'alcôve sollersienne : habitués comme ils le sont à cracher en toute impunité sur les symboles chrétiens, les décisions prises par la hiérarchie catholique, voire sur les pratiquants eux-mêmes moqués dans leurs plus intimes croyances, nos petits Bernard Gui virtuels ne supportent point que des fidèles, ici musulmans, aient clamé avec une violence certes inadmissible que leur foi ne saurait être attaquée par de petits imbéciles bien à l’abri dans leur salle de rédaction. Que ces crétins payent, et non d’autres, innocents, pour l’offense commise, je ne vois rien de bien choquant. Après tout, si, armé de mon seul courage de fier occidental définitivement débarrassé de l'Infâme stigmatisé par l'immonde Voltaire, j’allais, par exemple sur une place de Ryiad à l'heure de la prière, hurler mes moqueries à la barbe du prophète, il y a fort à parier qu'on ne me laisserait pas beaucoup de temps pour terminer mon prêche et exercer démocratiquement l’usage de ma langue, voire celui de ma tête, subitement séparée de mon corps d'infidèle pour avoir clamé mon irréfragable droit à la critique démocratique. Faites donc le même essai, par exemple à l’intérieur touristique de Notre Dame, comme l’ont fait les irresponsables imbéciles d’Act Up : que se passera-t-il alors ? Rien, absolument rien. De bons et placides catholiques, croyant sans doute qu’il s’agit là de quelque manifestation festive organisée par M. le curé pour attirer de nouvelles ouailles, glisseront dans votre poche des piécettes pieusement consacrées, tout heureux de participer à peu de frais à une si caritative manifestation de tolérance.
Je disais qu’il fallait déjà, pour tenter de parcourir cette revue, franchir le massif pratiquement himalayen d’une crétinerie auto-satisfaite, pieusement confite dans quelques lieux communs dont n’osent même plus se servir les journaliers décérébrés des Inrockuptibles ou de Technikart. La suite vaut toutefois son poids d’encens (malgré la pertinence de certains articles purement informatifs : par exemple sur les moteurs de recherche, sur le blogging structuré ou encore sur la naissance d’une blogosphère juridique française), et ne m’a pas vraiment poussé à faire preuve de plus d’aménité. Une fois de plus, c’est l’un des articles de ce même Cyril Fiévet, décidément pilier friable de la rédaction, que j’ai punaisé sur la planche des lieux communs les plus incroyablement sots. Dans le dossier racoleur consacré aux blogs d’ados, la double page rédigée, sans doute à la hâte, par Fiévet peut ainsi justement apparaître comme le modèle absolu de l’article auto-suffisant, incapable de proposer une dialectique rigoureuse (pour preuve, les laborieuses transitions censées cheviller ses différents paragraphes), liant ses nombreuses maladresses en un pitoyable bouquet de mauvaise foi, à moins qu’il ne s’agisse réellement du credo imbécile de notre malhabile libre penseur. Je résume son propos, qui sous ma plume gagnera je l’espère en clarté : certes, la grande majorité des adolescents sont absolument incapables d’utiliser un vocabulaire d’un niveau à peine simiesque. Certes encore, lorsqu’ils y parviennent au prix de minutes intenses de concentration douloureuse, c’est pour ne strictement rien nous apprendre de plus que la couleur des ongles de pieds de Patricia ou la marque de la nouvelle tire du voisin vachement cool, Raoul. Mais, nous affirme Fiévet qui fait preuve, pour l’occasion, d’un remarquable sens de l’enchaînement dialectique, «est-ce là le plus important ?». De peur que nous ne suivions plus son argumentaire, il va même jusqu’à nous demander de nouveau, quelques lignes plus loin, visiblement inquiet d’avoir raté son impeccable démonstration : «Mais là aussi, est-ce le plus important ?». Vous vous doutez dès lors de la courageuse réponse que nous donne notre imparable logicien : non bien sûr, ce n'est pas le plus important car il apparaît au contraire «légitime – et souhaitable – que le monde adulte s’intéresse très sérieusement à ces blogs, et aux jeunes qui les animent» puisque, dans le cas contraire nous assure, sans rire, notre bon maître es-logique, ce «serait non seulement dommage mais, probablement, coupable» ! Fichtre, mon optimisme en a pris un mauvais coup. J’ai en tout cas ri de bon cœur, quelques minutes durant tout de même, devant cette baudruche qui, à peine gonflée et aux prix de quels efforts, échappe à notre anxieux souffleur et se propulse au travers de la pièce en lâchant un bruit suspect de dégazage.
Voyez d’ailleurs, semble nous dire Cyril Fiévet dans ces lignes qu’il n’a même pas écrites, estimant sans doute qu'il en avait suffisamment dit, voyez d’ailleurs tous ces admirables jeunes en colère qui, durant des semaines, ont récemment mis à feu et à sang les banlieues de la France entière, sans doute parce que nul ne les écoutait. Voyez encore ces autres jeunes que l’on moque, frères nantis des défavorisés parqués dans les zones citadines où ils ne peuvent que rouiller, auxquels on promet un avenir de précarité absolue (je demande à ces imbéciles et à leur preux défenseur : qu’ils contestent donc, s’ils le peuvent, le caractère absolument précaire de n’importe quelle vie d’homme), voyez-les donc, ces courageux morveux enturbannés dans leur crasse, leur kéfié, surtout dans leur inculture prodigieuse et leurs préjugés idéologiques, prendre d’assaut les universités, vandaliser la Sorbonne et, bons démocrates qu’ils sont, demander l’abrogation non-démocratique d’une mesure qui les gêne, peut-être mauvaise d'ailleurs, là n'est pas mon propos, mais en tout cas votée au Parlement, ayant donc force de loi.
Vous en voulez encore, chers lecteurs ? Pardon mais je dois vous avouer que mon exemplaire unique de Netizen, en fait non point acheté mais ramassé par terre comme le dernier livre houellebecquien naguère critiqué par Angelo Rinaldi dans un ridicule papier, a gagné quelques centimètres de hauteur en rejoignant le fond de ma poubelle de bureau. Allez mes amis, gardez le sourire ou, comme le disent les jeunes : LOL pour Laughing Out Loud, je traduis pour les nuls.
Effectivement, il y a de quoi rire…
13/03/2006
Madrid, 11 mars 2004. Deux ans et deux jours plus tard : tout va bien !

10/03/2006
Résurrection du cadavre de la littérature : Olivier Larizza et William Marx en médecins légistes

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, olivier larizza, le reliquat scintillant, william marx, l'adieu à la littérature, éditions nizet, éditions de minuit |
|
Imprimer
09/03/2006
Deux années passées dans la Zone... et puis ?

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, dialectique, les brandes, salamandra, esprits libres, l'indigeste, les provinciales |
|
Imprimer
08/03/2006
Au régal des Vermines ou les poisons inoffensifs de Marc-Édouard Nabe

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, marc-édouard nabe, au régal des vermines, sainte-beuve, mes poisons, éditions josé corti |
|
Imprimer
05/03/2006
Censure sur Internet : à propos de Louis-Ferdinand Céline, par Marc Laudelout

Lien permanent | Tags : littérature, polémiques, censure, antisémitisme, céline, marc laudelout, le bulletin célinien |
|
Imprimer
27/02/2006
La traversée du trou noir, par Alain Santacreu

Alain Santacreu, directeur de l'excellente revue qu'est Contrelittérature (dont le dernier numéro vient de paraître, superbe), m'a autorisé à reproduire le texte critique (paru dans la seizième livraison de sa revue) qu'il a consacré à mon deuxième essai. Les liens que j'ai ajoutés au texte d'Alain sont bien évidemment de ma seule responsabilité. Après les critiques d'une Axelle Felgine ou d'un Dominique Autié, il me semble que celle d'Alain Santacreu est remarquable en ce sens qu'elle pointe une dimension peu commentée de mon essai : sa volonté de mettre en branle une espèce d'herméneutique qui ne serait pas totalement déconnectée de la réalité et renverrait le démon de la théorie brocardé par Antoine Compagnon dans quelque Thébaïde afin d'y tourmenter l'étique saint Genette. En d'autres mots, j'ai tenté de faire de la réunion en apparence stochastique des textes composant mon essai un modus operandi qui, je l'espère, aura quelque influence souterraine sur ma propre vie, sur celle, donc, de mon lecteur. Faute inavouable ? Orgueil démesuré ? Oui. Et j'ajoute, afin de me condamner définitivement aux yeux des professeurs, que ce livre est nocif pour un lecteur qui ne serait point quelque peu préparé, voir immunisé : contre quoi ? Contre la facilité de toutes les grilles de lecture, ces tamis faussement fins des pensées percluses. Nocif encore non tant comme le livre démoniaque imaginé par Arnaud Bordes parce que mon essai distillerait quelque ferment de corruption mais parce qu'il prétend faire vaciller les vieilles habitudes de lecture et celles, sans doute bien plus sclérosées encore, de la critique, cette salle de dissection où Genette, encore lui, coupe en fines tranches le corps en putréfaction de la littérature française. D'ailleurs, je publierai dans quelques jours, dès mon retour à Paris, un article sur deux livres (signés d'Olivier Larizza et de William Marx) qui de la santé de cette critique littéraire donnent une image... difficile à interpréter.
Voici, pour l'heure, l'article d'Alain Santacreu.
Il est important de surprendre l’angle sous lequel Juan Asensio voudrait que l’on considérât son livre et pour cela on commencera par lire son «avant-propos». Que faut-il entendre par ce titre : La littérature à contre-nuit ? Il y a là toute la méthode de son herméneutique : lire comme on grave, selon la technique baroque dite «à contre-nuit». Le lecteur éclairé, le critique authentique, sera donc graveur à la «manière noire», autre nom de ce procédé qui consiste à noircir entièrement une plaque de cuivre avant de la graver : «J’avance péniblement dans l’extraordinaire complexité des œuvres que j’évoque, grattant patiemment, à mon tour, le noir de la plaque de cuivre pour en faire apparaître quelques traits», dira l’auteur, évoquant cette métaphore de la littérature à contre-nuit (24; les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l’ouvrage).
Cette pratique de la lecture métaphorise un procédé contraire à celui de la gravure traditionnelle. Dans cette dernière, la pointe opère à la façon du crayon noir sur le papier blanc tandis que, dans la «manière noire», le grattoir produit l’effet d’un crayon blanc sur du papier noir. En filant la métaphore, on pourrait donc considérer l’ouvrage de Juan Asensio comme une plaque de cuivre que le critique-graveur aurait d’abord fendillée jusqu’à obtenir le noir le plus noir, pour approcher ensuite – en relissant au grattoir les lamelles métalliques – le blanc absolu. Les trois chapitres du livre correspondraient ainsi aux stations opératoires d’une herméneutique existentielle.
Le premier chapitre contient un article remarquable, L’état de la parole depuis Joseph de Maistre, écrit initialement pour le Dossier H de Philippe Barthelet (Joseph de Maistre, L’Âge d’Homme, 2005). Asensio y décèle une analogie entre l’incipit des Soirées et celui d’Au cœur des ténèbres, le roman de Joseph Conrad : «À vrai dire, malgré le fait qu’elle n’a jamais été, à ma connaissance, relevée, je n’insisterai pas sur l’évidente similarité des ouvertures qui unit ces deux œuvres, Au cœur des ténèbres et les Soirées : dans l’une comme dans l’autre, un narrateur décrit le paysage fluvial qui sert de décor crépusculaire à une conversation entre amis» (66).
Il existe une très ancienne tradition mystique selon laquelle le nom de Dieu n’est transmissible que sur l’eau; mais il y a aussi les fleuves infernaux où se donne le mot de passe des maudits. Il y a une qualité de l’eau qui fait que la Néva des Soirées est d’une nature différente que la Tamise d’Au cœur des ténèbres – et de quelle nature aussi l’eau de la Seine dans laquelle se suicida Paul Celan ?
On pourrait donc ne pas être totalement convaincu par ces «troublantes similitudes» et considérer que le dieu du fleuve qui ouvre les Soirées n’est pas celui qui mène Au cœur des ténèbres. Ainsi, les premiers mots des Soirées – «Au mois de juillet 1809, à la fin d’une journée des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe [...]» – indiquent la «remontée du courant» des eaux maistriennes vers leur propre source célestielle. Évidemment, le fleuve africain serpentéiforme que Marlowe «remonte», à la recherche de Kurtz, dans Au coeur des ténèbres, est d’une autre eau et l’on pourrait l’assimiler à l’Achéron.
En réalité, cette mise en relation de l’œuvre maistrienne avec Joseph Conrad tient plus, selon nous, au secret intime du critique, aux plissements internes de ses lectures, qu’à une correspondance réelle, véritablement analogique. Il y a chez Juan Asensio une «exaltation» de la lecture au sens où l’entendait Charles du Bos. D’ailleurs, l’auteur lui-même, peut-être pour masquer le fondement subjectif de sa propre analyse, dira malicieusement s’être laissé guider par le «flambeau de l’analogie» soutenu par l’auteur des Soirées.
Cependant, toutes les correspondances entre les choses ne sont pas analogiques, seul le symbole, étant indéfectiblement relié au Principe, ne peut être «contaminé». Or, Asensio semble interpréter le symbole comme une simple figure de style et ne pas percevoir cette dimension solaire du langage qui outrepasse la saisie démoniaque : le diabole ne peut comprendre le symbole. Que le mal ne puisse être dit symboliquement ne lui confère pas plus de réalité car c’est la marque de son propre néant : le contraire de la littérature c’est précisément ce que seul le symbole peut dire.
Nous avons par ailleurs (in Joseph de Maistre «en réserve» de la contrelittérature, Dossier H, op. cit., pp. 847-852), en paraphrasant le célèbre explicit des Considérations sur la France de Joseph de Maistre, essayé de circonscrire les notions de «littérature contraire» et de «contraire de la littérature» – cette dernière étant ce que nous appelons la contrelittérature.
La «littérature contraire» n’est que la mise en demeure du Mal. Giovanni Papini a pu dire que le diable était surtout «l’ennemi des athées», puisque ceux-ci ne peuvent pas commettre le mal volontairement. Cette fine remarque est sans doute le schibboleth de la littérature moderne, si l’on veut bien admettre que l’«esprit philosophique» substitua la littérature au catholicisme pour imposer sa propre autorité.
Le démoniaque s’est alors empressé de procéder à la courbure de l’espace littéraire, faisant de la littérature un trou noir, pour reprendre la métaphore obsédante d’Asensio : «Les oeuvres modernes qui, à mes yeux, explorent le Mal avec le plus de conséquence évoquent puissamment l’image du trou noir, cet astre exotique qui existe en se consumant sans cesse, qui rayonne de la matière même qu’il engloutit comme un ogre» (177).
On sait que les trous noirs stellaires sont considérés comme le stade ultime d’une étoile massive qui, sous l’action de la gravité, s’effondre sur elle-même. Dans la littérature, l’attraction exercée par le Mal tient le rôle de la force gravitationnelle. Cette prégnance du démoniaque, Asensio la retrouvrera non seulement chez des auteurs comme Joseph de Maistre et Joseph Conrad, mais aussi George Steiner, Ernesto Sabato, Georg Trakl, Georges Bernanos, Paul Gadenne ou encore Ernest Hello. Le second chapitre du livre sera ainsi consacré aux «deux figures hantées» d’Ernesto Sabato et Georg Trakl,
L’affrontement au Mal est toujours une Imitation du Christ – «La figure la plus purement opposée aux forces de la Nuit : le Christ», déclarera Juan Asensio (199) – mais les auteurs de la «littérature contraire» ne vont pas jusqu’à la christogénèse : «Sabato, comme l’écrivain sceptique et blasé du cinéaste [Tarkovski], n’a pu ou voulu ouvrir la lourde porte qui ferme la Chambre où rit comme un enfant le miracle» (138).
L’œuvre noire n’est donc pas l’œuvre au noir alchimique, elle n’est pas ouverture à l’œuvre de la Parole, Celle de «Celui qui se nomme Parole» – comme en parle Maistre dans ses Soirées – Celui qui a absolument tort par rapport au monde puisque, selon les mots transparents de Pierre Boutang, il est «l’absolu négation de paraître».
Aussi Asensio peut-il nous avertir que «nous aurions tort de prétendre que la poésie de Trakl nous promet un quelconque éblouissement final, une remontée après la descente aux Enfers» (176). Tout se passe comme si la traversée du trou noir de la «littérature contraire» était un tunnel éternel, une descente infinie. La «zone» de la traversée sera alors idéalisée en tant que littérature : «La littérature est la zone, dimension qui n’obéit pas aux règles banales de la logique, comme l’Écrivain du cinéaste russe se plaît à le rappeler, ni même à celles, certes moins rigoureuses, de la morale : nous sommes ici dans l’espace libre du miracle, dans le temps alleu de la grâce (136)».
La «littérature contraire» retrouve l’absolu littéraire du romantisme. Max Milner et Claude Pichois avaient déjà souligné que le romantisme naissait avec Les Confessions de Rousseau : la littérature du moi est le triomphe du verbeux sur le Verbe.
Même si le démoniaque ouvre le champ de la «littérature contraire», le «contraire de la littérature», c’est la mystique. L’extase des ténèbres ne doit pas être confondue avec l’expérience des gouffres, Asensio en convient lui-même : «La nuit obscure des mystiques, pour ardue qu’elle soit, n’a strictement rien de comparable avec le phénomène auquel je me réfère, c’est-à-dire : la certitude, non seulement que Dieu est absent, mais plus encore qu’Il est oublié, l’évidence qu’Il est inutile» (103).
Bernanos dit quelque part n’avoir «fait de la littérature» que parce qu’il était un raté mystique. La «littérature contraire» survient de ce ratage mystique qui ouvre la faille par où s’insinue le démoniaque. Seuls, peut-être, Bernanos et Hello, grâce à la prière, ont traversé le trou noir et renversé les «Lumières» – en cela, au même titre que Maistre, ils se sont acheminés vers le «contraire de la littérature».
Dans le texte qu’il consacre à L’Invitation chez les Stirl, Asensio s’interroge : «Comment expliquer cette impossibilité de dire Dieu ?» (p.129) La réponse coule de source : «Il n’y a qu’un chemin et c’est l’oraison. Si on vous en indique un autre, on vous trompe», comme le déclare la Mère du Carmel dans son Chemin de Perfection. Il n’y a qu’un chemin et la littérature nous trompe.
Il nous faut donc traverser le trou noir. Après avoir théorisé l’existence des trous noirs, Einstein et Nathan Rosen, un autre physicien, suggérèrent que le puits gravitationnel de certains d’entre eux pouvaient s’ouvrir sur un autre puits symétrique appelé par opposition «fontaine blanche». Le trou noir déboucherait dans la fontaine blanche qui est la Vision face à face : il n’y a pas d’autre chemin vers le Ciel que de s’y plonger.
Le roman Monsieur Ouine de Bernanos apparaît comme l’œuvre paradigmatique de la littérature considérée comme un trou noir : «le roman de l’entrée de l’Occident dans une sphère désorbitée de tout secours divin, où le désespoir même est réduit à une inconsistance verbeuse et ennuyée, au vide du ressassement dont parlait Blanchot» (114).
Dans son dernier roman Bernanos opère la kénose de la littérature. Monsieur Ouine est le roman qui permet de traverser le trou noir de la littérature par l’acte auto-sacrificiel de la littérature même. Dans les autres romans de Bernanos, nous rencontrons une spiritualité de la «réparation». Le saint bernanosien – tel le curé d’Ambricourt du Journal d’un curé de campagne – «prend la place» de son prochain et, par compassion, intercède pour lui. Cette substitution mystique de l’expiation s’établit à partir d’un renoncement à soi-même – le moi étant le «shatan», l’adversaire, celui qui s’accroche et s’ente sur l’être. Avec Monsieur Ouine, on assiste à la translation de la sainteté rédemptrice au roman lui-même qui, se niant en tant que littérature, ouvre la perspective du «contraire de la littérature».
Ainsi l’ouvrage de Juan Asensio débouche, à travers le «suicide littéraire» de Monsieur Ouine, sur l’œuvre d’Ernest Hello qui réalise le retournement herméneutique du passage des «ténèbres au silence», la traversée du trou noir.
Y a-t-il dans le livre de Juan Asensio un point autour duquel on ne puisse plus bavarder, un lieu où la pensée du lecteur cesserait, qui serait ce point du «silence véritable dont l’écoute et la capture vaine fut le but véritable et mystérieux de chacun des livres d’Ernest Hello» ? (98). Ce «point d’Archimède depuis lequel s’élancer» (130) n’est-il qu’une illusion ? Est-il hors du livre, ainsi que dans «ces tableaux maniéristes» – auxquels l’auteur fait allusion dans un beau passage de son livre (163) – «qui s’ouvrent vers le haut» et «dont les personnages ont un doigt levé vers un Ailleurs hors cadre».
La littérature à contre-nuit de Juan Asensio est un ouvrage étrange et captivant. Sa critique déroutante demeure résolument subjective – à un moment, l’auteur n’hésite pas à délaisser son étude pour raconter un de ses rêves intimes; et l’endroit où nous lisons ce rêve n’est peut-être pas anodin puisqu’il correspond à peu près au milieu du livre (139), c’est-à-dire au vortex du trou noir. On devine ainsi chez l’auteur le désir d’expérimenter une herméneutique transformante, de traverser le trou noir pour dire le silence, «chercher pour trouver à quelle profondeur s’opère le transformation de tout son être» (267).
22/02/2006
Malcolm Lowry, Samuel Taylor Coleridge, David Jones, Thomas De Quincey

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, malcolm lowry, samuel taylor coleridge, david jones, thomas de quincey |
|
Imprimer
20/02/2006
Pogrom d'Éric Bénier-Bürckel

Lien permanent | Tags : critique littéraire, romans, polémiques, littérature |
|
Imprimer
19/02/2006
Dosadi de Frank Herbert ou l'enfer du nouveau monde

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, science-fiction, frank herbert, dosadi |
|
Imprimer
15/02/2006
Un texte inédit extrait d'Amnésie de Sarah Vajda

Après un texte inédit d'Éric Bénier-Bürckel, je publie dans la Zone des lignes rares, et pour cause : voici la réponse que me fit Sarah Vajda à qui je demandais un passage non publié de son remarquable roman, Amnésie : «[...] sûr que j'en ai un, la matrice du livre, le premier jet, un long poème en prose d'où il naquit et que (ne le dites pas [...] m'a fait oter) avec quelque raison, pléonasme, mais vous ne le détesterez pas – vous seul avez pointé cet angle dantécien ou dantéquien. [...] Vous l'aurez deviné il était placé dans le chapitre Révélation : l'extase de saint Jean de la Croix... la passion d'Avila dans les rues de Saint-Pierre-sur-Garonne.»
C’est arrivé, un point c’est tout. Ici et Maintenant, qui aurait pu tout aussi bien avoir lieu ailleurs, moins au sud, à chaque point cardinal du Pays et sans doute du Continent. Resté là, fixé, tenace, chancre ou mycose. Emplâtre ou galipot n’y faisaient. La ville, le territoire continuaient à noircir, en dépit des efforts des meilleurs. Urbanistes, paysagistes et architectes, tous s’y étaient mis, en vain. Les barres avaient supplanté les maisons tristes en pierre meulière et l’opacité des vies, cédé le pas à la transparence : aux baies-vitrées où les familles se mirent au reflet neigeux du voisinage, aux cités-jardins d’un nouveau genre, piscines au centre et haies taillées à l’entour qui recouvraient le pays, effaçant l’ordonnance d’une République aux ors pâlis. Les quartiers ouvriers avaient fondu au soleil du Capital. Dame Misère avait établi des squats et des taudis où, naguère, des rideaux clairs et des pinsons en cage simulaient la douceur de vivre. De la chose arrivée, de l’acte innommable, le Pays seul se souvenait, quand ses habitants l’avaient oublié. C’était resté, collé à l’air, aux institutions, aux pratiques scientifiques, médicales, universitaires, aux lois, aux vêtements des femmes, à la casquette des Jules. Les hommes avaient beau ne plus porter de feutre, de lunettes d’écailles, de pantalons de tergal ou de popeline, et les femmes avoir oublié le bruit des socques, l’esthétique enfantine des chaussettes repliées, les jupes faites à la maison, les peignes dans les cheveux, on avait beau avoir inversé les slogans, inventé un monde nouveau, lavé les mots à grande eau, retourné la grammaire, la chose s’était faufilée partout, à la ville, à la campagne, dans les sports et les loisirs, dans toutes les couches de la société, du plus jeune au plus vieux. L’advenu suintait, culture non apprise, déjà là, confondue avec l’être et le non-être, visqueuse et riante. Les hommes désormais vivaient suspendus entre ciel et terre, glissant, à la surface des choses, emportés dans un tourbillon douceâtre. Nourris de lait et de sucre, la faim les tenaillait et la pesanteur de la terre les attirait, comme si, dans l’éther et au-dessous des pavés, au lieu de la plage attendue et du pays de Nulle Part, flottaient des armées de fantômes, rampants, volants, incoercibles. Les jeunes gens des trois sexes avaient déchiré leurs pantalons, dénudé, troué et marqué leurs corps. On les reconnaissait à cette habitude qu’ils avaient de s’insurger contre le parti du passé, parlant une langue nouvelle aux accents des confins, un jargon, dont toute identité nationale s’était absentée. La vieille rhétorique, à tue-tête, chantait dans le non-dit, le sous-texte, le palimpseste et l’intertextualité. Sous les habits neufs du pays, la vieille terre grondait, volcan mal éteint, jamais identifié, fuyant comme les spectres à la lueur de l’aube. C’était couleur d’aurore, couleur opérette, lavée à l’eau de source contrôlée. Cela a un beau nom, femme Narsès, ça s’appelle l’Histoire.
De vieux mythes parlaient de crimes impunis, imprescriptibles, d’une déesse H, invisible et inaccessible, néanmoins violentée. L’horreur prenait la tonalité d’un roucoulement de Luis Mariano, le charme désuet d’un clocher paisible et d’une girouette municipale, l’éclat des lambris de Versailles un certain 3 octobre 1789 où une Reine moqua un peuple affamé jusqu’à ce que l’indifférence, vice commun en ce pays, transforme une insurrection en Révolution et un promeneur solitaire en maître de Terreur et par dessus-tout, glaçant le paysage, la pâleur, rose sucre glacé d’une pièce montée apportée jadis en une noce de province dont chacun avait oublié et l’identité des mariés et celle de leurs convives. La fête, dit-on, s’était mal terminée et un bois de bouleaux avait recouvert le merveilleux domaine.
Ça poissait le long des murs, au fil des nuits, le long du temps, figé à l’état de larve, dans le sommeil et dans la veille, dans l’accordéon comme dans le rock, derrière les cris du rap et le sirop des chanteurs à texte ou dans les trémolos des chanteurs à voix. Aucune forme nouvelle ne parvenait à éradiquer une figure maudite, un Hexagone réapparaissant sournoisement sous les pyramides, les ovales et les rectangles, présent dans la pierre des montagnes comme sur le sable des plages, dans la structure des molécules, les diagrammes de l’État, les sourires et les pleurs des gamins. Quoique ceci ne se dévoilât jamais, chacun, confusément, sentait un malaise. Le Pays n’était jamais sorti de table. Chaque aube le trouvait barbouillé. Le gâteau, de si belle apparence, si doux aux lèvres avait tourné – trop de levain sans doute. Au sucre s’était mêlée une substance âcre. Le pays gavé conservait sa nausée. Il fallut bien se rendre à l’évidence : le sucre était poison qui ne s’éliminerait pas. Quatre générations déjà, et les anneaux pyloriques demeuraient impuissants, aigreurs, ballonnements, pets foireux, brûlures, mauvaise humeur chronique, alternance de diarrhées et de constipation. Aucun régime n’y ferait. Ni l’austérité ni l’abondance, ni le jeûne ni la diète ni les repas équilibrés ou les banquets ne dissoudraient ce relent. Toute l’eau des fleuves, tout le jus de la treille ne laverait la bilieuse saveur. La mauvaise graisse et la cellulite survivraient au surf, au roller, au football, au rugby, au jogging, au stretching même, à toutes ces disciplines inventées dans l’unique but de modeler des hommes nouveaux, des corps durs, imperméables aux fantômes. Aucun coach n’en viendrait à bout. Les esprits avaient beau se vider devant des spectacles offerts en masse aux masses, des jeux collectifs où la frivolité le disputait à l’obscénité, ça filtrait, conscience insidieuse et sans nom, repérée par les instituts de statistiques aux chapitres dépression, suicide, conduites d’addiction, repérable sous le masque du spleen déguisé en exaltation du Moi. Les vieilles femmes se coupaient les cheveux à ras, tondues pour un crime imaginaire et les plus jeunes, mâles et femelles confondus, estampillaient leurs corps d’une encre indélébile. Le marquage avait commencé par la cheville, une esquisse de chaîne, viré ensuite à l’allégorique, au décoratif. Des papillons, des oiseaux se faisaient les signes d’une liberté qu’ils ne retrouveraient plus. Les humains de cet étrange pays vivaient comme se meurent en réserve les animaux et les peuples sauvages. Semblant ne manquer de rien, ils manquaient de tout.
Les témoins de la scène initiale avaient presque tous disparus, qu’ils l’aient décrite avec force détails avant de tomber sous les balles au Fort de Montrouge ou au Mont Valérien, évoquant le souvenir des amours chiennes qu’avait entretenu le Pays avec un bel officier silencieux ou qu’ils se soient suicidés, obsédés par un verbe trompeur, soldats perdus d’un royaume au songe millénaire et bientôt aboli. Les autres furent frappés d’amnésie. Le pays se mit à ressembler au château de la belle endormie, version parc de loisirs. L’oubli est frère du sommeil et par-là même de la mort. Aussi les mortels, désormais semblables aux compagnons lotophages du vieil Ulysse, erraient-il sans but, en troupeaux revenus, ignorant, de leur voyage, la nature et le sens. Le mensonge, malgré eux, devint langue maternelle. Aux vastes questionnements, ils opposaient un mot, jouissance. Et ce mot comme le a d’une grenade éclatait dans leurs bouches insolentes de santé, génération fluor, avant qu’ils ne se ceinturent la taille de grenades, dans l’inutile espoir d’annihiler le néant. Se croyant condamnée par la domination de l’économie et de maître Profit, la Jeunesse, horde dominante, ne concevait d’autre alternative à sa douleur que de prendre la vague, s’emplir l’âme de musique, tenter de vivre une fraternité imaginaire avec quelques hors-caste, révoltes immédiatement initiées en modes et toujours pratiquées en bandes. Ces âmes errantes s’autoproclamaient rebelles, usant d’un vieux mot dont le sens leur échappait. Cette classe d’âge, érigée en valeur absolue, se tenait debout des nuits entières dans des champs dévastés, les narines pleines de substances hallucinogènes, à danser et hurler jusqu’à la dissolution complète, totale, absolue du sentiment temporel. De cette espèce, il en venait par milliers qui rollaient dans les rues des grandes villes, entourés de vastes cordons sanitaires, s’évadant dans des camps sans voir d’autres indigènes que des esclaves porteurs de miel et d’hydromel. Au travail comme au repos, le même sentiment d’irréalité triomphait du vif. Du but de l’existence, ils avaient cessé de se fabriquer une idée.
De la guerre qui les avaient opposés si longtemps à un autre peuple, ils ne parlaient jamais. Désormais frères, battant même monnaie, ils se voulaient pour l’éternité retrouvée compagnons d’arme dans une seule et même unité, en attendant de parler une langue commune, Jouvence. En ce jargon, ils paradaient ontologiquement fiers, gays ou lesbiens, végétariens ou végétaliens, carnivores jamais. Parfois ces damnés qui se croyaient élus évoquaient leurs arrières-grands-pères disparus par millions dans une guerre ancienne qu’ils jugeaient inutile. Celle-ci, ils la qualifiaient de Grande, ayant tout oublié de la Petite qui avait suivi. La pressentaient-ils trop laide pour donner naissance à des contes et légendes, trop irréelle pour la pouvoir enfermer même dans un songe ?
Leurs vies et leurs livres se confondaient. L’authenticité de leurs récits devenait le garant de la forme, la marque de l’écrivain, comme elle justifiait leurs existences, occupées du seul souci de soi. En réalité, il s’agissait d’un génocide sans cadavres, exit la Littérature. Fini le temps offert à la reconstruction de l’expérience humaine, évanouie l’aspiration à la transfiguration du réel, foin de l’effort d’inscrire un événement, un récit, un songe ou un instant dans une tradition, et par-là même, adieu la révolte. Les faits parlaient d’eux-mêmes. L’hypocrite lecteur enfin devenu semblable et frère, l’unicité de leurs existences avaient valeur d’universel.
Les pères parlaient à leurs fils en copains et les filles recevaient les confidences des mères. En cette fusion extrême des générations et des catégories, ce qui avait mû leurs aînés était devenu lettre morte, surgissant seulement au détour d’un slogan publicitaire à l’usage d’une firme, d’une banque ou d’un parti politique. Les hommes continuaient à donner le nom de cité à des ensembles vides où des individus arrachaient au néant des instants de glisse, au-dessus des contingences. Ils vivaient en paix, loin de la hache de l’Histoire, l’esprit entièrement occupé des choses à acquérir pour meubler, non seulement leurs demeures, mais ces trous noirs auxquels ils donnaient par habitude le nom d’existence.
Si d’aventure leur béatitude se troublait comme l’eau d’un lac aux abords de l’orage, ils rejoignaient un village sans clocher ni mairie. Certains prétendaient, techniciens habiles, attaquer le cœur même de l’État, mettre en péril l’ordre et la sécurité du monde, en tapant sur la touche shift de merveilleux engins qui, en lieu et place des dieux assassinés et des catégories anciennes, ordonnaient l’incohérence du monde.
L’amour même se faisait sériel en ce temps là, à l’instar du crime, de la musique et de la mathématique. Les femmes achetaient des chaussures en série, couraient les magasins afin d’emplir leurs armoires de vêtements qu’elles ne mettraient jamais. Certaines d’entre elles, dans un geste en tous points similaire, vomissaient immédiatement après avoir mangé. Les habitants du pays ne se contentèrent plus, mâles ou femelles, androgynes ou vieillards, de collectionner les amants : ce furent bientôt les vies qu’ils multiplièrent, changeant d’emploi, de famille, les recomposant à l’infini, dans l’espoir délétère de voir tous ces éclats composer une rhapsodie qui ne naîtrait jamais. L’amertume veillait, dragon d’un autre temps, qui, à leurs oreilles, fredonnait le chant du nevermore et de la vanité.
Les premières rides prenaient, dans ce monde, une importance extrême. Quel moyen, à cinquante ans, quand les corps s’alourdissent, de prendre la grande vague ? Des guérisseurs, souvent, leur offraient de quoi supporter l’épreuve. Parfois, lassés d’avoir bu et mangé des substances caloriquement faibles, ils ouvraient un vieux livre. Leurs yeux et leurs cerveaux saturés par l’amoncellement d’images découvraient d’étranges phonèmes qui avaient cessé de faire sens. Abjection, héroïsme, vertu, beauté, passion… Démagnétisés, les mots vaguaient. Le couteau de la valeur, resté sur la table du banquet, le temps s’était arrêté. La pendule marquait midi – heure de l’acédie – aux clochers des églises, aux frontons des mairies, à la porte des synagogues, des mosquées et des temples, charity, shoa business, souillure post-coloniale, à laver comme Jésus les plaies des Lépreux. Confusion générale : la mathématique quantique avait même annulé le «Je sais que 2 et 2 font 4» de Don Juan. Le visage humain ne se conformait plus au modèle ancien. Amaigri, pommettes saillantes, blanchi outrageusement, yeux noircis, gothic style, il renvoyait à l’image des larves, des gargouilles. Obèses ou anorexiques, les humains avaient à cœur de narguer toute règle.
C’était vraiment une époque formidable, grouillante de révolutionnaires et d’homme libres qui chérissaient la mer, le soleil, la plage et qui, sans discontinuer, Incroyables de Centre Commercial et Merveilleuses de banlieue, entonnaient La Ballade des gens heureux dans l’air vicié. Les queers n’étaient désormais plus les seuls à modeler leurs corps. Les poubelles se remplissaient de déchets humains, de boules de graisse superflue, de fragments de seins et de nez jugés trop longs ou trop gros. En lieu et place des lèvres, des mollets, des seins encore, du silicone. La nature, mère ou sœur de l’Histoire, s’était réfugiée dans des posters figurant des îles désertes, des îles préhistoriques. Il semblait que, pour paraître homme, il fallût, en ce temps-là, se déshumaniser. Le diktat de la mode, de la minceur, la tentative aboutie de ne plus rien conserver du monde ancien, sauf à titre dérisoire d’indices du passé, entretenait un lien encore invisible avec ce nuage rose plus terrible que celui d’Hiroshima tombé sur le Pays, un matin de 1945. Amnésie : Je est un autre, Je ferai de vos deuils des fêtes, cours Camarade, le vieux monde est derrière toi. Pourtant, c’était là se déplaçant à la vitesse des métastases dans la chaîne nucléique, acide qui grignotait les cerveaux, aussi présent que le bleu de la robe de Marie dans le miel des discours humanitaires, trace jamais résorbée de martyrs chantant dans l’incendie de Rome.
Certains mortels ne souffraient plus cette singulière non-vie dans un monde de zombies qui, un certain 11 septembre, se mirent à genoux. On les vit qui remerciaient le Ciel, la Providence, le Destin, Allah ou l’Antéchrist, qu’importe, d’avoir à ce monde apporté le détergent capable d’effacer le cauchemar climatisé qui leur avait tenu lieu de maison paternelle.
Ainsi, une amnésie chassant l’autre, l’espérance d’un monde nouveau leur fit rêver que les zombies chassés, ils retrouveraient un monde conforme à des rêves plus humains. L’espérance des lendemains qui chantent ne les quittait pas, ils croyaient, comme des générations avant eux, à l’efficace de la tabula rasa, ignorant qu’après eux, dans un monde, une nouvelle fois dévasté, d’autres jeunes gens, à leur tour, reprendrait le couplet : c’est arrivé, un point c’est tout.
10/02/2006
Toutes sortes de secrets moins l'essentiel : sur Jacquemond, Boutang, Bloy et Massignon

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, olivier jacquemond, les trois secrets, éditions sens & tonka |
|
Imprimer
08/02/2006
Géographie mentale de la Shoah, par Jean-Luc Evard

Lien permanent | Tags : géopolitique, histoire, judaïsme, nazisme, shoah, jean-luc evard |
|
Imprimer
07/02/2006
Munich de Steven Spielberg : videmus nunc per speculum ?

Certes, dans ce film facile à bien trop d'égards, beaucoup d'images sont d'une évidente banalité dont cette scène finale, proprement ridicule, d'orgasme israélo-palestinien : du sperme, de la bave et du sang, mélangés de la plus maladroite façon. Une autre image de Munich peut sembler tout aussi facile, si on n'y prend garde : juste avant que n'apparaisse son étrange informateur français, Louis, Avner, le chef du groupe chargé de liquider, l'un après l'autre, les commanditaires et exécutants de l'attentat anti-israélien de Munich en 1972, se tient devant une vitrine de magasin qui lui renvoie son reflet et contemple, l'air stupide, une splendide cuisine, clinquante et sans doute hors de prix, comme Louis, amateur d'arts exquis, le lui fait d'ailleurs ironiquement remarquer. N'y a-t-il rien d'autre ? Quel élément passé inaperçu légitime cette curieuse scène et lui confère, peut-être, une aura trouble, lui évitant de tomber, une fois de plus, dans l'ornière de la facilité confondante (sans compter une foule de détails incongrus peu dignes de l'attention d'un réalisateur de téléfilms ouralo-altaïques) dans laquelle avait déjà sombré La guerre des mondes ? Oui, il y a tout de même autre chose dans cette scène sans intérêt. Les spectateurs attentifs auront noté que l'air absent d'Avner s'explique par le fait que, désormais, ses mains de plus en plus couvertes de sang arabe et alors même qu'il est devenu le père d'une petite fille, il songe à l'un de ses hommes, Robert l'artificier, mort : le visage de son ami apparaît sur la vitre qu'Avner fixe, à l'endroit même où le visage de Louis va effacer, trait pour trait, le visage souriant du disparu, qu'Avner d'ailleurs aura tenté de saisir de sa main avant qu'il ne s'évanouisse. Méthodiquement, fidèle en tout cas à son extrême prudence, l'informateur exceptionnel qu'est Louis effacera la trace laissée par la main d'Avner sur la vitrine du magasin. Est-ce là tout ce que nous aurions dû voir ? Non, il reste encore un élément, je le concède bien discret, peut-être même exagéré par le souvenir que j'en garde : devant la vitrine illuminée de ce magasin vendant des cuisines haut de gamme, Avner, perdu dans ses sombres pensées, paraît basculer d'avant en arrière, comme s'il esquissait, dans une espèce d'insomnie diabolique, l'attitude bien connue des Juifs en prière devant le Mur des Lamentations.
C'est peut-être là l'image la plus troublante de Munich, la seule qu'il convienne de retenir avant qu'elle ne s'efface, charriée par le flot de toutes ces autres images sans intérêt, ce basculement devant une vitrine ne renvoyant rien de plus que le reflet du visage enfiévré du tueur et le séparant d'un saint des saints frelaté, de pacotille, sans autre réelle présence, sans autre possibilité de transcendance que celle d'une cuisine, fût-elle flambant neuve et, certes, hors de prix. Et puis, aussi, Munich ayant plutôt dû s'appeler, à mon goût, Avner, c'est assez payer tous ces morts de Juifs et d'Arabes (ainsi que d'une magnifique Hollandaise) que la conscience d'un homme hantée par les innombrables fantômes des liquidés, ne croyant plus de surcroît que le sang versé l'a été pour la survie d'Israël, tueur errant de ville en ville et incapable de dormir, devenu aussi apatride que les terroristes palestiniens qu'il a pourchassés, éliminés, et qui ne cessent pourtant de renaître sous ses yeux.
Lien permanent | Tags : critique cinématographique, munich, steven spielberg |
|
Imprimer
04/02/2006
Allahou Akbar

«Une démocratie ne saurait instaurer une police de l'opinion, sauf à fouler aux pieds les droits de l'homme.»
Le Monde, éditorial du 2 février 2006.
Dieu est grand bien sûr, et la Presse est toute petite, qui tente pourtant de Lui ravir sa place, qui prétend Le chasser du Saint des saints et, abomination de la désolation de la Parole, se repaître des sacrifices immolés à l'Idole. Regardez quel dédain à l'égard des croyants, de toute personne même qui, incroyante, respecterait tout de même le sacré, regardez quel extraordinaire mépris ces chiens hirsutes (qui de la religion ne croquent le plus souvent rien de plus que quelques clichés aussi jaunis que les dents de l'increvable pourriture Voltaire à la mamelle sèche duquel s'abreuvent une multitude de petits Onfray), témoignent à celles et ceux qui prient Le Dieu pour ensuite, ô scandale inadmissible, s'étonner que les fidèles les plus rigoristes profèrent à leur égard des menaces de mort à peine voilées, c'est le cas de le dire. Certes, il est bien vrai que les hyènes de la Presse n'étaient guère habituées, jusqu'alors, à une quelconque réaction venant des catholiques, sinon de pure forme, se limitant bien souvent à une bulle fulminée par le vieillard irascible depuis longtemps claquemuré dans l'in-pace de sa maladie ou, à défaut, telle lettre sentant bon l'encens épiscopal, de facto jugée inoffensive par le Tribunal révolutionnaire de la sempiternelle répétition, cette Presse qui ne peut ni admettre ni surtout comprendre l'intrusion d'une parole souveraine. Dans ces conditions humides, où les champignons de la libre pensée, de la tolérance de droit divin, du devoir intangible de la Presse à se répandre, poussaient d'un bel élan consensuel vers le soleil blafard du lieu commun, il était de bon ton de moquer les catholiques (souvent, aussi, tout chrétien), le Christ fait Homme, son Père et bien évidemment, sa représentante visible, qui il est vrai a perdu de sa superbe depuis quelques siècles au moins, se contentant de nos jours de vanter les vertus de la séparation entre les pouvoirs temporel et religieux. L'Église pouvait ainsi se déclarer profondément choquée par telle campagne de presse (il y a quelques années déjà, l'affiche du film Amen de Costa-Gavras) où ses ouailles étaient tirées comme des lapins, levées comme des palombes; elle pouvait encore témoigner du désarroi de ses millions de fidèles face aux caricatures les plus grossières, rien à faire : le Veau gras de la Presse se déclarait lui-même scandalisé qu'on ose se scandaliser et, de la sorte, qu'on tente de limiter sa prescience miraculeuse, sa ravageuse alacrité, sa mordante ironie à l'égard de tout dogme, aussi impénétrable, aussi suspect à ses yeux que le sens d'une destinée mystique de saint.
L'affaire était donc vite conclue même si, bien rarement, de belles voix dénonçant courageusement l'odieux chantage forçaient les dos de quelques fidèles précautionneusement prosternés devant l'Idole à se redresser et obligeaient même le veau d'or à se regarder dans une glace à sa toute petite mesure. Qu'y voyait-il, dans ce reflet, l'espace d'une trop courte seconde ? Certes pas un animal sauvage, noble, libre. La Presse est une hyène et, adoptant avec un mimétisme assez remarquable les coutumes de cette espèce charognarde, impudique et veule, sait parfaitement qu'il serait mortel, pour elle, d'attaquer un tigre autrement que mourant, crevant de ne plus pouvoir bondir dans l'immensité, de zébrer l'espace de sa signature divine. La Presse a grossi dans le cadavre deux fois crevé de la France et de l'Église. La Presse, pour naître et grandir indéfiniment, a dû se nourrir de la carne putrescente de ces deux charognes.

Charogne de la France devant sans cesse se battre la coulpe et proférer, contre le risque d'être déclarée relapse, de pénibles amendements à sa propre histoire, ni bonne ni mauvaise, mais tout simplement grande, et petite lorsque elle a systématiquement voulu se renier, s'excuser, s'abaisser, cracher sur elle-même bref, faire amende honorable qui la mena tout droit au déshonneur, et à la sortie de l'Histoire aussi. Charogne de l'Église que la Presse, cette communauté invisible annonçant la bonne parole de l'opinion universelle, promettant le paradis de la conscience vide à ses milliards de fidèles communiant dans une sainte jouissance du fait divers, a réduit à n'être plus que la portion congrue, l'os qu'elle n'a de cesse de ronger où s'accrochent encore quelques lambeaux de liberté de culte, tout juste tolérée malgré les vertueuses professions de bonne foi des oulémas de la plus stricte obédience. La Presse, étant une hyène, ne saurait tout de même ne point s'abaisser à lécher sans relâche le corps immense en décomposition, abandonné de tous, surtout de ses sœurs protestante, orthodoxe et anglicane mais il lui faut encore, pour excuser ses amours décomposées, que chaque chrétien admette avec candeur que sa croyance ne peut qu'être embastillée dans la sphère étroite de la vie privée. Alors, réjouie, la hyène peut reprendre sans le plus petit scrupule sa patiente dévoration, et se contenter de sucer l'os plutôt que de vouloir le broyer.
Comme il est amusant, aussi, de voir que la carcasse de la France ne cesse de trembler devant le tigre de l'Islam, qui s'en est déjà repu et flaire de plus nobles conquêtes, et ce quels que soient les sursauts nous faisant croire, peut-être, au fait que le cadavre bouge encore. Comme il est drôle de constater, encore, que le cadavre de l'Église, habilement, cherche à ne point salir la robe altière du tigre, fût-ce d'un de ses crachats de puceron : l'heure, mesdames et messieurs, est à l'œcuménisme et quiconque affirmera le contraire méritera de finir sur le trébuchet de l'inquisition publique, puisque l'Église n'a plus le pouvoir d'exécuter elle-même ses décrets. En somme, elle, cette Église, autrefois grande comme la France, grande parce que la France, entre autres intersignes d'honneur, avait été désignée pour l'accomplissement d'une mission, demeurait sa fille aînée et était elle-même grande, en somme cette Église rend son propre cadavre présentable pour attirer le Prince messianique qui, d'un baiser ô combien douloureux, lui rendra peut-être la vie, la jeunesse, la grandeur de son scandale : Dieu fait Homme, ce que nul n'a osé proclamer avant ou après Elle, ce que nul n'osera plus faire dans les siècles des siècles.

Ainsi le tigre est revenu, il s'est réveillé de siècles d'assoupissement, comme s'il était l'un de ces sept dormants mystiques qui doivent se lever au Jour du Jugement. Et le tigre cherche maintenant, selon l'ancienne prédiction de l'apôtre, qui dévorer, ses adversaires de longue date bien sûr, les Juifs, mais aussi ses placides brebis, parquées dans le parc européen, qu'il contribue à engraisser en les gavant de manne pétrolière. Et bientôt, n'en doutons pas, ce sera au tour de l'Occident tout entier d'être dévoré, à moins qu'il ne soit vassalisé comme, ici ou là, le prétendent quelques romanciers et écrivains immédiatement taxés de folie et à leur tour parqués, cette fois dans l'horreur du camp de concentration réactionnaire diligemment ouvert pour eux par la Presse. Et puis enfin, annonçant le Silence dernier, ce sera au tour de la hyène d'être mangée, cette Presse qui, avant de se coucher puis d'écarter les cuisses dans une évidente parade de séduction censée la protéger des morsures du félin, hurle qu'elle est serve, c'est-à-dire qu'elle est libre, libre de reprocher au tigre sa force, libre de lui dicter sa conduite et de décider quel sera l'empan de ses bonds, la taille de ses crocs, la note, au crépuscule, de ses terribles feulements, la couleur même de ses déjections. La force se soucie-t-elle de comptabiliser les dégâts qu'elle fait ? Non bien sûr puisque la force n'a nulle nécessité de légitimer son action, qu'elle soit désacralisée et alors les milliers de figures dolentes rejoignent sans un mot de plainte (ou presque) le bord du charnier communiste où elles vont être jetées dans quelques instants ou qu'elle soit religieuse, et qu'elle tente ainsi de justifier l'horreur de ses guerres saintes qui se passent de raisons mais creusent toujours le puits sans fond de la légitimité. Le faible quête toujours la légitimité qu'il n'a pas, convoquant les arcanes de la Tradition et sondant les puits, souvent peu profonds et nauséabonds, du Sacré. Le fort, lui, se revêt de cette légitimité comme d'un manteau impérial dont il ne se dépouillera qu'au moment, tragique, où il s'avisera d'en définir les pouvoirs mystérieux, d'en repriser le tissu impalpable. La force détruit et c'est bien là tout ce que nous sommes en droit de constater, sans pouvoir le lui reprocher. Le faible, lui, qui inverse la triple prière du père de tous les croyants, Abraham, et la transforme en un ignoble marchandage où caquettent les dupes, la hyène n'hésite pas à demander au tigre de se rendormir, afin d'abord que le fort ne dévore point les brebis qui ont été mises là de toute éternité par Dieu pour nourrir son animal roi et flatter la méchanceté du faible, afin ensuite que le tigre ne prétende point tout de même se repaître de la propre graisse suintante de mots profanés que ricane la hyène, enfin pour qu'il ne soit pas trop violent avec le cadavre de la France, celui de l'Église ayant été depuis longtemps jeté sans ménagement dans la fosse commune, et oublié.

Le tigre dévorera bien sûr les brebis et, s'il n'a pas assez de force pour jeter à terre l'immense Idole à mufle porcin, espérons au moins qu'il ne se gênera pas pour la transformer en ridicule borne compissée. Reste à savoir si le lion, évidemment de Juda, acceptera que l'Islam prétende l'asservir et le détruire, s'il acceptera que le tigre veuille conquérir son territoire de déserts et de rares sources qu'il a gardé durant des millénaires d'une veille inquiète, jamais relâchée, l'ardeur et la patience demeurant cachées au plus profond du cœur des Juifs. Reste à savoir si nous saurons, nous, chrétiens s'il en demeure, et, eux, vous, musulmans, s'il en demeure n'étant point fascinés par la violence du guerrier et la drogue des assassins, faire nôtre la prière de Louis Massignon (intitulée : Pour une paix sereine entre chrétiens et musulmans dans Parole donnée) que voici : «Ce n'est que dans l'honneur partagé, avec un «pain licite», des camarades de travail, qu'ils [Massignon évoque les «ultras» français et musulmans] trouveront la parole de vérité, libératrice.» Reste à savoir surtout si le tigre, lui aussi flatté par les prestiges faciles de l'Occident et que ce dernier prétend «intégrer» à son propre corps pourri, «assimiler» c'est-à-dire dissoudre dans sa mélasse tiède, trouvera assez de force pour se garder de toute compromission avec la horde innombrable des hyènes, leur puanteur inaliénable, partagée comme un étrange schiboleth par chacun des membres de la confrérie jamais silencieuse, ricanant dans le désert, foulant de ses pattes toute trace sainte des dieux enfuis, du Dieu introuvable. Je ne suis pas certain en effet que la fierté qu'évoque Massignon dans un autre de ses textes, sublime (Les trois prières d'Abraham père de tous les croyants), soit encore bien longtemps de quelque contenance face à la morsure de l'acide de la médiocrité, distillé à l'occidentale, c'est-à-dire sans que nous nous en rendions compte, sans que nous comprenions que le poison envahit lentement notre sang, tôt ou tard vicié. La saignée prochaine, qui ne peut que nous être prescrite par le savant docteur qu'a toujours été l'Islam, cette saignée indispensable nous videra, nous tuera et, peut-être, nous régénèrera si nous ne sommes pas dès à présent invinciblement pourris.

Aujourd'hui, l'Islam crève du cancer de l'Occident, qui s'attaque ainsi au dernier organe encore relativement sain de l'Orient (à moins, je l'ai dit, qu'il n'y ait là qu'apparence de santé et que le mal, désormais, soit irréparable), puisqu'il ne peut plus rien consommer de son propre cadavre, que même les hyènes hésitent désormais à venir renifler. Massignon donc, l'amoureux de l'Islam, désignant pourtant, contre nos petits docteurs gentiment optimistes, gentiment lettrés, gentiment béats : «Pour l'Islam, toute paix en ce monde est bâtarde, qui n'est pas fondée sur la reconnaissance du Dieu d'Abraham. Et même avec les Chrétiens et les Juifs, qu'ils tolèrent, les Musulmans n'envisagent d'accord que sous forme de menace d'ordalie, de «capitulation» vassalisante, abandonnant d'ailleurs dédaigneusement à ces deux groupes tout ce qui, dans la vie économique joue idolâtriquement sur les «faits de Dieu», assurances maritimes, taxes indirectes, commerce des métaux précieux et usure, bourses. Le Musulman ne veut pas de ces avantages, suspects à ses yeux autant que les privilèges religieux dont ces deux groupes se targuent.» Je crois au contraire que le Musulman moyen, tout comme le Chrétien moyen, s'il n'y a pas là quelque évident pléonasme, veut ces assurances, ces taxes et les métaux précieux, et l'usure, et le profit invisible de la Bourse, et les putains superbes stériles car engrossées par l'argent facile. Si l'Islam obtempère, si le tigre somptueux et implacable se laisse dresser comme un caniche de cirque, si la hyène triomphe de la bête indomptable, alors la Chrétienté, elle aussi, faute de cet intercesseur caché, maintenant révélé sous son terrible éclat de violence qui, pour elle, signifie la mort et la renaissance, alors la Chrétienté disparaîtra sans même que soit conservé son pieux souvenir, si ce n'est par quelque fulgurant et mélancolique Hallâj futur.
Lien permanent | Tags : allahou akbar, religion, louis massignon, chatolicisme, musulmans, islam |
|
Imprimer
01/02/2006
Le Maljournalisme auto-amplificateur : Le grand bazar de l'info d'Yves Agnès, par Jean-Pierre Tailleur

Lien permanent | Tags : journalisme, maljournalisme, jean-pierre tailleur, le grand bazar de l'info, yves agnès, éditions michalon |
|
Imprimer
31/01/2006
Inactualité essentielle de Karl Kraus

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, karl kraus, george steiner, éditions agone |
|
Imprimer
28/01/2006
Pas à pas dans Outrepas de Renaud Camus

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, journal, renaud camus, éditions fayard |
|
Imprimer
27/01/2006
Contre Gilles Grelet, Théorie-rébellion. Un ultimatum, par Francis Moury

Lien permanent | Tags : philosophie, gilles grelet, francis moury, juan asensio, éditions l'harmattan |
|
Imprimer
25/01/2006
Le démonologue et sa fourmilière : le Formicarius de Jean Nider

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, démonologie, jérôme millon |
|
Imprimer
23/01/2006
Amnésie de Sarah Vajda ou les voix de nos morts

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, roman, sarah vajda, éditions du rocher |
|
Imprimer
17/01/2006
Blog déclaré d'utilité publique : dissection de la NLF

De quelle déclaration d'utilité publique s'agit-il ? Pas, à l'évidence, celle qui serait délivrée à une source d'eau insigne mais bien celle qu'il faudrait apposer de toute urgence à une passionnante recherche étymologique. Les lecteurs de Pierre Boutang me feront d'ailleurs remarquer, et je ne puis que leur donner entièrement raison, que source et étymon sont peut-être bien une même et unique réalité, même si l'étymologie, pour ces deux mots, ne nous est pas d'une grande utilité. Donc, après avoir évoqué les textes d'un Dominique Autié, d'un Slothorp, d'un Olivier Noël ou encore d'un Juan Pedro Quiñonero, voici ceux, précis et intelligents, d'un nouvel anatomiste officiant sur la table de dissection de la Nouvelle Langue Française. Revenir à la vérité du (bon) sens des mots, ne point les faire mentir, les voiler, c'est espérer retrouver, sous les scories, sous les strates épaisses accumulées par les travestissements et mensonges systématiques du journalisme et de ses affidés (intellectuels, hommes politiques, leaders d'opinion, le putanat parisien coutumier, etc.), le rougeoiement antique du foyer de l'étymon. Sur le modèle des travaux de Klemperer et, en France, de Darmesteter et, tout récemment, de l'excellent Renaud Camus, l'auteur pour l'instant anonyme de ces billets (auxquels il manque toutefois, à la différence de ceux de l'auteur de LTI, non pas tant un ancrage dans la réalité quotidienne où s'exercent les méfaits de l'universel reportage dénoncé par Mallarmé et analysé par André Hirt qu'une écriture en acte, je veux dire incarnée plutôt qu'anonyme), l'anonyme amoureux du français tente donc de disséquer les innombrables déformations de la réalité imputables, en premier lieu, aux gauchissements infligés au langage. Rares sont les auteurs, George Steiner peut-être, de toute façon bien isolé parmi ses pairs, qui osent encore affirmer que pervertir les mots c'est trahir, de fait, les réalités qu'ils désignent. Limiter l'usage de la pensée à quelques mots soigneusement déminés de leur charge sacrée (Gershom Scholem) c'est ainsi, comme Orwell l'établit génialement, réduire la réalité à un cachot sécuritaire où, n'en doutons point, nous nous trouvons à peu près tous emprisonnés. Aujourd'hui, le cratylisme, considéré comme une vieille lune pseudo-intellectuelle qui plus est démentie, comme il se doit, par les prétendues avancées des sciences du langage, ne peut qu'être en conséquence rangé dans le camp de la réaction par les imbéciles.
Je cite un passage significatif, extrait d'un billet consacré à l'islamisme : En français, islam et islamisme sont synonymes, et cela depuis 1697, quand d’Harbelot, professeur au Collège de France, a, dans sa Bibliothèque orientale, formé islamisme, en ajoutant le suffixe isme au mot arabe islam, le francisant de fait, parce que, de tous les noms désignant des religions, islam était le seul qui ne fût pas terminé par isme. La synonymie de ces deux noms est un fait de langue ancien, inscrit dans l’histoire de la langue et confirmé dans l’usage de nos meilleurs écrivains, même par les islamologues contemporains, puisque, dans le titre du livre de Bruno Etienne, L’islamisme radical (1987), islamisme a le sens d’islam : l’islamisme radical, c’est l’islam à la racine, tel qu’il est exposé par les textes fondateurs et l’islam extrémiste, tel que le prônent les militants de l’islam. Il est juste d’employer islamisme dans le sens d’islam, à savoir la religion des musulmans ou les pays musulmans. Non seulement cet emploi est pertinent, mais encore il est éclairant.
16/01/2006
Les ouvrières de la Termitière

Je veux donc dire, l’expérience est fascinante, je l’ai même réalisée pendant des heures, jusqu’à éprouver, littéralement, l’envie de vomir, que toutes ces niaises et fantomatiques pages virtuelles finissent pas se mélanger, par faire advenir une espèce de texte unique mais fallacieux, labile, une voix grotesque, à la limite de l’inexistence mais sauvée du néant tout de même par une dernière retenue ironique : la douleur infiniment médiocre, exprimée en tout cas dans une langue creuse, elle-même parangon de nullité, qui doit cependant recevoir quelque écho, la prière non pas de l’humble ou de l’humilié mais du médiocre [...].
Il semble, effectivement, que la Toile mérite bien son nom : il s'agit d'un Réseau où se trament les histoires, parfois les intrigues, je dis cela en toute ironie et sans chercher à être subtil (subtilis mis pour sub-telis), sachant que ce cliché est aussi vieux que celui qui apparente le livre (le Livre) au labyrinthe. Bien sûr, ne nous leurrons pas sur cette série d'images, qui probablement n'offrent, de la Toile justement, qu'une représentation obéissant aux propres schémas mentaux des concepteurs (Alex Shapiro et Christian Langreiter) de ce nouvel outil de recherche, et certainement pas une photographie, rigoureusement impossible d'ailleurs, du monstre arachnéen. Celui qui, de la Toile, pourrait jouir d'une vue surplombante vivrait sans doute une expérience mystique. Peut-être ces mêmes concepteurs, auxquels nous pourrions accorder, sait-on jamais, quelque culture littéraire ou picturale, ont-ils goûté les gravures les plus enchevêtrées de Piranèse ou tel texte babélique de Borges. Je veux simplement dire que, comme Dieu, la Toile est parfaitement non-représentable et que ce n'est que par une voie détournée, négative (ou apophatique) que nous sont offertes ces commodes (donc réductrices et finalement fausses) images qui, de la réalité de l'objet (fût-il virtuel), ne nous disent strictement rien ou, ici, rien de plus que ce que nous voulons en savoir : la Toile, infra-verbale ou pas, est effectivement une toile, rien de plus.
L'extension rapide des connexions et des inter-connexions, comme s'il s'agissait des galeries creusées par de patientes ouvrières n'obéissant à aucune Reine (savoir si Elle a jamais existé ou si Elle a simplement disparu est une question que je laisse à la sagacité des lecteurs de Kafka ou de... Borges), cette extension ridicule en ce qui concerne mon propre site, peut-être s'approchant de l'infini ou plutôt tendant indéfiniment à se rapprocher de l'infini (comme la Nef de Frank Herbert se rapproche toujours de la divinité sans jamais l'embrasser) pour ce qui est de l'univers virtuel est, mais je l'ai déjà dit ici, parfaitement inverse à la singularité presque absolue des voix qui la parcourent. Quelques voix paradoxales donc, en ceci qu'elles ne sont rien de plus que les messagères de la Voix, autant de singularités entretissant leurs écritures alors que, à mesure que grandit et s'étend le Réseau, à mesure que d'invisibles mains tissent la Toile, le Verbe se décale vers le rouge et s'éloigne, son écho de plus en plus faible venant d'un passé immémorial et pourtant vide.
15/01/2006
La France, une peau de chagrin, par Raphaël Dargent

L'intermède mélancolique aura été de courte durée. Je poursuis, avec ce nouveau texte (sous-titré : De la haine de soi au déchaînement de la violence) de Raphaël Dargent (directeur de la revue Libres), la série de textes polémiques auxquels j'ai toujours fait une large place dans la Zone. Il va de soi, mais il faut tout de même le répéter, que je n'ai jamais tenu compte des avis prudents selon lesquels la littérature (la vraie, la pure, n'ont-ils pas honte d'affirmer) n'a rien de commun avec la vaine imprécation. Je devrais donc, pour rafraîchir le maigre gosier de ces femmelins, ne jamais quitter ma tour éburnéenne pour toucher terre et, de là, descendre encore comme Fernando Vidal-Olmos par quelque puits vers le monde ténébreux, aveugle, qui est le nôtre. Sans doute les cervelles creuses qui ont levé cette pauvre idée comme on lève une bécasse, ont-elles bien mal compris les ouvrages d'un Bernanos ou d'un Bloy ni même, d'une portée évidemment bien inférieure, ceux de ce trublion parfois génial qu'est Nabe qui, parodiant Huysmans donnant une préface écrite vingt ans après la publication d'À rebours, est le récent auteur d'un texte assez drôle et néanmoins parfaitement suintant pour son (surestimé, ai-je besoin de l'ajouter) Au régal des vermines.
La Zone aurait-elle pour sombre vocation de se transformer en une sorte de virtuel refuge d'une écriture violente, devenant ainsi un modeste chaînon de cette catena aurea secrète qui a donné à notre pays nombre de ses plus grands écrivains ? Peut-être. Et j'ajouterai, puisque certains analystes, lamentablement taxés de folie, de paranoïa ou souffrant de déclinite aiguë, annoncent que notre société se trouve dans une situation pré-révolutionnaire, que cette violence ne sera pas toujours contenue par les policiers armés de mitraillettes qui défendent aux curieux de pénétrer dans le mystérieux territoire dont ils sont du reste les premiers à redouter les fulgurants dangers.
Bonne lecture donc.
«Aimer son pays, en être fier, agir pour lui». Tels sont les mots, stupéfiants dans sa bouche, qu’employa Jacques Chirac lors de ses vœux aux Français. Puisque tout arrive et que le vent de l’Histoire tourne, voilà donc, au cœur d’un discours convenu et ponctué de gestes mécaniques de la main, le président-caméléon qui réhabilite le beau mot de patriotisme. C’est toujours cela de pris, me direz-vous. Mais peut-il seulement faire illusion celui qui n’a eu de cesse depuis trente ans de trahir le gaullisme et d’affaiblir la France ?
Quatre jours plus tard, lors de ses vœux à la presse, alors que le pays est sous le choc du saccage du train Nice-Lyon et des violences inouïes auquel un tel acte a donné lieu, le même Jacques Chirac, après avoir jugé «inacceptables» de telles violences – «inacceptable», c’est un mot bien neutre en réalité, «scandaleuses», «monstrueuses», «horribles», «barbares» eussent été des qualificatifs plus appropriés – annonça la prochaine réécriture de l’article de loi contesté sur le rôle positif de la colonisation, article qui fit grand bruit du fait de l’émoi du pouvoir algérien et de l’activisme de quelques associations antillaises, en cela bien relayés par une Gauche indigne et de surcroît amnésique.
Pourquoi lier les deux événements ? Mais parce qu’ils ont évidemment bien des points communs ! En effet, qui ne voit qu’il y a un lien direct entre la multiplication des actes de repentance que la France est sommée d’accomplir et le déchaînement de violences gratuites à forts relents identitaires, entre la francophobie ambiante et la montée d’un racisme anti-français ?
Histoire officielle et repentance
Il ne s’agit pas ici de prendre parti sur le fond du dossier de la colonisation. Pour tout dire, il y a bien longtemps que je considère que nous n’avions rien à faire dans ces contrées éloignées et que, tout bien pesé, l’aventure nous a apporté plus d’ennuis que d’avantages – mais las, c’était l’époque de «la course aux clochers» et de la concurrence entre nations européennes. Passons.
S’il est vrai que ce n’est pas le rôle d’une loi de dire l’Histoire, on ne peut pas, comme l’affirme Jacques Chirac, prétendre qu’en «France, il n’y pas d’histoire officielle». Les historiens ont beau travailler avec sérieux et veiller à l’objectivité – ce qu’ils font presque tous – l’Histoire, en France comme ailleurs, est toujours celle du pouvoir en place. Gageons par exemple que l’histoire de la Seconde guerre mondiale serait aujourd’hui fort différente si c’était Hitler qui avait gagné la guerre ! Gageons encore que les jugements de nos manuels scolaires sur le maréchal Pétain et le général de Gaulle ne seraient pas les mêmes ! Gageons enfin que si l’URSS avait finalement remporté la Guerre froide, nous ne porterions pas le même regard sur le Goulag ! Et pensons donc que si la France avait gagné la guerre d’Algérie, l’Assemblée algérienne ne se serait pas émue de l’article sur le rôle positif de la colonisation. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il y a bien une histoire officielle ou dominante. Toutes les vérités qui dérogent à cette histoire-là sont immanquablement condamnées ou interdites d’expression. C’est ainsi qu’on ne peut plus dire désormais, au risque d’être accusé de «révisionnisme» historique, que la colonisation, absurde et condamnable par elle-même, eut des aspects positifs – ce qui est pourtant incontestable. D’ailleurs, que ceux qui s’offusquent à juste titre de la colonisation française d’il y a deux siècles manifestent donc la même intransigeance avec la colonisation culturelle ou démographique dont aujourd’hui est victime la France, et l’Europe tout entière !
Dernier exemple en date de cette intransigeance et des ravages de l’«historiquement correct» : l’universitaire Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de la question et auteur d’un remarquable ouvrage intitulé Les traites négrières (chez Gallimard), vient d’être accusé de révisionnisme et traduit en justice par un collectif des Antilles au seul motif qu’il affirme, preuves à l’appui, que les traites négrières ne furent pas le seul fait des Européens mais également des Arabes et... des Africains eux-mêmes ! L’historiquement correct, que dénonçait il y a deux ans Jean Sévillia dans un ouvrage indispensable, n’en finit donc pas de faire des ravages. «Analysant le monde d’hier d’après les critères de notre époque, l’historiquement correct traque l’obscurantisme, l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, le fascisme ou le sexisme à travers les siècles. Que ces mots n’aient pas de sens hors d’un contexte précis, l’historiquement correct s’en moque : son but n’est pas de comprendre le passé, mais d’en fournir une version conforme à la philosophie dominante.» (1) On ne peut mieux dire.
Le procès perpétuel de la France
Pourquoi une société oublieuse de son passé craindrait-elle l’anachronisme ? Pourquoi un peuple rivé à l’instant présent, sans recul ni perspective, redouterait-il l’injustice ? Qu’aurait-on besoin d’une conscience historique (et d’une conscience tout court) et d’un peu de la foi de nos ancêtres quand il y a le Tribunal pénal international ou la Cour européenne des Droits de l’Homme ? Au contraire, nous vivons l’absolue loi du présent et à cette aune tout le passé est revisité. Prétention de l’homme moderne ! Notre temps se veut d’éternité, nos valeurs indépassables, nous prétendons être les derniers.
Dans ce contexte, la France est régulièrement traînée au banc des accusés et c’est toute son histoire qui y est jugée à l’aune des critères actuels et de la bien-pensance post-moderne. Il n’y a pas jusqu’à notre hymne national qui ne soit contesté, jugé trop violent ou trop «nationaliste».
Faut-il rappeler que c’est Jacques Chirac lui-même qui ouvrit l’ère de cette repentance devenue endémique, lorsque le 16 juillet 1995, il évoqua la responsabilité de la France – de la France et non pas de l’État français, non pas de Vichy – dans les persécutions contre les juifs ? Se rendait-il compte que disant cela, il reconnaissait en fait la légitimité de Vichy (Vichy, c’était donc la France ?), contredisait, lui le prétendu gaulliste, Charles de Gaulle lui-même, et faisait du Général le traître que Pétain dénonça ? Qu’on s’en souvienne tandis qu’il nous parle aujourd’hui de patriotisme : contre la France, c’est lui qui tira le premier. J’aime à citer ce proverbe chinois : «Le poisson pourrit toujours par la tête !»
Dernièrement, ce fut donc le tour de Napoléon d’être condamné. C’est ainsi qu’on vit les autorités françaises boycotter le bicentenaire de sa plus grande victoire, Austerlitz, alors même qu’elles avaient peu de mois auparavant envoyé le porte-avion Charles-de-Gaulle, fleuron de notre marine, célébrer la plus sévère défaite de la marine française, Trafalgar. Bel exemple de haine de soi ! Symbole parmi les symboles : le 2 décembre dernier, pendant que le service minimum de la célébration était assuré par quelques troupes devant la colonne Vendôme, Jacques Chirac faisait le paon… au Mali ! Quant à Dominique de Villepin – Villepin qui écrivit Les Cent-jours, Villepin le napoléonide –, il était en visite à Amiens pour évoquer… la non-discrimination ! Le Premier ministre expliqua, lorsque l’on s’en étonna, qu’il n’y avait «pas de consensus autour d’Austerlitz»; il cédait ainsi à la pression de quelques associations communautaires d’Antillais, de Guyanais et Réunionnais qui accusaient l’Empereur d’avoir rétabli l’esclavage, et donnait crédit aux inepties professées à grand renfort de médias par un certain Claude Ribbe lorsque celui-ci n’hésitait pas, loin de toute vérité historique, à comparer Napoléon à Hitler et à mettre sur le même plan les 20 000 individus concernés par le rétablissement de l’esclavage et les millions de déportés morts sous le joug nazi ! On n'en finira décidément jamais d’admirer le courage des plus hautes autorités de notre pays.
Aux «indigènes de la République» qu’on n’osa pas froisser, l’historien Pierre Nora répondit dans un Plaidoyer pour les indigènes d’Austerlitz dans Le Monde du 12 décembre : «La France ? Elle se décommande, elle se fait toute petite, elle se fait excuser, elle se cache derrière son petit doigt.» Quant à l’historien Thierry Lentz, président de la Fondation Napoléon, tout en ne niant pas les faits, il les mit en perspective et précisa dans Le Figaro du 22 décembre : «Pendant tout l’épisode, c’est bien l’Angleterre qui eut le monopole de la traite dans le monde et ne s’en priva pas, ce que les tabloïds britanniques ont, eux, passé sous silence dans leur récent déchaînement de francophobie au sujet du «French Hitler» qu’aurait été Napoléon.»
Comment veut-on après une telle honte que quelques rappeurs n’écrivent pas ces fortes paroles : «Je pisse sur Napoléon et le général de Gaulle»? Comment veut-on après ça que des jeunes déstructurés, désorientés, déracinés, aiment notre pays et veuillent sa réussite ? Comment des Français d’adoption ou issus de l’immigration pourraient-ils aimer la France quand ses plus hautes autorités ne l’aiment pas elles-mêmes ?
Il s’agit aujourd’hui de bannir toute fierté nationale et de se complaire dans l’autodénigrement. On attend la suite. A quand le procès des Croisades ? A quand celui de la Révocation de l’Édit de Nantes ? A quand celui d’Auguste Thiers ?
Cette sale besogne qui consiste à réécrire l’histoire de France pour la noircir, est aussi une vaste entreprise de lavage de cerveaux. La Gauche s’y complaît. Depuis 2001, Bertrand Delanoë s’est engagé dans une politique de renomination des rues de Paris pour satisfaire aux revendications de toutes sortes d’associations communautaires. C’est ainsi par exemple qu’il a débaptisé la rue Richepance, du nom du général coupable selon des associations noires d’avoir réprimé la révolte des noirs de la Guadeloupe et justement rétabli l’esclavage sur ordre de Bonaparte…
Amnésie de la Gauche, lâcheté de la Droite
La Gauche a la mémoire courte, tellement courte d’ailleurs, qu’elle s’oublie elle-même et ne sait plus qui elle est ni dans quel sens elle doit aller, vers Bayrou ou dans la direction de Besancenot. François Hollande ou Jack Lang étaient-ils bien inspirés de faire le procès en colonisation de la Droite quand on sait qu’en 1880 c’est la Gauche de l’époque, désireuse d’apporter «la civilisation» au reste du monde, qui réclamait la colonisation, et la Droite, plus soucieuse des deniers publics et de l’Alsace-Lorraine, qui y était hostile ? Jules Ferry, qu’on loue pour sa politique scolaire, ne fut-il pas surnommé Le Tonkinois, eu égard à son engagement colonial ? La Gauche, toujours prompt par ailleurs à donner des leçons d’anti-racisme au peuple français et à accuser la Droite de frayer avec l’extrême-droite, a-t-elle oublié l’antisémitisme de Jaurès ? Et instruira-t-on un jour le procès des «compagnons de route» du communisme comme on instruisit à juste titre celui des collaborateurs avec le nazisme ? Chance pour la Gauche : le peuple français ne connaît pas son histoire et ces vieilles lunes se sont perdues dans les limbes de la modernité matérialiste.
Il faut en convenir : l’histoire est toujours celle du vainqueur et en l’occurrence la Gauche, ses valeurs, son idéologie, sa vision de la France et du monde, ont gagné sur toute la ligne. La Droite a abdiqué ses valeurs propres, l’autorité, la tradition, le pragmatisme, la liberté pour céder à l’égalitarisme, au droits-de-l’hommisme, au progressisme de la Gauche. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les paroles consensuelles et bien-pensantes de Jacques Chirac et celles, verbeuses et jésuitiques, de son disciple Dominique de Villepin, lyrique Premier ministre qui s’aime davantage qu’il n’aime la France. Et quand certains à droite tentent de briser le consensus pour rétablir quelques vérités premières, ils sont cloués au pilori, accusés de toutes les tares et tous les extrémismes.
S’excuser d’être français
Encore une fois, me voici amené à faire l’éloge de Nicolas Sarkozy, chose proprement ahurissante il y a encore peu. Je sais bien que d’autres que lui parlent vrai mais parmi ceux qui peuvent raisonnablement succéder à Jacques Chirac à la Présidence de la République, l’actuel ministre de l’Intérieur est le seul à le faire avec autant de netteté. Il faut lui reconnaître cette grande qualité : il ne craint pas de mettre sa popularité en jeu lorsqu’il dit les choses telles qu’elles sont et conteste la repentance ambiante.
Ainsi quelle ne fut pas ma satisfaction lorsque je l’entendis, alors qu’il était interrogé sur France 3 le 7 décembre dernier au sujet de la fameuse loi concernant la colonisation et sur Austerlitz, affirmer avec force «qu’il faut cesser avec la repentance permanente en France pour revisiter notre histoire. […] cette repentance permanente qui fait qu’il faudrait s’excuser de l’histoire de France, permettez-moi de vous le dire, parfois touche aux confins du ridicule. […] Les Anglais, ça ne les gêne pas de fêter Trafalgar. Permettez-moi de vous dire qu’on ne peut pas réduire Napoléon aux aspects négatifs de son action. Et ne pas célébrer Austerlitz n’a pas beaucoup de sens. Donc justement, laissons les historiens faire ce travail de mémoire, et arrêtons de voter sans arrêt des lois pour revenir sur un passé revisité à l’aune des idées politiques d’aujourd'hui. C’est le bon sens.»
Quelle ne fut pas aussi ma satisfaction de lire sous sa plume ceci : «Nous assistons à une dérive préoccupante. Tout semble bon pour instruire le procès de la France et faire assaut d’auto-dénigrement.» Puis, dans une allusion à peine voilée à l’intervention du président de la République : «On assiste au développement en France chez certains individus et parfois même au sein de l’État à une tendance irrépressible à la repentance systématique.» Fustigeant la «funeste inclinaison au reniement de soi», le président de l’UMP feint de s’interroger : «Finira-t-on, un jour prochain, par s’excuser d’être français ?».
Peut-on être plus clair ? Dans la lâcheté ambiante, qui confine parfois à la collaboration pure et simple avec les adversaires de la France, les paroles de Nicolas Sarkozy font du bien.
Je sais bien ce que l’on va dire. J’entends déjà la critique poindre : «Il est devenu sarkozyste !». Il faut pourtant que les choses soient bien claires : je ne serai jamais ni «sarkozyste», ni «villepiniste», ni «villiériste», ni «chevènementiste» ni quoi ce soit d’autre. Je déteste les écuries. Je n’ose même plus me dire «gaulliste» eu égard au nombre d’opportunistes et d’hurluberlus qui se définissent comme tel. La seule étiquette que je revendique est celle de «patriote», étiquette intemporelle et qui n’appartient à personne. C’est pourquoi, et afin de répondre par avance à mes contradicteurs, je peux d’ores et déjà annoncer qu’en 2007, je soutiendrai, au premier tour puis au deuxième tour, le candidat qui selon moi défendra le mieux les intérêts de la France. Voilà ce que j’ai toujours fait, en conscience, depuis que j’ai l’honneur de pouvoir voter. Il se peut, en tous les cas il n’est pas exclu, qu’au deuxième tour, ce candidat soit Nicolas Sarkozy. J’ai pour habitude de juger sur pièce et non par principe. J’ai suffisamment critiqué Nicolas Sarkozy et sa politique pour avoir le droit de reconnaître quand il a raison. Or, dans ces affaires de repentance et de haine de soi, c’est lui qui a raison.
Quelques «jeunes gens» bien tranquilles…
J’ai dit déjà, dans un article précédent, combien le Ministre de l’Intérieur avait également eu raison lorsqu’il qualifia les auteurs des émeutes urbaines de novembre dernier de «racailles» et de «voyous» alors que le Président de la République et le Premier ministre, la Gauche et les médias bien-pensants ne voulaient y voir que des «jeunes». Et bien, nous venons la semaine dernière de vivre, à une échelle moindre, la même situation. Alors qu’on apprit, avec trois jours de retard, qu’une cinquantaine de barbares avaient investis le 1er janvier au matin le train Nice-Lyon, tout saccagé, rançonné et violenté les passagers, créant une véritable panique, les médias continuaient, en évoquant les responsables de tels actes, de parler de «jeunes gens». Il faut être bien charitable pour souhaiter que ceux qui persistent à utiliser un vocable aussi lâche ne croisent jamais, pour leur malheur, cette sorte de «jeunes gens» !
C’est Nicolas Sarkozy à nouveau qui rétablit les mots dans leur sens et condamna, lors du Journal de vingt heures de TF1, cette scandaleuse expression. Et regretter que la plupart de ceux qui avait été arrêtés avait dû être relâchés du fait de leur âge, ordonnance de 45 oblige.
Ce qui n’empêchait pas pour sa part Jacques Chirac d’assurer le plus solennellement du monde que «les auteurs de tels actes seraient punis» !
Le fait est que parmi la poignée qui fut arrêtée, se trouvaient nombres d’étrangers ou de jeunes Français d’origine étrangère. Qui peut contester le fait qu’il y a bien une composante identitaire à ces violences ? Qu’on me comprenne bien. Je ne dis pas, je n’ai jamais dit, que c’était là la seule composante, je ne dis pas, je n’ai jamais dit qu’il n’y avait pas aussi une composante proprement sociale. Je ne fais pas non plus d’amalgame et je ne condamne pas toute une catégorie de la population française ou vivant en France parce que certains de ses membres commettent les pires actes. Mais les faits parlent d’eux-mêmes. Qu’on en juge.
Petite ville de l’orléanais : une bande de ces «jeunes gens», casquettes vissées sur le crâne, doigt levé bien haut, insultent les passants, leur promettent que «le pays sera bientôt à eux, qu’ils vont faire régner la terreur», ils crachent sur certains, des grands-mères sont moquées. A Épinal, une semaine après, devant un centre commercial, même scène mais ce sont des jeunes filles qui invectivent la foule et promettent au pays, le leur, aux sales Français, qu’elles sont, le même sort. Comment se peut-il que ces deux exemples, éloignés de plusieurs centaines de kilomètres, que des personnes dignes de foi m’ont personnellement raconté, n’illustrent pas un phénomène plus général ?
C’est pourquoi j’ose dire qu’il y a un lien entre le désamour français que j’ai évoqué plus haut et ces violences gratuites à relents identitaires ou communautaires. Je ne prétends pas que ce lien soit nécessairement de cause à effet mais j’affirme que le procès instruit perpétuellement à la France est un facteur aggravant. On ne peut accréditer sans cesse l’idée selon laquelle la France s’est rendue coupable de ségrégation, d’esclavagisme, de torture vis-à-vis d’Algériens, d’Africains, d’Antillais et s’étonner après cela que des jeunes issus de l’immigration, en désespérance sociale et faute de repères, en veuillent à la France et aux Français. On n’est pas aimable lorsque l’on ne s’aime pas soi-même.
Pour une réforme intellectuelle et morale
Qu’est donc devenu notre pauvre pays en si peu de temps, en trente ans à peine ?
Comme il est loin le temps où l’historien Pierre Chaunu pouvait écrire : «Dans l’esprit des Français, à quelque famille qu’ils appartiennent, à partir de motivations différentes, l’image de la France est gratifiante. […] La France a reçu, au ciel des mots et des entités sociales, dès le berceau, une charge affective exceptionnellement forte et vivace.» (2)
Comme il est loin le temps où son Président se faisait «une certaine idée de la France», la comparant à «la princesse des songes, la madone aux fresques des murs» !
La France est un peu comme la peau de chagrin décrite par Balzac en 1831 : c’est comme si à chacune des émotions qu’elle avait fait partager, à chacune des idées et des œuvres qu’elle avait offertes au monde, à chacune des grandes choses qu’elle avait réalisées, elle avait rétréci. La France n’est plus qu’une peau de chagrin. Une pauvre peau de chagrin, une peau de misère qui n’exauce plus rien et ne fait plus rêver, une vieille peau piétinée, déchirée, brûlée. C’est comme si la France avait épuisé tout le capital de grandeur, d’exemplarité et d’amitié que la Providence lui avait accordée à la naissance.
«Nous ne nous aimons plus, voilà la chose, analyse fort justement Jacques Julliard. Comme si l’âme collective de la France, ce mythe nécessaire, était en train de se dissoudre.»(3) Je ne cesse pour ma part d’appeler à un sursaut patriotique – je dis patriotique et non pas nationaliste. Il y a quelques mois, François Taillandier évoquait auprès de moi la nécessité de constituer une Université France pour rassembler tous les esprits soucieux de définir et de redéfinir l’idée nationale. C’est bien là ce qu’il faudrait faire : une autre Académie française, non pas seulement destinée à régler la langue mais conçue pour la promouvoir et avec elle la littérature, l’histoire, la politique de la France. Pour l’instant il nous faut œuvrer à notre mesure réelle et rassembler le petit groupe de ceux qui forment aujourd’hui, dans des temps difficiles de renoncement et de haine de soi, ce qu’on pourrait appeler un conservatoire national. Ernest Renan n’écrivait-il pas à la fin du XIXe siècle : «Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent; c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante. Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes» ou encore «L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder» ?(4) Soyons ce conservatoire, soyons ce collège !
C’est une immense réforme qu’il faut préparer en effet. Une réforme des esprits. Une réforme des consciences. Exactement, pour être fidèle à Renan, une réforme intellectuelle et morale. Sans quoi, nous n’arrêterons pas les barbares, leur bêtise crasse et leur force débile.
(1) : Jean Sévillia, Historiquement correct (Perrin, 2003).
(2) : Pierre Chaunu, La France. Histoire de la sensibilité des Français à la France (Robert Laffont, 1982).
(3) : Jacques Julliard, Le Malheur français (Flammarion, 2005).
(4) : Ernest Renan, La réforme intellectuelle et morale (éditions Complexe, 1990).
04/01/2006
De l'art retrouvé de l'apologétique, par Francis Moury

Lien permanent | Tags : philosophie, politique, religion, falk van gaver, francis moury |
|
Imprimer
02/01/2006
Les abeilles de Delphes de Pierre Boutang

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, pierre boutang, les abeilles de delphes, éditions des syrtes |
|
Imprimer





































































