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21/08/2007

L’écholalie. Origines de l’œuvre d’art : Baudelaire et «le cas Wagner», par André Hirt

Charles Baudelaire


J'accueille dans la Zone, avec beaucoup de plaisir, André Hirt, auteur, parmi bien des ouvrages mentionnés ci-dessous, d'un remarquable essai sur Karl Kraus, que j'ai lu il y a quelques années et que je continue de citer, L'Universel reportage et sa magie noire (Kimé).
Mon plaisir est d'autant plus vif que la longue étude, inédite pour le moment puisqu'il s'agit d'une conférence, qu'André Hirt m'a autorisé à publier évoque des auteurs, notamment Charles Baudelaire pour lequel je nourris une admiration sans faille, mais aussi Wagner et Nietzsche, qui finalement sont assez peu ou pas du tout présents dans la masse désormais impressionnante des textes composant ce site.

Bibliographie d'André Hirt (ouvrages parus aux éditions Kimé)
- Baudelaire, L'Exposition de la poésie (1998).
- Versus, Hegel et la philosophie à l'épreuve de la poésie (1999).
- Il faut être absolument lyrique, une constellation de Baudelaire (2000).
- L'Universel reportage et sa magie noire (Karl Kraus, le Journal et la philosophie) (2002).
- Musil, le feu et l'extase (2003).
- L'Étoilement de l'existence (2005).
- L'Idiot musical, Glenn Gould, contrepoint et existence (avec Philippe Choulet) (2006).
- Le poème de la raison - Descartes (2006).

Ouvrages à paraître
- L’Origine des Larmes (en collaboration avec Isabelle Howald).
- Le Lied, la langue et l’histoire (Le Lied romantique, Hugo Wolf et Thomas Mann).
- La démonstration de la poésie (Trakl, Celan et Hölderlin).

À l'heure actuelle, ces trois ouvrages se trouvent être, assez scandaleusement à mon sens, sans éditeur.

L'article d'André Hirt, ici.

15/06/2007

Siegfried Kracauer et la pensée de l'antichambre

Crédits photographiques : Matt Black.

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24/03/2007

Spengler l'infréquenté, par Jean-Luc Evard (Infréquentables, 5)

Crédits photographiques : Lou Dematteis (AP Photo/Spectral Q).

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16/03/2007

Au «flambeau de l’analogie». L’œuvre de Maistre éclairant notre époque, par Olivier Bruley (Infréquentables, 4)

Crédits photographiques : Michael Regan (Getty Images).

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21/02/2007

Héritiers de Boutang, réveillez-vous !, par Gabriel Matzneff

Crédits photographiques : Andrew Burton (Associated Press).

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20/01/2007

Aux origines du gaullisme : note sur le personnalisme d'Emmanuel Mounier, par Francis Moury

Photographie (détail) de Juan Asensio.

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27/11/2006

L'éclat des penseurs japonais, par Francis Moury

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24/10/2006

Leçon d'après ténèbres, de Jean-Luc Evard

Crédits photographiques : B Mathur (Reuters).

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12/09/2006

Sur des illusions perdues... et sur des illusions à entretenir !, par Francis Moury

Eugène Delacroix, Scènes des massacres de Scio, 1824


«Quelques personnes s’imaginent que la loi du talion incarne purement et simplement la justice; les Pythagoriciens l’ont affirmé. Car, tout uniment, ils définissaient le juste : ce qu’on fait subir à autrui, après l’avoir subi de lui. Mais cette loi du talion ne s’accorde ni avec la justice distributive ni avec la justice corrective quoique l’on veuille invoquer ici la justice de Rhadamanthe : Quand on subit le tort qu’on a fait, c’est pure justice.
Souvent pareille attitude est en désaccord avec le droit : par exemple, si un magistrat vous frappe, vous ne devez pas lui rendre des coups; par ailleurs, qu’une personne frappe un magistrat, elle mérite de recevoir, je ne dis pas seulement des coups, mais encore une punition supplémentaire. Ajoutons qu’il faut faire une grande différence entre la faute volontaire et involontaire. […] Mais, dans les relations et les échanges, ce droit de réciprocité maintient la société civile en se basant sur la proportion et non sur l’égalité. Cette réciprocité entre les rapports fait subsister la cité.»
Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, §5, texte, traduction, préface et notes de Jean Voilquin(éd. Garnier frères, coll. Classiques Garnier, 1940), pp. 215-6.

«Elle adorait Lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet Ali massacrant les tyrans de l’Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d’une auréole, et croyait qu’ils vivaient de parfums et de lumière. A beaucoup de personnes, elle paraissait une folle, dont la folie était sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d’un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les restes d’une Jérusalem céleste, enfin l’amour sans l’amant. Et c’était vrai.»
Honoré de Balzac, Illusions perdues (éd. Gallimard, coll. Le Livre de poche classique avec préface de Michel Déon, 1962-1968), pp. 48-50.

«Quelles révolutions ? Celles qui bouleversèrent le monde occidental entre 1770 environ, et 1850. Nous avons montré ailleurs qu’à notre avis la Révolution française ne pouvait être isolée d’un vaste mouvement révolutionnaire qui commença dans les colonies anglaises d’Amérique vers 1770 et ne termina son cycle qu’après les troubles européens de 1848-1849. […] Le mouvement […] n’est qu’un des anneaux d’une vaste chaîne qui a déroulé ses anneaux pendant quatre-vingts ans et fait passer l’Occident du système féodal (plus ou moins dégradé) au régime capitaliste. […] C’est, en effet, de 1780 à 1799 que la Révolution a été la plus violente, et la plus riche en conséquences […] et c’est de 1792 à 1796, qu’en France aussi, elle a formulé les théories les plus audacieuses et tenté la construction d’un régime démocratique et socialisant qui fut éphémère, sans doute, mais marque une intéressante anticipation sur les révolutions prolétariennes du XXe siècle […].»
Jacques Godechot, La Pensée révolutionnaire 1780-1799 (éd. Armand Colin, coll. U, série Idées politiques, seconde éd. revue 1964-1969), pp. 7-8.


Illusions de qui ?
De certains aînés et de ceux qui, par paresse, persistent encore aujourd’hui à penser comme eux ! Et de ceux de nos contemporains qui ne pensent pas mais sont menés par des télévisions, des sectes, des hommes politiques ou des médiateurs qui vendent et formatent tout à leur image : principe d’activité démoniaque dans son essence même d’abord par le plaisir narcissique qu’il procure. Mais pas celles d’Aristote ou Balzac !
Concernant quoi ?
Divers événements du monde d’hier et du monde d’aujourd’hui : ce monde qui est le nôtre autant que le leur mais qu’ils n’ont su ni organiser ni penser… parce qu’il n’est peut-être ni organisable ni pensable ! Les Révolutions prolétariennes de Godechot ont bon dos, vraiment : de la Terreur au Rideau de fer, du Rideau déchiré à Pol Pot, de la Corée du Nord à Castro, on peut dire qu’on aura vraiment bu la coupe jusqu’à la lie.
Organiser sans coercition paraît d’ailleurs difficile mais pas impossible en Europe et l’intellectuel peut jouer un rôle dans une telle «coercition mentale», coercition qui constituerait la première étape d’une restauration proprement occidentale donc rationnelle. «Une de plus…» pensera le lecteur cultivé et… il aura raison ! Au fond, la situation dans laquelle nous sommes évoque celle dans laquelle se trouvait Auguste Comte en 1822, date du premier opuscule majeur du maître. Nos priorités ne sont pas les siennes. Chasser des cercles du pouvoir les nouveaux sophistes que sont les diplomates et les économistes : ce serait la première tâche du véritable politique. Se méfier des anciens intellectuels de la période 1950-2000 : seconde nécessité non moins impérieuse. Revenir aux sources de la pensée française antérieure à 1939 tout en sachant y intégrer les éléments positifs tout de même éparpillés au milieu des décombres de 1950-2000 : troisième nécessité qui exige du sang-froid. Après les décombres matériels, nous avons affaire aux décombres intellectuels. Mais n’est-ce pas une chaîne sans fin, les uns engendrant automatiquement les autres ? Le mythe de l’éternel retour de Nietzsche se confond probablement ici avec l’admirable «loi d'oscillation de la pensée» découverte par Cazamian au sein de l’histoire de la littérature anglaise, concept adopté ensuite par Bréhier pour expliquer celle de la philosophie occidentale. Ce concept existe : il fonctionne admirablement.
Revenons en mai dernier : en promenade au long de la plus belle plage thaïlandaise de Pattaya, face à une mer couleur d’acier, balayée par un vent violent annonciateur sans équivoque d’une mousson précoce et régénératrice, un titre du Monde diplomatique présenté dans une librairie internationale bien achalandée, attire notre regard. «Intellectuels médiatiques, penseurs de l’ombre : guerre des idées». Plus tard, repassant devant, n’y tenant plus, on se fendit de nos 230 Bath. On lit d’abord Ignacio Ramonet se plaindre du silence des intellectuels, face à la lutte des «C.P.F.» contre le «C.P.E.». Il regrette que Derrida, Bourdieu ou Castoriadis soient morts avant d’avoir pu nous livrer leur interprétation sociale du phénomène, qui n’aurait pas manqué d’être lumineuse. Faute de grive on mange des merles : Jacques Bouveresse se plaint (p. 29) de certains «commentaires déshonorants [sur] la crise des banlieues» tandis qu’on reproche aux auteurs «néo-réactionnaires» desdits commentaires leur silence sur la noble conscience sociale des «C.P.F.» face à la fourberie du capital. Il nous reproche aussi, ce spécialiste de Wittgenstein, de ne pas dire franchement qu’on «souhaiterait voir la démocratie remplacée par un autre système». Vraiment, on nous prête de ces idées… un autre système ? Mais lequel, cher ami ? On n’est ni théocrate ni royaliste ni communiste pourtant. Une aristocratie nous plairait bien, comme à Ernest Renan cité malhonnêtement par Bouveresse qui vise au-delà de Renan tout autre chose et même si on entendait «aristocratie intellectuelle» puisque Rome et Athènes sont loin de nous tout de même, et même si Nietzsche… bref… soyons sages ! Et c’est justement ce que prétend obtenir la démocratie française : non pas la sagesse mais une aristocratie intellectuelle sélectionnée par concours et qui gouverne, de facto. Le malheur, c’est que les démocrates en général et les intellectuels de gauche en particulier qui ont gouverné la France nous ont légué un cadeau certes ravissant mais souvent empoisonné. Si on mange le fruit, on tombe à coup sûr malade. La preuve par les faits : trois mois d’état d’urgence tout de même. Jacques Bouveresse ou «la Parole malheureuse» décidément. Toute maladie n’est cependant pas mortelle et une nation n’est pas si fragile qu’un individu, fût-il enseignant au Collège de France.
Alors quoi ? Par quel remède commencer ? Mais contre quelle maladie déterminée ? C’est tout le problème que nous devons résoudre. Et il nous lasse car il est finalement sans intérêt : seul un spécialiste de la parole malheureuse comme Bouveresse pouvait ne pas le savoir. Ses contemporains gauchistes nous ont légué un monde ultra-capitaliste qui a ses bons côtés : les minorités sexuelles sont enfin mieux respectées (tant mieux : le contraire est une preuve de barbarie qui ne trompe jamais et les minorités sont souvent bien plus intéressantes que les majorités); les droits de succession diminuent (tant mieux : pourquoi un homme devrait-il payer des impôts toute sa vie puis en payer encore après sa mort ? Pourquoi l’État français vole-t-il des générations entières de familles depuis des siècles ?); la cinéphilie la plus raffinée est accessible sous forme «dvdphylique» au novice qui croira tout savoir de Fritz Lang grâce à des «suppléments», les musées sont à la portée de tous ceux qui peuvent prétendre vouloir se les payer; Internet met la culture du monde entier à notre portée. Pourtant tout n’y est pas rose. La pauvreté sévit, l’injustice règne, la corruption s’aggrave, et l’intellectuel indépendant – matrice authentique et militante de tous les progrès réels – y meurt souvent de faim exactement comme certains héros des Illusions perdues de Balzac, contemporain direct de Comte. Oui, tel est le «Paradis sur Terre des intellectuels précaires» selon le terme inquiétant qui donne son titre au remarquable article de Mona Chollet, qui résume en somme La Tyrannie de la réalité (éd. Gallimard, 2006). Certains intellectuels cités ne sont pas tout à fait ceux auxquels on s’attendait. Certains privilégient la contre-culture mais la contre-culture n’est-elle pas – déjà et malgré qu’ils en eussent, ses créateurs d’alors ! – devenue de la culture ? Lorsque la télévision nous montre un romancier ou un poète dont les revenus sont assurés, c’est en Chine qu’il se trouve… entretenu par un régime intelligent, «capitaliste militaire» très efficace qui est tout sauf une démocratie. Ironie de l’histoire : en permanence elle nous fait des clins d’œil. Il faut les savourer car ils sont souvent révélateurs. Vous dites que la France est la patrie des intellectuels ? «They say it’s not» (en mandarin dans le texte).
L’économie a toujours été l’art des voleurs de voler les pauvres légalement : c’est le principe du commerce et du bénéfice, de la banque et de l’usure. Notons en passant que cette dernière est, telle quelle, interdite par l’Église catholique comme par le Coran - avec qui nous avons bien des points communs concernant la justice sociale – mais qui prospère sur nos écrans publicitaires à la télévision, à la radio, sur nos murs parisiens. Qu’on ne nous demande pas de bénir les mouvements induits par les errements économiques : ce sont des contingences indignes qu’on leur consacre une heure de peine ! Ces mouvements existent depuis que l’homme est sur terre : le prix du pain augmente et défait les tyrans, crée les révolutions. Bien. Tant mieux… ou tant pis. Le C.P.E. est une ignominie entre les mains d’un patron peu scrupuleux, une chance entre les mains d’un patron honnête et moral. Que dire de plus ?
« – Francis, have you seen last night on TV ? Chirac has lost !» nous disait à Bangkok, en riant, un Américain bien sympathique : paraplégique, marié deux fois mais divorcé deux fois, vivant à Phoenix (la ville où débute, comme chaque cinéphile le sait, le Psycho [Psychose] d’Hitchcock !) et contempteur de la N.R.A. alors qu’il détenait quelques Colt et autres Ruger en toute légalité à son domicile ! «Yes I know… but it’s not important», fut ma réponse. Et c’était vrai : ce n’est pas important. On se préoccupe de choses plus importantes entre gens bien nés. Ses souvenirs concernant le fusil «Garand M1» m’intéressaient davantage : ils témoignaient d’une réalité intangible et authentique.
La diplomatie, cet «art de nager en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événements […] question de légèreté spécifique» (Balzac encore, op. cit. supra) prétend régler la question proche-orientale en pesant l’évolution des rapports de forces. Et en prévoyant l’intérêt particulier et général des protagonistes et de leur entourage. C’est le sophisme de l’économie transposée en politique : faire passer un art imparfait pour une science, faire passer une contingence pour une loi. La France est la marraine du Liban : elle découvre que les titres de propriété libanais des Fermes litigieuses d’un coin du Liban sont parfois ornés de cachets français. Elle a la mémoire courte. Et l’Italie enverrait davantage de soldats que nous : quelle honte pour nous ! L’attaque israélienne aurait dû provoquer une riposte française si la France faisait honneur à ses traditions… d’honneur. L’affaire «Sentier 2» a récemment traité du vol de sommes colossales détournées de Paris vers Israël : est-ce qu’un économiste aurait pu prévoir ces escroqueries que la France aura bien du mal à punir – donc à se faire rembourser ! Certains de ses auteurs – y compris deux rabbins ! – sont en fuite vers ce pays qui n’a pas de convention d’extradition avec la France pour ses propres ressortissants, si on a bien compris ? Il y a de ces coïncidences qui tombent mal. Qui vole un œuf vole un bœuf ! Vieux proverbe français.
«La patrie arabe est cette partie du golfe qu’habite la nation arabe et qui s’étend entre le mont Taurus, les monts Pocht-i-Kouh, le golfe de Bassora, la mer Arabe, les monts d’Éthiopie, le Sahara, l’océan Atlantique et la mer Méditerranée» : cet extrait de la constitution de la République arabe de Syrie, rédigée en 1972 et citée par Anne-Marie Perrin-Naffakh (Syrie, éd. du Seuil, coll. Petite Planète, 1979) donne pourtant bien la mesure de l’erreur commise par l’Occident depuis 1948, date de la création de l’État israélien, et date d’une guerre qui dure depuis… 58 ans. Pas encore 100 ans mais presque 60 ans : tout de même quelque chose, non ? ! Ce peuple hébreu ne pouvait-il pas tout bonnement songer à acheter une terre au lieu de la voler-conquérir ? Un tel peuple réputé commerçant émérite – sa diaspora nous le prouve tous les jours de par le vaste monde – ne pouvait-il songer à réunir quelques millions de dollars-or des années 1920 et acheter une île indienne ou un coin de Patagonie ? Aussi bien qu’un désert mais surtout moins dangereux pour la paix du monde, tout de même ! Éh bien non ! Ils ont pensé à tout sauf à ça : acheter une terre qui leur manquait mais qu’ils pouvaient acheter. Certains ont une terre mais pas l’état. D’autre ont l’état mais pas la terre. On peut acheter l’un et l’autre. Si on veut prendre de force l’un ou l’autre, alors… on en paye le prix. Les Hébreux contemporains ont réussi le tour de force, au bout de cinquante ans, de n’avoir aux yeux du monde entier ni vraiment l’un ni vraiment l’autre – et cela qu’ils soient israéliens ou non ou qu’ils soient «double-nationalité» ! Ce débat est rebattu et la cause est entendue depuis longtemps : celui qui sème le vent récolte la tempête. On n’est pas fanatique de l’idée d’État : on préfère la raison à l’État et on n’identifie nullement l’un à l’autre. Et on préfère le concept de charité à celui de raison : une chose que l’Ancien testament n’a jamais comprise.
La France est en outre la marraine du Liban : pourquoi est-elle réticente à le défendre contre une agression ahurissante menée par un État-voyou et prédateur soutenu par les U.S.A. ? Le problème principal de la paix est celui de ce soutien inconditionnel des U.S.A. à Israël : il doit cesser. Tout comme le soutien de l’U.R.S.S. à la Syrie a cessé. On ne va pas jusqu’à souhaiter la disparition du régime des U.S.A. : il est imparfait mais amusant et il fonctionne assez bien tout de même. Certains semblent pourtant croire que les voies de Dieu passent par le Mossad et Washington. Les U.S.A. qui étaient le garant de la paix d’une partie du monde sont désormais fauteurs de troubles – directement ou par intérim : ils voulaient un pétrole assuré et depuis leur intervention en Irak, ce dernier n’a jamais été aussi cher. Songeons au marché impressionnant représenté par la nation arabe et par les pays musulmans – ensemble auquel on peut adjoindre les Perses iraniens chiites : ce marché économiquement intéressant, aussi vaste que la Chine, n’a pas vocation à être ennemi de l’Occident. Pourquoi l’Occident s’allie-t-il à Israël qui est son prédateur inné ? Si la Ligue arabe se fonde non plus sur les idéaux baassistes mais sur un chiisme militant et universaliste à outrance, à qui la faute sinon à l’Occident ? Bref, en un mot comme en cent, le Hezbollah n’est pas l’ennemi de l’Occident : il est l’ennemi d’Israël.
L’enfant turbulent de cette guerre des Juifs – qui ne concerne a priori absolument pas le Français moyen catholique ou agnostique ou athée – est typiquement Ousama Ben Laden. Sans elle, peut-être n’aurait-il jamais retourné ses armes – qui avaient si bien résisté à l’expansionnisme soviétique dès 1980 – contre la C.I.A. ? Cette dernière est coupable à ses yeux d’assistance immorale à Israël, ennemi de l’Islam et de la Grande nation arabe. Que la tendance de cet Islam soit sunnite ou chiite accessoirement suivant les nations particulières, et contrairement à ce que répandent les analystes assermentés ou partisans évidents du côté hébreu. Pour Ousama Ben Laden, il est trop tard, et contre lui nous devons nous allier aux U.S.A. : c’est entendu ! Les autorités religieuses sunnites comme chiites le considèrent comme fanatique et criminel : il est marginal à juste titre. Mais pour le reste ? Nation arabe et bloc islamique (Iran inclus même si l’Iran n’est pas une nation arabe mais une nation perse) son des amis naturels de l’Occident chrétien et même de l’Occident chrétien libéral que nous connaissons aujourd’hui. Chacun peut tirer grand profit d’une amitié fructueuse si les Nations arabes et ou islamiques deviennent un peu moins rigoureuses et davantage sybarites. La question est sociologique et morale. On ne demande pas la Lune : qu’on cesse de menacer ou de persécuter ouvertement la diversité des pratiques sexuelles dans presque tous les pays arabes et islamiques ! C’est une preuve d’arriération intellectuelle : qui peut sérieusement penser qu’un Dieu s’intéresse à ces points contingents même si charmants ! Qu’on cesse d’interdire l’entrée de leurs territoires aux séropositifs comme s’ils étaient contagieux ou criminels – ce que pratique d’ailleurs l’Amérique de Bush alors que la France recevait les Américains malades par dizaines dès la découverte de 1983 ! Qu’on permette la liberté intellectuelle et artistique d’expression et qu’on abandonne l’expansion de l’idée théocratique ! Que cette idée elle-même soit humanisée, en somme… sa radicalisation est d’abord une conséquence directe de la Guerre des Juifs au proche-Orient.
Tous les intellectuels d’avant-guerre – dont T.-E. Lawrence ne fut pas le moindre ! – savaient que l’Occident ne pouvait se passer de l’Orient même si la Ligue Arabe date de 1945 en réaction aux pressions grandissantes des sionistes sur les Anglais en Palestine, donc trois ans avant la création d’Israël. Il faut le réapprendre aujourd’hui contre les intellectuels occidentaux vendus à l’idéal sioniste – idéal en soi sympathique mais malheureusement dégénéré depuis qu’il est appliqué en Palestine. Quant à l’Iran, on connaît la formule rapportée par Vincent Monteil – dans son petit livre si suggestif (Iran, éd. du Seuil, coll. Petite planète, 1957, revue en 1978) – selon laquelle l’Islam n’était qu’un moyen de mettre dehors les Anglais ! Formule ancienne qui pouvait passer pour juste avant la Révolution de 1979 mais qui contient encore une part de vérité : la République islamique d’Iran est une République cousine de la France ou de l’Allemagne. Et on sait que les Juifs libanais avaient des passeports iraniens dans les années 1970. Aujourd’hui la République islamique modifie un peu la donne. Le problème sunnite en Irak, l’expansion chiite en Irak sont des «problèmes internes» qui n’ont pas vocation à modifier nos relations avec ces pays. Seuls les terroristes peuvent vouloir les utiliser à cette fin : une fois qu’ils seront hors d’état de nuire, les fumées qui nous masquent la réalité se dissiperont. La réalité est un vaste agrégat de peuples qui ont vocation géographique à marcher distinctement aux côtés de l’Europe et non contre elle.
La politique de la France est de ce point de vue assez bien équilibrée. Elle aurait bien vocation à être celle de l’Europe dans son ensemble. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – pour les Iraniens d’avoir procédé à une Révolution authentiquement religieuse en 1979 même si elle choque notre individualisme atavique – ne signifie pas forcément exportation mondiale d’un modèle théocratique même si tout modèle a vocation à devenir universel. Mais n’est-ce pas là la grande erreur française comme allemande comme hégélienne : penser que tout sens rationnel, voire que tout modèle peut et doit être universel ? C’est l’erreur que ne se lassent pas de dénoncer les intellectuels japonais interrogés par Jean D’Istria et dont nous vous parlerons bientôt. L’éditeur de ces dialogues passionnants est à «Paris et Tel-Aviv» (1), soit dit en passant. Et il est vrai que certains intellectuels islamistes ne peuvent s’empêcher de la commettre : ils ne se dénomment pas intellectuels mais «serviteurs de Dieu» bien qu’ils pensent rationnellement un concept parfaitement compris et aperçu, jusqu’en ses dernières conséquences. «C’est trop idéaliste… et de ce fait, cruel.» comme disait Dostoïevski cité par Deleuze en exergue à sa Présentation de Sacher-Masoch (éd. de Minuit, 1967) ! Même si la flagellation passive peut avoir une portée religieuse (catholicisme réaliste des Philippins, mysticisme collectif d’identification aux fondateurs du chi’isme, etc.) il faut convenir qu’elle n’est pas – a priori – l’ennemie de l’humanité mais une forme intéressante de son expression culturelle.
L’Occident doit savoir séduire à nouveau par des actes : il est touchant de voir de si nombreux étrangers (souvent anciens colonisés de la France qui n’ont pas oublié les bienfaits de cette période souvent bien plus brillante que celle de leur misérable période d’indépendance postérieure, synonyme de ruine et de chaos pratiquement ininterrompus) vouloir devenir Français. Laissons-les donc devenir Français ! Et pourquoi pas ? S’ils choisissent la France, ils renforceront notre modèle tôt ou tard. Les U.S.A. dont l’administration pose tant de problèmes au monde actuellement ont créé leur force ainsi : en agrégeant ceux qui le désiraient car les U.S.A. savaient qu’un modèle désiré est un modèle puissant qui augmentera sa puissance ! Alors agrégeons ! Oublions l’état d’urgence : c’est une écume sur la mer de l’humanité. Soyons simplement intraitables avec les criminels qui voudraient s’immiscer dans ces cohortes : que la police française prenne modèle sur celle des U.S.A. si respectée et si puissante ! Ce désir d’agrégation à la France est d’ailleurs un signe que la décolonisation française – en Afrique comme en Asie du Sud-Est comme partout ailleurs – fut prématurée. C’est l’évidence. N’est-elle pas le signe qu’une nouvelle période de colonisation est souhaitable ?

Si nous revenions comme associés souhaités dans ces pays, avec la double-nationalité valable dans les deux sens, quel bénéfice permanent des nations comme le Cambodge ou le Mali n’en tireraient-elles pas ? Les États de ces pays sont exsangues et incapables de les gérer correctement. Nous savions le faire. Nous saurons le faire demain tout aussi bien, si les intéressés nous le demandaient. Au conditionnel ? Ne cessent-ils pas de nous le demander pour une bonne partie d’entre eux ? Ils sauvent la face mais ne peuvent se passer de «l’aide internationale» qui n’est qu’une colonisation rampante. Paul Valéry a eu finalement tort de s’attrister : tout est encore possible pour l’Europe ! Elle peut redevenir bientôt la maîtresse morale et économique du monde si elle prouve la justesse de ses vues à ce restant qui nous observe passionnément. Même les U.S.A. reviendront dans notre giron moral et diplomatique, économique : nous ne pouvons être trop séparés trop longtemps. Des liens trop puissants nous unissent. En attendant ces jours heureux, nous redisons tranquillement que la France doit notamment être prête à mourir pour le Liban – au sens où on parlait de «Mourir pour Dantzig», qui sait ? Oui… qui sait ! Car le Liban est l’exemple même de l’innocent et il n’est pas sans signification que cet innocent soit issu politiquement d’une volonté française. Par delà les intérêts syriens et israéliens, le Liban doit être maintenu comme exemple de la justice française face aux volontés hégémoniques les plus variées.

Note :
(1) Il s'agit des éditions de l'Éclat dirigées par Michel Valensi.

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14/07/2006

Le spinozisme eudémoniste de Robert Misrahi, par Francis Moury

Roberto Carlisky, La Cène, 1963

Photographie reproduite avec l'aimable autorisation de Claudia Carlisky.

Je suis étonné de constater avec quelle régularité les noms de Houellebecq et de Dantec me paraissent liés, quant à mon propre rythme de lecture, à l'été, qu'il s'agisse de son approche ou de sa longue fin gracquienne. C'est en tout cas en bordure de mer, toujours, que j'ai lu les romans de ces deux auteurs, les plus intéressants de langue française, à l'évidence les plus puissants (je parle de puissance de questionnement), deux des très rares dont les écrits, dans quelques années, commenceront à être disséqués par d'enthousiastes étudiants. Dantec et Houellebecq ont sondé les entrailles de notre époque festivo-barbare, et certainement pas Angot, Nothomb ou Sollers, toute la ribambelle des nains médiatiques qui confondent littérature et partie fine dans un club à la mode. Je ne sais pas, en revanche, si leurs romans peuvent être rapprochés au-delà du fait de souligner quelques traits remarquables de convergence. Chez Houellebecq, je crois lire les traces évidentes (parfois exagérées) ou très subtiles d'un réel désespoir qui, chez Dantec, me semble être vigoureusement combattu par une confiance sans faille : tôt ou tard, se manifesteront les Puissances véritables qui entraînent ce monde vers une Fin qui sera, aussi, Révélation. En fait, ces Puissances se manifestent déjà, il suffit de savoir interpréter les signes épars trahissant leur action lumineuse ou ténébreuse, voici d'ailleurs, j'y songe, ce qu'un véritable écrivain pourrait répondre à qui lui poserait la stupide question : Pourquoi écrire ? Pourquoi écrivez-vous, cher monsieur X ? J'écris, cher monsieur, pour tenter de déchiffrer les signes d'une réalité surnaturelle qui infuse notre monde et que nous refusons de voir, pourquoi donc une telle réponse devient de plus en plus rare en notre époque de vaches maigres et de chiennes en chaleur... ?
J'attends quoi qu'il en soit de lire (je l'espère, une fois de plus, en fixant le grand large : pour l'heure, je suis plongé dans les livres de Spinoza, où les amers sont assez peu nombreux !) Grande Jonction de Maurice G. Dantec, afin d'y entrevoir, peut-être, au loin, la silhouette blanche et lumineuse d'une île où nous aurons la... possibilité de préserver quelques traces de la beauté menacée de l'homme.

L’Éthique de SpinozaSur Spinoza, L’Éthique (traduction française, introduction générale, notes et commentaires de Robert Misrahi, éditions de l’Éclat, collection Philosophie imaginaire dirigée par Patricia Farrazi et Michel Valensi, Paris / Tel-Aviv, 2005).

«J’ai quelquefois donné à des étudiants, comme exercice de logique, à prendre une proposition dans le quatrième ou le cinquième livre de L’Éthique et à reconstituer, en suivant les références de Spinoza lui-même, la chaîne des démonstrations qui est censée la relier aux axiomes, définitions et postulats initiaux. Ceux qui ont tenté de le faire ont vite rencontré tant de ruptures, d’indéterminations, de «petits bonds» et même de grands qu’ils en ont été amusés ou rebutés.»
André Lalande (et Société française de Philosophie), Préface (1902-1923) au Vocabulaire technique et critique de la philosophie (12eme éd. P.U.F., coll. Les grands dictionnaires des Presses universitaires de France, 1976, p. XVI).

«Hegel a, il est vrai, déclaré que la méthode géométrique, telle que Spinoza l’a pratiquée, est celle qui convient le moins à l’absolu. [...] Plus sévères peut-être que Hegel [...] nous sommes enclins à dénoncer l’inadéquation radicale d’une telle méthode à l’objet que lui assignait Spinoza.»
Victor Delbos, Le Spinozisme – cours professé à la Sorbonne en 1912-1913, Appendice § II Le cartésianisme et le spinozisme (éditions Vrin., coll. B.H.P., 1972, conforme à la première édition de 1916), p. 214.

«Condillac a voulu démontrer que Spinoza n’a nulle idée des choses qu’il avance, que ses définitions sont vagues, ses axiomes peu exacts, et que ses propositions ne sont que l’ouvrage de son imagination, et ne renferment rien qui puisse conduire à la connaissance des choses.»
Joseph Moreau, Spinoza et le spinozisme, § III intitulé Le spinozisme dans l’histoire (éditions P.U.F., coll. Que sais-je ? n° 1422, p. 108 – la citation provient de Condillac, Traité des systèmes, § X).

«Je voudrais préciser mon propos en donnant un exemple, vous soumettre une brève lecture psychanalytique de Spinoza.
J’ai choisi Spinoza pour maintes raisons dont la plus personnelle est qu’il me fascine à la façon d’un personnage de conte d’Hoffmann, fabricateur d’automates et marchand de lunettes (qui sont peut-être des yeux), lunettes qu’il fait passer de Dieu à moi et de moi à Dieu pour nous réunir enfin derrière la même paire. En somme une réplique dédramatisée de l’Homme au sable, sans effusion de sang, en deçà du complexe de castration, mais néanmoins, pour moi étrangement inquiétant.»
Dr. Francis Pasche, L’Angoisse niée, Revue Française de Psychanalyse 1/1979 réédité dans Francis Pasche, Le Passé recomposé – Pensées, mythes, praxis § III (éditions P.U.F., coll. Le Fil rouge, préface de Didier Anzieu, 1999), p. 87.

Voici une nouvelle* traduction française de L’Éthique de Spinoza. Une première remarque s’impose : il s’agit d’une traduction mais pas d’une édition du texte latin original accompagné d’une traduction. Pour connaître le texte latin original, le lecteur français doit donc toujours tenter de se procurer la seconde édition revue et corrigée en deux tomes du texte latin avec traduction française de L’Éthique par Charles Appuhn, à la Librairie Garnier, dans la célèbre collection des Classiques Garnier (1934).
Le livre est plastiquement beau et très bien imprimé. Il s’ouvre par 55 pages d’Introduction générale mais la biographie de Spinoza est très brève et aucune bibliographie spinoziste n’est fournie. Cette introduction est divisée en deux parties distinctes : une justification historique et logique des innovations de Misrahi en matière de traduction d’une part, un résumé et une interprétation du spinozisme de l’autre. Il se poursuit par 265 pages contenant la Traduction proprement dite. Elle est parfois améliorée par rapport à la traduction Appuhn ou à celle de la Bibliothèque de la Pléiade, parfois identique, parfois discutable : dans une telle entreprise, il ne peut pas en aller autrement. Misrahi le sait puisqu’il faisait partie de l’équipe de La Pléiade en 1954 qui traduisit les Œuvres complètes (enfin presque complètes) de Spinoza en un épais volume – volume soit dit en passant aussi indispensable à l’étudiant français que les deux volumes d’Appuhn déjà cités, même s’il n’offre que des traductions. La note 1 de la Partie III (pp. 401-404) nous semble ainsi très convaincante et précise : elle rectifie d’ailleurs un terme qui semblait à notre professeur J. Castaing (cf. son cours d’agrégation sur Spinoza à l’université Paris-I Sorbonne du 20 novembre 1997) le seul défaut de la traduction d’Appuhn : c’est dire ! Comme souvent, le choix entre chiffres arabes et chiffres romains (numérotant les Définitions, les Axiomes, les Propositions) est un peu aléatoire et ne respecte jamais absolument l’original. Suivent 150 pages de Notes historiques et critiques souvent très précises et soigneuses mais parfois aussi très agaçantes, et pour cause… Misrahi pense que le système de Spinoza est le meilleur du monde et cela fait cinquante ans qu’il le dit ! Enfin on trouve un Index des notions de 30 pages environ mais certaines notions sont absentes (par exemple «indivisibilité», «négation», «pression») et on ne trouve pas d’Index nomini. Ce dernier point est très regrettable car l’appareil de notes cite de très nombreux noms propres : comment les retrouver aisément ? Nous suggérons momentanément une solution. Il suffit de constituer soi-même cet Index nomini en le reportant manuellement à la page 474 qui est blanche et située juste après cet appareil critique ou bien en l’imprimant et en glissant l’imprimé juste entre les pages 474 et 475.
Misrahi a écrit bien des choses depuis sa collaboration aux Œuvres complètes de Spinoza à La Pléiade en 1954. Pages 505 et 506, on en trouve la liste et la lire est une source, parfois, d’amusement. Rien d’étonnant : Misrahi ne cesse d’utiliser les termes «joie» et «bonheur» dans les titres de ses ouvrage ! Enfin cela concerne une partie d’entre eux. À vrai dire, notre homme navigue depuis cinquante ans entre La Condition réflexive de l’homme juif, La Philosophie politique et l’État d’Israël, Existence et démocratie, Un Juif laïque en France et des idées plus gaies comme celles de L’Enthousiasme et la joie au temps de l’exaspération (sic), Un combat philosophique pour la joie, 100 mots pour construire son bonheur. Et bien sûr, l’esquif sur lequel il navigue entre ces notions bien hasardeuses c’est, vous l’avez compris, le système de Spinoza ! On ne sait pas ce que Spinoza aurait pensé du marxisme, de Martin Buber, du sionisme, du choix des sionistes de créer un État juif en plein milieu de terres palestiniennes (provoquant ainsi des guerres à répétition et des actions terroristes continuelles depuis plus de cinquante ans qui menacent régulièrement l’ordre et la sécurité du monde, pour paraphraser le beau titre d’un film de Claude d’Anna), ni de la condition des Juifs laïques en France en 2004. On sait aussi assurément (derniers paragraphes conservés du Tractatus politicus) qu’il n’aurait pas apprécié la candidature de Ségolène Royal ! Par contre, en lisant les notes de Misrahi on sait ce qu’il pense de Spinoza. Selon Misrahi, Spinoza «dépasse» l’antiquité, la philosophie médiévale, le cartésianisme et même tout ce qui vient après lui : ce verbe, «dépasser» est utilisé assez souvent. Il est particulièrement agaçant dans le contexte. À noter tout de même aussi que sa bibliographie comporte, en 1998, un Spinoza et le spinozisme (édition Armand Colin : est-ce Misrahi ou Armand Colin qui a eu l’idée de ce titre déjà utilisé par le regretté Joseph Moreau pour son propre livre – comme toujours remarquable – de 1971 ?) Bref, passons… Si les éditeurs de philosophie font des «remake» et rachètent les droits des titres (ou les volent) comme à Hollywood, les bibliographies vont contenir autant de titres homonymes que les filmographies tant l’imagination des uns et des autres semblent limitée ! Cette pratique est récurrente et on pourrait en citer tant d’exemples….
Et puis finalement, on se demande en fin de compte à quoi il sert à Misrahi d’avoir lu Wolfson, Guéroult (qu’il critique constamment avec un acharnement qui nous semble tout de même suspect) et les autres si c’est pour arriver à ce résultat : considérer que Spinoza exprime «l’humanisme le plus exigeant et le plus qualitatif» (p. 466), et qu’il n’est surtout pas passible d’une interprétation déïste ou théologique. On croirait lire du Michel Onfray : Spinoza humaniste mais surtout pas mystique ! Et pourtant il y a un Dieu de Spinoza, et Spinoza croyait sincèrement en ce Dieu, au point de lui sacrifier sa vie privée comme publique. Il était absolument mystique et a vécu pratiquement comme un mystique. Mais son Dieu était un Dieu très particulier – sive natura. Une «natura» assez curieuse, elle aussi. Pas la nature de Lucrèce ou d’Épicure non plus ! Ce Dieu «ne crée pas, il ne pond pas, il n’émane même pas à la façon plotinienne, il reste gravide pour l’éternité. Il «exprime» comme dit G. Deleuze. Ce Dieu est une déesse, grosse d’un réel dont elle n’accouche jamais» (Francis Pasche, op. cit., supra). Joseph Moreau faisait probablement fausse route en pensant trouver chez Plotin le paradigme, la clef du spinozisme : le fait est assez rare pour être signalé puisque, d’une manière générale, Moreau fait bien partie de cette rare catégorie d’historiens français de la philosophie qui étaient capables d’écrire sur tous les sujets sans jamais commettre une erreur de fait ou de jugement, ainsi que nous l’avait fait une fois remarquer à juste titre le professeur Rémy Brague. Joseph Moreau : encore un de la génération d’avant-guerre ! On savait former les gens, à cette époque !
Revenons à Misrahi qui, en dépit de sa précision et du soin méticuleux qu’il a apporté à la rédaction de ses notes, n’est pas tout à fait de la même trempe. Il cite parfois un peu approximativement : sa note 80 au livre I (p. 357) mentionne Aristote, De Anima III, 9, 432b comme source du finalisme critiqué par la théorie de la causalité efficiente chez Spinoza. En réalité, ce n’est que l’amorce de la discussion. Il faut aller à III, 10, 433 a pour y trouver posé le problème de la faculté motrice, source de toute discussion sur la finalité. Le reste est parfaitement correct mais la fin de cette même note 80 signale que «Maïmonide, comme Thomas d’Aquin, pense que Dieu agit par finalité, et qu’il a institué une finalité naturelle dans les choses». La dernière phrase de la quatrième page de couverture assimilant L’Éthique au Guide des égarés de Maïmonide est donc un peu abusive même si on devine qu’elle se cantonne au niveau moral davantage que métaphysique.
C’est surtout du point de vue métaphysique que Misrahi nous pose des problèmes. «Pour posséder la vie éternelle, il nous faut croire, disait saint Paul, que Jésus est le fils de Dieu; il nous faut savoir, dit Spinoza, que nous sommes Dieu» écrivait en 1934 Charles Appuhn à la fin de l’ultime note du second volume de la seconde édition de sa propre traduction. Et cette belle et claire comparaison résume tout de même assez bien le problème. «Ainsi, après avoir, dans la Partie I, fait la critique du dualisme ontologique et du Dieu personnel, Spinoza, dès le début de cette partie II, fait la critique rigoureuse du dualisme psychologique (et de son substantialisme animiste) et de l’immortalité qu’il fonde. Contestant la Bible, le platonisme, l’aristotélisme, tout le Moyen Âge et Descartes, le spinozisme est aussi l’annonce d’une anthropologie philosophique et unitaire» écrit pour sa part bravement Misrahi à la fin de sa note 39 de la Partie II. Cela fait tout de même pas mal de belles et bonnes choses contestées tout de même, non ? Et c’est cela qui permet de traduire «individu» par «chose» comme le fait plus honnêtement Pierre Macherey, Hegel ou Spinoza (édition Maspéro, 1979, lorsqu’il cite le texte latin d’une phrase de la Partie II, Scholie de la Proposition 13, p. 182 !) On signale aussi la page 215 de Macherey concernant ce problème de la détermination / délimitation de ce qu’est un individu/chose/mode fini chez Spinoza : les lectures en regard du commentaire de Macherey et de cette note-là de Misrahi (ainsi que de ses notes 10 et 11 de la Partie II) sont instructives.
Spinoza ne croit absolument pas aux religions monothéistes constituées à son époque car il refuse l’idée de création, celle d’un Dieu personnel, et dénie à l’homme toute liberté réelle. Il reconnaît cependant l’utilité des religions et des lois, bien que leurs objets soient fondamentalement des fictions réservés aux ignares et aux esclaves. En cela il influencera Nietzsche, de toute évidence. Il faut bien avouer que son système est probablement l’un des plus beaux esthétiquement mais aussi l’un des plus démentiels et des plus délirants qu’on ait jamais vu fleurir sur terre. Ce n’est pas dans le cadre de cette critique que nous allons le prouver : cela fait trois siècles que la cause est entendue. Qu’on soit idéaliste ou réaliste, dans les deux cas, le spinozisme est une folie aberrante qui n’est pas vraie et encore moins satisfaisante. Sade avait le sens de l’humour noir et faisait volontiers citer Spinoza par ses héros les plus intellectuels à l’appui de leurs démonstrations les plus ardentes. Déjà le Père Malebranche avait dit son «dégoût» profond pour le spinozisme; Bayle l’avait ridiculisé en une formule célèbre quelques années plus tard tandis que Leibniz, faisant comme d’habitude feu de tout bois, s’y était intéressé au point de le considérer comme une extension logique du cartésianisme : considération totalement fausse même si Les Origines cartésiennes du Dieu de Spinoza furent en effet étudiées avec bonheur et bien plus d’objectivité par l’excellent Pierre Lachièze-Rey. La note 62 de la partie II (p. 388) écrite par Misrahi confirme d’ailleurs bien en quoi Leibniz se trompait et nous lui en savons gré.
Sa note 12 de la Partie V sur l’idée de sujet (p. 452) est elle-même… sujette à discussion : on lui confrontera utilement le commentaire – orienté dans un sens davantage logique et physique – de l’Axiome en question par Pierre Macherey (op. cit., supra, p. 246). La note 44 de la Partie V (p. 462) sur l’éternité de l’esprit (qui passe par celle de l’éternité de l’essence du corps puisque l’esprit est l’idée du corps) est assez croustillante : on la comparera utilement avec la critique de cette même idée chez Raymond Ruyer, Néo-finalisme (édition P.U.F., coll. B.P.C., 1952, p. 174). La note 26 de la partie II consacrée à la «doctrine du parallélisme» (p. 373) est passible d’une intéressante comparaison avec Pierre Macherey (op. cit., supra, paragraphe intitulé Le Problème des attributs, p. 131). «La finitude, au sens où l’emploie la philosophie existentielle chrétienne, n’a pas son équivalent chez Spinoza» écrit Misrahi à la note 10 de la Partie II (p. 368) : c’est le moins qu’on puisse dire !
Enfin, il convient tout de même de comparer la note 37 de la Partie I (p.341) sur le problème crucial de la divisibilité et de l’infini au très célèbre article de Martial Guéroult, «La Lettre de Spinoza sur l’infini – Lettre XII à Louis Meyer», in Revue de Métaphysique et de Morale 71ème année n°4, octobre-décembre 1966, pp.385-411. Guéroult avait donné à la R.M.M. la primeur de ce qui allait constituer l’Appendice IX de son Spinoza - tome I Dieu alors sous presse aux éditions Aubier-Montaigne.
Soit dit en passant, on signale que le second paragraphe de la note 25 de la Partie I (p. 333) mentionne «Hildesheim G. Olms, 1968» comme éditeur du livre de Guéroult. Il ne faut pas se moquer du monde ! Georg Olms est un charmant monsieur (ou une enseigne éditoriale représentant de charmants messieurs !) qui rééditent des fac-similés très soignés d’éditions originales épuisées ou introuvables. Il a ainsi réédité en 1984 l’admirable La Théorie platonicienne des Idées et des Nombres d’après Aristote – Étude historique et critique (1908) de Léon Robin et peut-être aussi (nous avons un doute ?) le non moins rare Le Problème moral dans la philosophie de Spinoza et l’histoire du spinozisme du grand Victor Delbos. Mais on ne savait pas qu’un livre de Guéroult édité pour la première fois en 1968 (ce n’est tout de même pas si loin !) était déjà épuisé : on doit d’ailleurs en trouver de temps en temps des exemplaires en état neuf ou d’occasion chez Vrin, Le Chemin des philosophes, Joseph Gibert ou Gibert Joseph (il paraît que ce sont deux entités différentes !), la Fnac ou Virgin uniquement à Paris. J’inclus ces deux dernières librairies car elles ont parfois de belles occasions en état neuf, dos non cassé – ce qui comme chacun sait, est le minimum requis pour constituer un bel exemplaire. Bref, l’édition originale du Spinoza de Guéroult en deux volumes, c’est Aubier-Montaigne et pas Georg Olms.
Quant à l’ensemble des notes politiques, il convient de les comparer en permanence, afin de se remettre un peu les idées en place, à deux études : celle citée supra du Dr. Francis Pasche – une de ses plus admirables études psychanalytiques d’histoire de la philosophie – qui résume d’une manière percutante l’essentiel et celle de Ferdinand Alquié, Servitude et liberté selon Spinoza (édition du Centre de Documentation Universitaire). Le point de passage de Spinoza à Hegel étant que, dans le Tractatus politicus de Spinoza, la moralité est postérieure à l’État, ce qui signifie concrètement qu’il n’y a rigoureusement aucune autre moralité que l’obéissance aux lois édictés par l’État ou alors (mais réservée à une élite restreinte) l’éthique au sens de L’Éthique – dont l’ironie est qu’elle signe la mort de l’idée de valeur puisque dans l’éthique spinoziste il n’y a que de l’être… mais strictement aucune valeur (Cf. Spinoza, Œuvres complètes, édition Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1954, p. 1439).
«Ci-gît Spinoza; crachez sur sa tombe !» écrivait vulgairement un anonyme vers 1729, selon le précis Joseph Moreau. C’était tout de même bien excessif : l’homme était un honnête citoyen respectueux des lois, un ami fidèle, un citoyen courageux et sincèrement dévoué au bien public, un travailleur utile à la société (il polissait des verres de lunettes pour gagner sa vie !) qui méprisait les honneurs et l’argent, et avait refusé tous les postes universitaires qu’on lui avait proposé. Tous ces aspects secondaires, ajoutés à son mysticisme si original, empêchent encore aujourd’hui, bien évidemment, de souscrire à telle assertion. Mais intellectuellement, métaphysiquement, il faut hélas se rendre à l’évidence : Spinoza était bel et bien fou à lier. Et son système parfaitement insuffisant à rendre compte de la vérité et de la réalité. Ce qu’Hegel dira en termes plus diplomatiques : «La seule réfutation du spinozisme ne peut donc consister, en premier lieu qu’à reconnaître essentiellement et nécessairement son point de vue et, en deuxième lieu, faire en sorte que ce point de vue s’élève de lui-même à un niveau plus élevé» (Leçons sur l’histoire de la philosophie, trad. Pierre Macherey, cité in op. cit., supra, p. 18). On dit souvent que Hegel n’a rien compris à Spinoza : personnellement nous pensons qu’il l’a beaucoup mieux compris qu’on ne veut bien le reconnaître.

PS : Misrahi ne l’a pas établi mais le travail est fait depuis belle lurette : on confirme au lecteur qu’il trouvera la liste des meilleures études spinozistes parues en France depuis 150 ans aussi bien chez Alain ou Léon Brunschvicg que chez Émile Bréhier, Joseph Moreau ou Ferdinand Alquié. On consultera aussi avec profit la belle étude de Karl Jaspers, même si elle «tire» Spinoza un peu trop. Il faut dire que le système de Spinoza est un souvent, pour les historiens, l’équivalent d’une auberge espagnole : on y trouve ce qu’on y apporte. Et rien n’est faux dans ce qu’on y trouve. Pourtant Hegel a raison, il lui manque QUELQUE CHOSE…

Note
(*) Enfin pas tout à fait, comme je le découvre assez tardivement en feuilletant ce soir lundi 29 septembre 2008 le catalogue internet de la librairie parisienne Le Chemin des philosophes, rue des feuillantines à Paris, qui propose ceci : Éthique (Description : introduction, traduction, notes et commentaires de Robert Misrahi, 2e édition - P.U.F., Paris 1993, in-8°, br., 499 pages.

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21/06/2006

Impasse phénoménologique ? Sur L’Histoire d’une vie et sa région sauvage de L. Tengelyi, par F. Moury

Alberto Carlisky, sculpture en bronze intitulée Son crime c'est de penser, si vous l'oubliez il mourra, 1980 (partie de la série L'homme martyr de l'homme, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest. Hommage à Amnesty International)

J'adresse mes remerciements à Claudia Carlisky qui m'a autorisé à reproduire cette photographie d'une des sculptures de son père, Alberto Carlisky (cf. fin de l'article pour quelques indications biographiques). D'autres clichés de cette série sont disponibles sur le site de l'ADAGP (onglet Banque d'images puis Consulter la BI et enfin entrer le nom de l'artiste).

Laszlo Tengelyi, L’Histoire d’une vie et sa région sauvage aux éditions Jérôme Millon«L’auteur décrit l’impression de libération qu’éprouvaient les étudiants en prenant contact avec la phénoménologie [...].»
Gaston Berger, Le Cogito dans la philosophie de Husserl (édition Aubier-Montaigne, coll. Philosophie de l’esprit dirigée par L. Lavelle et R. Le Senne, 1941, p. 149 – recension bibliographique d’un article de Jean Hering paru en 1939).

«L’idée n’est pas le fondement du réel, c’est le contraire qui est vrai et ne pouvait cependant être affirmé que par une philosophie ayanr les moyens de nous faire concevoir un réel capable d’être effectivement l’origine de nos idées, parce qu’il est le lieu où se réalise originairement la vérité [...].»
Michel Henry, Philosophie et phénoménologie du corps – Essai sur l’ontologie biranienne, cf. chapitre II, Le corps subjectif (éditions P.U.F., coll. Épiméthée, 1965), p. 102.

«L’idée d’intentionnalité apparut comme une libération [...].»
Emmanuel Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, cf. chapitre intitulé Intentionalité et sensation (1965, édition Vrin, coll. Bibliothèque d’histoire de la philosophie, 1941, réimpression conforme à la première édition suivie d’essais nouveaux, 1982), p. 145.

Que s’est-il passé de 1938 (année de la mort de Husserl) à 2005 (année de la parution de cette traduction française du livre de Tengelyi) ? S’est-il vraiment passé quelque chose ? Pas sûr.
Le titre est trompeur pour le néophyte : ce n’est pas une biographie (histoire d’une vie), ni une étude géographique (une région sauvage) ni une fiction romanesque mais une sorte de thèse universitaire se présentant, pour l’essentiel, comme une suite de commentaires d’histoire de la philosophie, eux-mêmes soutenus par une thèse enfin développée dans la quatrième partie. Un regard sur les textes publiés dans cette riche collection – un regard cultivé sur son simple titre, emprunté à un ouvrage célèbre de Husserl, comme le savent nos lecteurs – ne laisse plus place au doute : la collection Krisis (chez Jérôme Millon) est majoritairement dédiée à la phénoménologie même si on y trouve aussi des textes de Schelling ou de Condillac. Certains des commentaires de Tengelyi sont riches et clairs mais d’autres sont assez désinvoltes voire parfois franchement navrants ou involontairement drôles. Le projet de Tengelyi est posé dès le commencement de l’ouvrage : poursuivre la phénoménologie morale du dernier Lévinas. Mais peut-on la poursuivre ? Et surtout la poursuivre de cette manière ?
Matériellement le livre est beau et bien imprimé sur un beau papier : quelques remarques négatives cependant, avant d’en venir au fond. Il faut arriver à la note 2 de la p. 217 pour savoir enfin qui est – ou, du moins, d’où vient – l’auteur : il est hongrois ! Nous avions un préjugé favorable envers les penseurs hongrois à cause du Dr. Sandor Ferenczi. La mention «ouvrage traduit de l’allemand et de l’anglais» correspond peut-être à deux livres distincts parus en 1998 (édition allemande) et en 2004 (édition anglaise) puis rassemblés ou bien à deux éditions respectives d’un même livre : ce n’est pas évident. Le titre courant en haut des 360 pages ne varie pas alors que le texte compte plusieurs parties divisées en très nombreuses sections elles-mêmes titrées : paresse navrante. Qu’on compare à cette paresse le beau travail des anciennes P.U.F. sur les titres courants d’un livre tel que, par exemple, Raymond Ruyer, Néo-finalisme (collection B.P.C., section Logique et philosophie des sciences dirigée par Gaston Bachelard, 1952).
Il n’y a pas d’Index nomini : dommage pour les étudiants pressés devant rapidement chercher une référence sur tel ou tel auteur cité ou analysé. Ils pourront cependant se reporter à la table des matières. Il n’y a pas non plus de bibliographie récapitulative des ouvrages cités en note ou dans le corps du texte. Nombre de coquilles sont probables aux pp. 270, 277 et d’autres certaines comme dans les notes des pp. 47 et 278. Une citation de Martin Heidegger est «légèrement modifiée par le traducteur» p. 276 : pourquoi ? On ne sait pas.
Les citations de certaines éditions laissent de côté l’édition originale ou croisent peut-être l’édition originale avec une réédition postérieure : voir pp. 296 et 323 à propos de Essai sur le mal de Jean Nabert et aussi dès le début du livre les citations de L’Être et le temps de Martin Heigegger. C’est la pagination d’une édition récente de ce dernier livre qui est citée tandis que les divisions originales sont passées sous silence : comment s’y reconnaître si on possède l’ancienne traduction donnée par Gallimard N.R.F. ? Lorsque L’Éthique de Spinoza est citée, la citation est lacunaire : «proposition 36 et corollaire» – oui très bien mais dans quel livre ? On vous le dit nous-même : c’est dans le livre V. Idem à la p. 6 note 4 : on ne cite pas Kant de cette manière ! Nous économisons volontairement du temps lorsque nous prenons la liberté de ne pas citer les propres divisions de Tengelyi mais notre temps est celui du critique : il nous est compté alors qu’un auteur a par définition le devoir de donner du temps au temps. Et de respecter strictement les usages de l’Université. À la page 315 de son ouvrage, Tengelyi parle de «l’experimentum crucis» à propos d’Adorno mais ne dit rien de l’emploi de ce terme chez Pierre Duhem et chez les philosophes médiévaux. Certains néologisme barbares sont employés : des expressions «langagières» (p. 35) par exemple. Qu’est-ce que c’est que ce terme-là ? À quoi sert-il ? On se le demande encore.

Aspects intellectuels et historiques négatifs
Le terme de «région sauvage» se trouve dans Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger (au paragraphe intitulé La Trace de l’autre (1949) à la p. 187 de la réédition de 1982). Tengelyi n’en dit mot mais analyse l’idée de «pensée sauvage» chez Merleau-Ponty à la page 213 de son ouvrage. De nombreuses formules ou thèses énoncées sont tout bonnement des redites, des paraphrases voire des flatus vocis ou des erreurs. Husserl n’est pas «le premier» à s’être intéressé à une expérience anté-prédicative (p. 38). Hegel n’est pas non plus «le premier» à avoir pensé que l’expérience était «un événement apportant quelque chose de neuf» (p. 39). En outre, on ne dit pas, comme on peut le lire à la page 40 , Introduction à la Phénoménologie de l’esprit mais Préface à la Phénoménologie de l’esprit. Une phrase (p. 43) commence par «Ce qui semblait échapper à Hegel, c’est que…» : il faut oser même si c’est involontairement amusant ! Un peu plus loin (p. 43), nous trouvons un vulgaire «… pour parler comme Hegel…».
La différence théorique entre Michel Henry et Lévinas est évoquée page 94 : elle ne fait que redire ce qu’avait déjà écrit Lévinas en substance dans Énigme et phénomène (1965, repris in op. cit., supra, p. 205 de l’édition de 1982) à propos de l’édition originale du livre de Michel Henry, L’Essence de la manifestation (tomes I & II, éditions P.U.F. coll. Épiméthée, Paris, 1963). Idem pour la remarque sur Brentano, empruntée à Lévinas, L’Œuvre d’Edmund Husserl, op. cit., supra, pp. 30-31 et 40-41 à propos de la conscience interne du moi dans le temps et l’influence de Brentano sur Husserl. Je signale à ce sujet que pas une seule fois ne sont cités les livres remarquables de Lucie Gilson, La Psychologie descriptive selon Franz Brentano (édition Vrin, coll. B.H.P., 1955) et Méthode et métaphysique selon Franz Brentano, même éditeur, même année. En 1891, Husserl avait pourtant dédié à son maître Brentano sa Philosophie de l’arithmétique et il redira sa dette à son égard en 1911 dans La Philosophie comme science rigoureuse puis en 1919 dans un article sur Brentano inclus dans un livre en hommage collectif à ce dernier. Tengelyi parle à la page 194 de son ouvrage d’une «tradition française de longue date, qui remonte à Maine de Biran et reste encore détectable dans ses effets chez Michel Henry». Très bien mais Tengelyi sait-il que Henry est l’auteur d’une Philosophie et phénoménologie du corps – Essai sur l’ontologie biranienne (éditions P.U.F., coll. Épiméthée, 1965) ? Tengelyi traduit en français, cela peut aussi donner ceci (p. 248) : «[...] en lien avec une référence de Lévinas à Alphonse de Waehlens [...]». N’était-il pas plus simple d’écrire ou de traduire cela par un banal mais simple et clair : «[...] concernant la référence de Lévinas à Alphonse de Waehlens… [...]» ?

Aspects positifs ou négatifs mais révélateurs de tendances réelles et actuelles même si lesdites tendances sont médiocres.
Les pages 154-155 de notre ouvrage constituent un apport utile à l’histoire de la philosophie. Il faut immédiatement ajouter que c’est souvent le cas lorsque Tengelyi utilise des textes longtemps inédits et que nous ne connaissions pas nous-même. On apprend des choses de première main en lisant ses considérations sur le Cours de 1928 professé par Martin Heidegger sur Leibniz, par exemple. Et aussi, pourquoi ne pas le dire, on peut appprécier une rafraîchissante et juvénile audace : critiquer son propre maître Husserl (pp. 216-217) d’une manière si prétentieuse qu’elle laisse rêveuse.
La thèse commence à se dessiner plus précisément à la page 223 : Tengelyi prône le dialogue interculturel avec l’étranger, le renoncement au concept du «propre» et considère Totalité et infini comme «la première grande œuvre de Lévinas» parce qu’elle aborde la question éthique. Totalité et infini est une thèse de doctorat tardive qui marque certes une date et donne une impulsion fondamentale à l’infléchissement de l’évolution philosophique de Lévinas, mais qui est précédée de très nombreux articles métaphysiquement importants dans la bio-bibliographie lévinassienne. La présenter ainsi est objectivement trompeur.
On lit une phrase succulente à la page 230 : «[...] Derrida souligne à bon droit que Husserl «se montre soucieux de respecter dans sa signification l’altérité d’autrui». Lévinas insiste lui aussi à bon droit sur le fait que, etc. [...]». Le premier a toujours eu le chic pour enfoncer des portes ouvertes. Tengelyi prend la suite courageusement. Une comparaison scolaire et fragmentaire des morales d’Aristote et de Kant à la page 250 donne aussi le ton récurrent de cet ouvrage : une certaine niaiserie appliquée.
La quatrième partie est une laborieuse position d’éléments «pour une éthique de l’altérité». On nous y parle à la page320 de la «question d’une possibilisation de la moralité conforme à la conduite de la vie». Il suffisait d’écrire : «la question de savoir comment la moralité peut nous guider» ! Page 340, l’auteur nous avoue, après quelques commentaires des inévitables Lacan et Ricoeur – et cet aveu nous soulage un peu – que «Nous laisserons ces questions ouvertes». La page suivante commente la morale de Kant puis la thèse de Nabert sur celle-ci. La conclusion est particulièrement nulle en dépit de sa modestie remarquable… Qu’on en juge : «Pourtant, le mal ne porte pas toujours l’empreinte du bien. Le bien reste plutôt différent du mal. Différent, toutefois d’une différence qui, comme le dit Lévinas, est plus différente que l’opposition». Flatus vocis…, dissolution totale de la pensée, en somme. Il fallait oser écrire ça pour achever la dernière page 358 !
Bref, un livre à l’occasion utile au philosophe cultivé en raison de certaines discussions techniques précises et occasionnelles mais inutile pour les novices, qu’il ne pourra qu’égarer sur de mauvais chemins.

P.S. : nous nous excusons du délai très long écoulé entre notre réception du livre et l’envoi de notre recension critique auprès de son éditeur comme auprès du nôtre, notre cher varan Juan Asensio. Mais peut-être le premier regrettera-t-il, après lecture de celle-ci, qu’il n’ait pas été beaucoup plus long encore ?

Note additionnelle sur l’édition Vrin, coll. B.H.P., de 1982 de Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger.
Nous signalons à l’éditeur Vrin qu’à l’occasion de notre lecture, nous avons rajouté une liste d’à peu près 35 coquilles et fautes de syntaxe ou de grammaire – sans parler de très nombreuses fautes de ponctuations – à la liste déjà considérable d’errata établie à l’avant-dernière page. Nous en tenons la liste exhaustive (page et ligne de la page) à sa disposition.
Quant au fond, il est évident que Lévinas se sépare toujours davantage d’Husserl à mesure qu’il vieillit. Il devient poète et moraliste d’abord, métaphysicien ensuite ou simultanément, peut-être. C’était son ambition : ce fut en effet son originalité. Mais les premiers écrits historiques de Lévinas sur Husserl – et Heidegger – sont utiles à comparer, pour saisir la réception et le retentissement de la phénoménologie husserlienne, avec ceux par exemple d’un Gaston Berger (années 40-60) ou d’un René Schérer (années 60-75). Il reste que de cette comparaison il nous semble évident qu’émerge un problème : Husserl à hésité toute sa vie entre réalisme et idéalisme. C’était un oscillateur incarné. Et ses commentateurs (notamment Merleau-Ponty, en France) sont incapables de trancher dans un sens ou dans l’autre très longtemps : ils oscillent aussi toujours eux-mêmes. C’est l’aporie phénoménologique dans toute sa saveur et sa richesse : saveur réservée aux techniciens raffinés mais qui peut lasser ou dégoûter les novices très rapidement de l’idée de philosophie elle-même qui est bien sûr tout, sauf une «science rigoureuse» au sens où Edmund Husserl l’entendait parfois. C’est ici que la critique d’Husserl par Léon Chestov peut être mentionnée ainsi que le dialogue manqué de Chestov avec Jean Hering : elle ouvre bien des perspectives jamais véritablement dépassées depuis.

Sur Alberto Carlisky : sculpteur, né en Argentine en 1914. Antifasciste. Carlisky débute dans le journalisme, milite pour les républicains espagnols et gagne sa vie dans la publicté. Il travaille en sculpteur autodidacte, à l'âge de 38 ans, avec Zadkine. Une année plus tard, il expose pour la première fois de sa vie à Paris. Ensuite viennent les biennales de Buenos Aires, Venise, Sao Paolo. Première exposition d'art contemporain au musée Rodin. Plusieurs expositions individuelles et collectives en France et à l'étranger. Il s'installera définitivement en France à partir de 1959 où il mourra en 1999. Signalons une exposition à l'Espace Cardin de la série L'homme martyr de l'homme, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest ainsi qu'une rétrospective de son œuvre en 1982.

16/05/2006

Un éloge et une détestation : gratuité et maljournalisme

Crédits photographiques : Aly Song (Reuters).

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27/01/2006

Contre Gilles Grelet, Théorie-rébellion. Un ultimatum, par Francis Moury

Justin Sullivan (Getty Images).

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04/01/2006

De l'art retrouvé de l'apologétique, par Francis Moury

Crédits photographiques : Gerd Ludwig (INSTITUTE).

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13/10/2005

Actualité ou inactualité de Max Scheler, par Francis Moury

Photographie (détail) de Juan Asensio.

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07/02/2005

Diapsalmata ou interlude entre diverses lectures

Crédits photographiques : Mel Evans (Associated Press).

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24/01/2005

Ce goût immodéré pour l'hermétisme : parabole d'une lecture bien faite

Crédits photographiques : Erik Jacobs (Boston Globe).

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13/01/2005

Bernard-Henri Lévy ou Du romantisme comme déchéance de la raison, par F. Moury

Crédits photographiques : Attila Balazs (MTI via Associated Press).

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10/01/2005

Le Soulèvement contre le monde secondaire ou le manifeste d'un homme droit

Matt McClain:Getty Images
Photographie de Matt McClain (Getty Images).

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02/01/2005

De la terre à l’androïde... et retour puis départ ?

Crédits photographiques : Jason Hawkes 2.

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La Terre n'est pas une citadelle ou cinquième partie de la dispute opposant quelques doctes

Illustration d'Hisaharu Motoda tirée de la série intitulée Neo-Ruins.

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Julien Dray ou la politique dans le caniveau

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Crédits photographiques : Yuriko Nakao (Reuters).

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01/01/2005

De saint Thomas d’Aquin à Husserl : sur la contingence et la prudence de conservation, suite et fin (?) par Francis Moury et Serge Rivron

Crédits photographiques : Nicolas Asfouri (AFP/Getty Images).

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31/12/2004

Des confusions de Serge Rivron dans sa réponse à mon texte Sur les désastres de l’Asie, par Francis Moury + Réponse à la réponse par Serge Rivron

Crédits photographiques : Kim Kyung-Hoon (Reuters).

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30/12/2004

Sur le désastre de l’Asie : Eschatologie et Sauvegarde par Francis Moury

Crédits photographiques : Yomiuri Shimbun (AFP/Getty Images).

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23/10/2004

Michel Onfray ou la dignité des braguettes, par Francis Moury

Crédits photographiques : Jeff J. Mitchell (Getty Images).

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12/10/2004

Fichu(s) Derrida

Crédits photographiques : Itsuo Inouye (Associated Press).

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28/08/2004

Quelques fantômes du passé

ruins4.jpg

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07/05/2004

Pierre Boutang par Luc-Olivier d'Algange

Crédits photographiques : Camille Seaman (National Geographic).

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